Enquête 


« M tap vlèk nan dan w, cela t'aurait servi de leçon ».Tels sont les derniers propos d'une jeune fille en colère. Elle vient tout juste d'avoir une dispute avec le chauffeur d'un Tap-Tap en plein milieu de Port-au-Prince, la capitale haïtienne. Ici, et comme dans le reste du pays, les slogans ne sont pas en manque. Ils s'insèrent dans (presque) toutes les conversations. Rose Mania, 22 ans, fait partie des utilisateurs.rices de ces expressions populaires. Pour la native de Port-au-Prince, l'adoption des ces phrases à la mode n'est pas toujours chose facile. Cela n'empêche qu'elle fait usage de quelques unes. « J'utilise wap jwenn sa pour exprimer une certaine indifférence. Pour jouer celle qui n'est pas surprise. Ce slogan traduit l'attendu, l'absence de surprise, l'exception à la règle », explique-t-elle, le visage souriant.

Ou tap ri m figure aussi dans la liste de cette aspirante géographe.« Il  se peut qu'une personne me demande un service. Et pour exprimer mon refus, je lui balance ou tap ri m »,  précise-t-elle.Ceslogan n'est pas le seul à utiliser en cas de refus. Si une menace s'en suit, la formule change.« Si quelqu'un me demande de lui rendre service et que je refuse, si cette personne me profère des menaces, il se peut que je lui dise wap zòzò wi la. Zòzò symbolise alors une menace que je ne prends pas au sérieux », livre pour sa part Thamar Elias, 22 ans. La jeune étudiante en journalisme a plus d'une flèche à son arc. Une pour chaque cas de figure. « Si  j'accepte de rendre le service, je peux dire pa gen cho, tèt frèt ou tèt glas. Une façon de dire soyez tranquille, cela va se faire. Je vais agréer la demande », avance-t-elle.

« Les slogans naissent dans des situations spécifiques.. »

A chaque situation, sa phrase idéale. A chaque dialogue, son lot de slogans. Et, Renauld Govain, doyen de la Faculté de Linguistique appliquée (FLA) de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH), l’admet. En général, ce sont des expressions qui se reposent sur l’intersubjectivité dans la communauté linguistique. « Les auteurs de slogans se veulent toucher la sensibilité linguistique de l’interlocuteur », assure-t-il. D’où la notion d’intersubjectivité sans laquelle le slogan n’aurait aucun sens pour les locuteurs. L’intersubjectivité est à considérer de manière générale, rappelle-t-il. Dans cette perspective d’intersubjectivité, on doit inclure la question d’analogie. Les slogans naissent dans des situations spécifiques et sont utilisés dans des situations semblables. 

M. Govain prend en exemple, le Var, cette expression est d’origine footballistique. En Haïti, il n’a jamais été question de Var avant l’apparition du concept dans le football par la FIFA [Fédération Internationale de Football Association]. Qu’y a-t-il d’analogique dans cette expression ? Var est un endroit où l’on va pour confirmer ou infirmer une action. Or dans le cas de Martissant, la zone est à éviter. « Donc, l’analogie n’est pas directe. On a utilisé en ce sens le mot Var parce que le concept était d’actualité. Il a traversé le monde entier étant donné que le football est un sport mondial. Le football est très aimé en Haïti. Donc, on a voulu profiter de la popularité du mot Var pour l’intégrer dans le langage haïtien sans lui avoir donné pour autant  le même sens, sans exprimer la même réalité », affirme le responsable. 

Considérons ou pran nan zizirit. Cela l’a pris un peu de temps avant de comprendre l’expression, jusqu’à l’opportunité de remonter à son sens premier. Zizirit fait référence à un poisson dangereux qui fait très peur aux pécheurs. Lorsque le pécheur attrape ce type de poisson, il doit faire preuve d’une extrême prudence parce que le Zizirit possède un os assez dangereux qui, en cas de contact, t’envoie directement à l’hôpital, explique-t-il. D’où la naissance et l’utilisation de l’expression ou pran nan Zizirit.  « Les slogans ont la capacité de ressusciter le sens premier d’un mot pour l’appliquer à d’autres situations », rappelle le professeur d’université. 

Considérons le slogan anpil lwil, anpil pikliz. M. Govain est mordu du groupe Tropicana. Arrivé à un moment où le groupe joue en live et que l’ambiance est à un point culminant, le chanteur peut lancer : anpil lwil, anpil pikliz. Quelqu’un qui n’est pas habitué à ces termes peut ne pas comprendre. Moi qui suis habitué à consommer du piklizavec de la châtaigne, comprends à quel point c’est délicieux tout en étant accompagné d’une bière bien froide, raconte-t-il. Idem pour le groupe qui est arrivé à un moment où c’est le pilotage automatique (pour faire référence à un avion). A ce moment, l’expression signifie que tout est parfait, tout se passe pour le mieux. 

A quel besoin répondent-ils ?

Francklin Dorcé est mémorant en Science du Langage à la Faculté de Linguistique Appliquée (FLA) de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH). Pour lui, le concept de slogan populaire est inhérent à une langue. « La langue évolue par rapport au parlé même si la parole n’est pas vraiment considérée comme un objet d’étude. A l’image de Saussure, la parole est trop floue, trop individuelle. Cela n’empêche tout de même que la langue progresse à travers la parole. Ce sont ces expressions-là (slogan) qui vont donner naissance à des néologies. En ce sens on peut dire qu’elles aident à la progression de la langue »,argumente-t-il. 

Ces boosters de la langue, comme le conçoit M. Dorcé, sont d'horizon divers et multiples. Musiques et événements spéciaux favorisent leur création. En 2020, l'originaire de Thomazeau, commune du département de l'Ouest, a travaillé sur l'un des slogans ayant marqué l'année 2018. « Le mondial de 2018 a favorisé l’adoption d’Al nan Var comme slogan populaire. Il a été adopté comme moyen de vérification, en créole haïtien tout en bénéficiant d'une large polysémie. Son utilisation abusive dans mon entourage m’intriguait. Je me suis dit qu’il fallait investiguer. Ainsi, j’ai pu découvrir la richesse du slogan »,  avance celui qui s'intéresse à la philosophie du langage. 

À travers son travail, en collaboration avec le professeur d'université Moles Paul, Franklyn Dorcé identifie six manières d'utiliser Al Nan Varen plus de vérification. « Al nan Var peut être perçu comme un lieu de séquestration, un lieu interdit, un lieu de justice, un lieu habituel, une moquerie ou un mépris », lit-on dans son article Pour une étude sémantique des phrasèmes en créole haïtien : le cas de Al nan var, produit en juin 2020. Le slogan Byen pase a connu un sort identique. L'aspirant linguiste Marvens Jeanty a travaillé dessus. Son article La valeur Sémantique et pragmatique de l'expression « Byen pase » en CH (créole haïtien)a été publié dans les colonnes de l'agence en ligne Potomitan en novembre 2020. 

M. Jeanty souligne que Byen pase prend la valeur du contexte de son énonciation. De son avis, l'expression traduit la grandeur d'une satisfaction, d'un amusement, d'une jouissance, d'un progrès et d'un plaisir.

Le professeur Renauld Govain pour sa part rappelle quele propre de l’homme c’est de communiquer. Pour communiquer, il faut faire impact. Pour faire impact, il faut faire usage de toutes les techniques que la langue mette à notre disposition. Techniques existantes ou celles qu’on peut inventer. De même que les proverbes, les slogans sont des nécessités dans le langage. « Plus le slogan est court, plus il est susceptible de passer dans la langue, plus il exige moins de dépense en termes de communication, plus son impact est considérable », dit-il. Pourquoi cette vague d’utilisation ? Pour impacter. En milieu rural, la majorité des gens parlent avec des proverbes, avec des slogans. « Cela permet de maximiser le coût de la communication. Un slogan peut valoir 50 mille mots. Mais cela peut s’avérer inutile si l’expression utilisée n’a aucun sens pour le locuteur. Le slogan, comme tout mot, à une durée de vie. Parfois, ils vivent moins longtemps que les mots en soi. La durée va dépendre du degré d’adhésion intersubjectif autour du slogan ». 

Aux sources multiples des slogans … 

La musique, particulièrement le carnaval, est une source abondante de slogans. Autre source, le football. La manière dont les chroniqueurs sportifs procèdent lors de la retransmission des matchs,  pour être plus précis. On peut citer l’actuel sénateur Patrice Dumont qui aimait faire usage de Bon bouuuuuuuuuuuul lors de ses reportages! Cela s’est rapidement intégré dans la société. Un autre présentateur a inventé Lòt Nivo qui a fait son chemin bien qu’il n’est pas vraiment d’actualité. Un autre est venu avec Coupe du Monde Baka qui lui n’a pas été appréhendé vu que ce terme ne rencontre pas l’adhésion de la communauté. « En ce sens on peut dire que pour pérenniser, le slogan doit tenir compte de l’intersubjectivité, répondre à un besoin de la communauté. L’adhésion de cette communauté va permettre une durée longue, courte ou pas de durée dans certains cas », explique Renauld Govain, Docteur en Science du Langage, sociolinguistique et didactique des langues.

Le phénomène motard ambulant aide à propager les slogans créés ou repris par la musique populaire. A travers les rues de Port-au-Prince se joue à longueur de journée des concerts de Rabòday. Pas besoin de salle de spectacles. Les véhicules à deux roues suffisent. Les expressions à la mode coulent à flot, en pleine cacophonie. Une exposition est inévitable. Certains artistes ne pensent pas souvent aux conséquences des slogans qu'ils créent. Leur objectif: produire des hits. Valéon Vilbrun, mémorant en Science du Langage voit là, un danger social. « Lorsque l’artiste, par souci de plaire à tout prix, lance kaka kenbe m ou des slogans dénigrants la gente féminine…imaginez l'impact quand un enfant de huit ans se l’approprie. Étant exposé, il ne peut rien faire que grandir avec ces expressions dans sa tête. Qui sait, comme la poisse nous guette, cet enfant peut devenir notre sénateur ou notre président. Imaginez la catastrophe ! », se révolte-t-il.

Franklyn Dorcé abonde dans le même sens. « Si la charge sémantique du slogan renvoie à une mauvaise pratique, l’impact sera négatif. Imaginez qu’un slogan utilise le mot « Bòz ». Croyez-le ou non, l’utilisation de ce stupéfiant va connaître une hausse considérable »,soutient le jeune universitaire. Dans ce pays où la musique n'est pas censurée, le pire est à considérer. Autre considération: la musique populaire marche de pair avec les slogans en Haïti. Elle en assure et sa diffusion massive, et sa pérennisation. Les slogans populaires ne connaissent pas tous le même sort.

Certains sont rejetés !

 La longévité varie en fonction de plusieurs paramètres. « Si l’on fait référence à la psycho-sociologie, celui ou celle qui parle possède une certaine représentation sociale. La façon dont il ou elle est vêtu.e, son éloquence, son statut social…est toujours pris en compte. Cet ensemble d’éléments va pouvoir donner au slogan une certaine durée de vie », croit Valéon Vilbrun. Il est persuadé que Ti rès la Pou pèp ladu président Jovenel Moïse est mort-né à cause du déficit de popularité que connaît le locataire du palais national. 

« Ti minorite zwitde l’ancien président Jean Bertrand Aristideest resté comme slogan contrairement à Ti rès la pou pèp la. Cela résulte du fait que les messagers ne sont pas les mêmes. Donc, l’appréciation du public diffère. Le messager ainsi que le message sont à considérer. Si l’on n’aime pas le messager, l’amour du message ira certainement dans le même sens », poursuit M. Vilbrun. Dans cette affaire de longévité, les contextes socio-politiques sont à analyser. À la question de savoir ce qui s'est passé avec Men l ap fè san lancé par des artistes populaires, la réponse semble évidente pour plus d'un. À un moment où l'insécurité bat son plein sur le territoire national, vulgariser le mot sang est mal perçu par les gens.

Dans la durée du slogan, doit-on prendre en compte le personnage qui fait son orchestration? Bien sûr, répond le professeur Renauld Govain. « Le degré d’appropriation du slogan va dépendre de l’auteur, du personnage qui en fait usage », soutient-il. Parlant de Ti rès la pou pèp la qui n’a pas fait long feu, il avoue que l’inverse l'aurait étonné. Ce slogan devait se tourner à l’encontre du président. Le peuple ne saurait mériter un quelconque reste. Le peuple mérite ce qu’il y a de meilleur. C’est pourquoi il a fait ce choix. C’est pour ça qu’il paie ses impôts, critique-t-il. 

« Donc, le slogan n’a pas duré parce que le personnage n’est pas aimé par beaucoup d’haïtiens. Dans toutes les cultures, le mensonge est mal appréhendé. Et en politique, le mensonge est payant. Aussi, le peuple a remarqué que le président ne travaille point en sa faveur », souligne M Govain. En principe, le slogan n’a ni d’impact positif ou négatif pour la simple bonne raison que le slogan ne fait que répondre aux attentes de l’auteur. 

« L’utilisation du slogan est liée à l’impact souhaité. Le slogan sert à dire moins pour exprimer beaucoup plus. Ce n’est pas le slogan en soi qui peut conduire à un résultat positif ou négatif, mais l’utilisateur qui peut s’en servir dans un contexte sujet à des interprétations positives ou négatives. La communication verbale se repose sur le choix des mots. Un mot dans son sens premier peut avoir une connotation vulgaire, tandis qu’en l’introduisant dans un slogan, la vulgarité peut s’envoler. L’inverse est aussi vrai. Il se peut qu’un slogan soit pourvu d’une connotation négative de manière et que je l’utilise dans un contexte qui change le sens », continue-t-il.

Omniprésence des slogans dans les luttes populaires

De 2003 à nos jours, il est impossible de fouler le macadam en Haïti sans entendre Vle pa vle fòl ale.Cette phrase fait partie d'une longue liste utilisée dans les mouvements de protestations. Quel que soit le motif ou le parcours à effectuer, les slogans ne manquent jamais à l'appel à un rassemblement populaire. Pierre Rossiny Célant, militant patenté, descend régulièrement dans les rues pour protester contre le pouvoir en place. Il est pour le respect de la vie. « La rue est un champ de bataille où tous.tes ceux.les qui ont des revendications s’harmonisent pour les mettre à la vue de tous.tes. Je considère la rue comme une vitrine qui me permet de m’attacher à la lutte pour le respect de la vie de tous.tes les citoyens.nes de ce pays », argumente le jeune homme aux cheveux roux. 

Les slogans jouent un rôle prépondérant dans les luttes populaires de l'avis de l'étudiant en Sciences Juridiques.« Il est responsable à la fois du rapport de communication entre les protestataires et avec les personnes auxquelles ils s’adressent. Le message est véhiculé avec plus de facilité à travers les slogans. Jojo Dòmi Deyò, nous aide à faire court alors qu’il aurait fallu plus de temps pour dire la même chose avec beaucoup plus de mots »,précise-t-il. M. Rossiny s'intéresse à la charge du message utilisé dans les slogans. « Deyò Deyò Nèt (DDN) symbolise notre volonté de nous lancer dans la bataille contre le système en place en gagnant la rue et en y restant. Il en va de même pour Yon Konba Ret Yon Konba qui nous donne assez de détermination pour mener notre lutte », ajoute M. Célant.

Les expressions écrites sur les murs au passage des manifestants.es, celles figurant sur les pancartes ou chantées en chœur permettent aussi d'attirer la grande foule. Ce sont des éléments rassembleurs. Jean-Guerdy Jean-Baptiste, 26 ans, quant à lui, les perçoit comme une finalité dans la bataille. «Nul n'ignore qu'un fond public a été dilapidé. Kot Kòb Petrokaribe a est apparu comme la dernière phase du mouvement de cette lutte. Kot Kòb PetroKaribe a a su résumer toutes les formes de demandes », croit fort l'historien en formation. L'originaire de Saut d'Eau, département du Centre, pense que le slogan permet d'identifier l'idéologie des luttes populaires. C'est un moyen sûr de lancer un message. « J'étais à un mouvement de rassemblement au Carrefour de l’Aéroport, rebaptisé Carrefour de la Résistance. Lasalin p ap tounen yon simityè fut le slogan phare de ce mouvement. En utilisant le mot cimetière, on a voulu faire référence au silence. Cela m’a permis de voir Haïti via La Saline (quartier populaire de Port-au-Prince). On a dit pas question de garder le silence face aux nombreuses dérives et face à tout ce qu’on nous impose »,se souvient-il. 

Le sens de certains slogans n'est pas toujours appréhendé à première vue. Leur utilisation traduit de l'ironie à l'image de Wap byen pase lancé à l'égard d'une personne gémissant lors d'un examen de contrôle. L'ego peut être présent dans Ou pa gen kann sa nan bourèt ou. Le type de langage est lié aux catégories sociales des interlocuteurs voulant souvent coder le fond de leur pensée. Ainsi, M pral siyen yon kontra ne sera pas compris de tous alors qu'on fait référence au sexe. Au besoin, selon les circonstances de communication, le groupe de mots appropriés. 

Certains slogans sont créés dans des contextes particuliers et sont restés liés au contexte de départ. Ils peuvent durer le temps que l’actualité de leur création demeure, croit en dernier ressort le doyen de la Faculté de Linguistique de Port-au-Prince, Renauld Govain. Ils s’envolent aussitôt que ce n’est plus le cas. « Il y a d’autres qui, malgré la disparition du contexte de leur apparition, continuent de perdurer. Cela veut dire dans ce cas que le créateur de slogan a fait un travail sur l’ontologie populaire », martèle-t-il. Il a examiné la sociologie communautaire et en fonction de sa compréhension de cette sociologie, il formule un slogan qui repose sur l’intersubjectivité des locuteurs. « Certains slogans marchent, d’autres non. Ceux qui ont réussi à faire marcher un slogan, ce sont ceux qui ont compris la sociologie populaire. Les slogans se doivent d’avoir une orientation populaire sans laquelle il sera difficile de faire long feu », termine-t-il.


Jeff Mackenley GARCON