Jimmy Cherizier, ancien agent des forces de l’ordre de son état, chef de gang sanguinaire surtout, a rendu hommage à Jovenel Moïse. Il a tourné en cercle autour d’un brasero. Il a pleuré. Du haut d’une estrade, il a prêché la révolution et le dechoukaj. Les deux se confondent apparemment dans son esprit. Comment en serait-il autrement pour quelqu’un surnommé Barbecue ?

Pour l’instant, l’explosion tant redoutée, suite à l’assassinat brutal du président, n’a pas eu lieu. Reste tout de même l’impression de déjà-vu par rapport au contexte de 2004.

Le président Jean-Bertrand Aristide suivait les instructions délétères des Etats-Unis concernant l’économie. Issu d’élections contestées, soutenu par des bandes armées, il se drapait sans gêne dans la mémoire de Toussaint Louverture. Il était aux prises avec une opposition ambiguë et un mouvement de contestation populaire en partie récupérée par les patrons d’usine de sous-traitance. Les derniers mois de son règne, un climat de terreur extrême s’était instauré, avec des exécutions sommaires et des pillages. L’on redoutait une insurrection à Cité Soleil après sa chute. Des chefs de gangs s’entredéchiraient pour la suprématie. C’étaient Labanyè, Dread Wilme, les deux frères, Billy et Tupac. D’autres suivront, pareillement déjantés.

Détail intéressant, Léon Charles, personnage qui concentre un faisceau de doutes depuis l’évènement du 7 juillet, assurait aussi à l’époque la fonction de chef de la police. Il avait pour mission d’intégrer des mercenaires dans la police, soutenaient certain.e.s. Il recherchait les chefs de gangs, disait-il. Mais Tupac, sans que l’on sache comment, avait réussi à passer entre les mailles pour partir à l’étranger, avant de revenir se battre et mourir dans un affrontement avec Labanyè. Puis les choses allaient salement dégénérer. Kidnappings, gouvernement de transition, MINUSTAH et pléthore d’horreurs.

C’était il y a 17 ans. Des troupes françaises, canadiennes et américaines occupaient le terrain. Avec elles des mercenaires, organisés depuis la République Dominicaine, menés notamment par Guy Philippe. Formé par les forces spéciales des USA, écroué pour trafic de drogue, il avait affirmé en 2007 que des politiciens et hommes d’affaires locaux les avaient financés, ses mercenaires et lui. Une commission d’enquête avait épinglé les gouvernements étasunien et dominicain comme soutiens de l’entreprise para-militaire.

Aujourd’hui, les conditions et les acteur.rice.s sont quelque peu différents. Quelque peu seulement.

Karl Marx- parlant de révolution, il faut bien l’invoquer - a laissé une formule sur ce phénomène. Citant Hegel, il soulève que les personnages historiques et les événements se répètent pour ainsi dire deux fois. Il ajoute: «La première comme tragédie, la seconde fois comme farce».

Marx parlait alors de Louis Napoleon Bonaparte et du poids des traditions. Il signalait l'incapacité à inventer la lutte dans le présent sans le recours à des masques, costumes, aux mots d’ordre de ceux et celles qui ont vaincu dans le passé. En gros, il dénonçait les révolutionnaires apprêté.e.s, fardé.e.s, par crainte et - ajoutons-nous humblement - manque d’imagination.

Le mot révolution se retrouve plié suivant des angles absurdes en raison de cette tendance carnavalesque qui dénie le temps et les transformations. Parader, la figure grimacière, ne mènera à rien de très profond. Pas plus que prophétiser à grands cris sur sa chaîne Youtube. Depuis 1804, schématiquement, la force insurrectionnelle est passée de nouveaux libres à paysan.ne.s. puis citadin.e.s subalternes. Ce dernier groupe plus ou moins éduqué se scinde, se mélange, se replie ou se déploie au gré des soubresauts. Entretemps, le monde est devenu très petit et l’ennemi plutôt nébuleux.

La lutte haïtienne ne s’est jamais arrêtée. Même si l’étiquette «peuple zombi», vide de toute analyse, tente de le faire croire. Elle a pris des formes souterraines. On la voit dans la manière d’occuper les trottoirs, d’investir les pouvoirs publics, les médias. La lutte correspond à la rage de ne plus être en dehors de son propre pays, quoi qu’il en coûte, de crawler dans des eaux croupies vers le rivage même s’il est calciné. C’est pourquoi, le discours éthique et anti-corruption a autant gagné l’adhésion récemment. Il s’agit de rappeler la prééminence du futur collectif sur le présent individuel.

Geste salutaire, des intellectuels tapent sur la table. Il est temps de construire une pensée pour enraciner la lutte. Sauf qu’à les suivre - même si les réactions médiatiques sont très fragmentaires - l’horizon serait le développement. Comme révolution, développement est un origami, utile pour travestir la complexité des transformations. Le modèle actuel consiste à politiser ce que Galilée a posé en inventant les sciences occidentales, dominantes depuis : l’assujettissement du vivant sous toutes ses formes par l’humain, qui serait en dehors de la nature.

Le résultat n’est guère souriant. Industrie de l’inutile, dérèglement climatique, concentration des richesses, travail aliénant et délocalisation de l’asservissement dans les mines en Afrique et les ateliers de confection en Asie… Quand les travailleur.se.s sont trop âgé.e.s les laisser dans des mouroirs appelés maisons de retraite. Pour empêcher la contestation, dénaturer la liberté en octroyant largement accès aux plaisirs éphémères. Surveiller, discipliner par la jouissance individualiste et punir.

Les premiers dirigeants du pays, de Toussaint Louverture à Henri Christophe, ont tous emprunté le costume du maître quand il fallait inventer le présent. C’était impensable pour eux de faire autrement, cela se comprend. Mais à répéter le mot d’ordre du dominant, deux siècles plus tard, l’horizon risque de se matérialiser sous la forme d’une balle en argent tiré en plein cœur.

Nous avons fait la révolution au moment où naissait le monde tel que nous le connaissons. Nous ne ferons pas la même sans passer pour de grotesques charloscars. Associer université et changement demeure viable sur le plan historique, mais requiert de tenir compte de l’ambivalence du savoir, à la fois neutre et porteur de transformation.


Francesca Theosmy