Reportage 


Dans le cadre de ce reportage, nous avons recueilli des témoignages de plusieurs femmes. Cependant, leurs avis se trouvent partagés puisqu’elles ne sont pas toutes adeptes du no bra. 

Cette femme s’assume ! On pouvait apercevoir la pointe de ses seins rebondis à travers sa robe de couleur violette. En plus de sa rondeur, de son imposant bustier et de ses tresses arrivant jusqu’aux fesses, elle chaussait des baskets noires. Assise à l’arrière d’un bus qui assure le trajet Pétion-ville - centre-ville de Port-au-Prince passant par Musseau, on ne pouvait pas la manquer. « C’est la robe, elle ne se porte pas avec un soutien-gorge », explique-t-elle souriante en voyant les regards braqués sur elle. Ce, dans une ambiance un peu enjouée où tout le monde essaie de cacher leurs frustrations face aux divers soucis du pays. 

Judith, nom d’emprunt, d’environ une vingtaine d’années, professionnelle en maquillage et cosmétologie n’a eu aucune difficulté à nous donner son avis. « Depuis quelque temps, je ne porte presque plus de sous- vêtements. Histoire d’être à la mode quoi. En plus, je me sens beaucoup plus à mon aise comme ça », avoue-t-elle sans hésitation. Avec une pointe d’ironie et le sourire aux lèvres, elle dit à haute voix “merci” pour que le chauffeur immobilise le véhicule. Aussitôt, elle se lève et se fraie un passage pour débarquer du bus à hauteur de Bourdon tout en lançant sur un ton provocateur que « les hommes adorent quand les femmes ne portent pas de soutien-gorge ». 

Mode ou tendance? 

Cette pratique va au-delà d’une telle limite. Thara Layna Saint-Hilaire, jeune féministe de 22 ans, étudiante en lettres modernes à l’École normale supérieure de l’Université d’État d’Haïti, a commencé cette pratique en 2017. « Au début, c’était un choix fait beaucoup plus pour une question de confort parce que les soutiens-gorge m’empêchaient tout bonnement de respirer et me rendaient inconfortable. Des fois, j’en portais, puis arrivée à destination ne pouvant le supporter, je l’enlevais », avoue-t-elle. 

L’incommodité est l’une des principales raisons évoquées pour expliquer son refus de porter un soutien- gorge, mais cette pratique traduit aussi une forme de militantisme féministe. Ayant toujours eu un complexe sur ses seins, la jeune native de Port-au-Prince raconte que « ce complexe est né des remarques inconsciemment méchantes des gens. Car descendante d’une génération de femmes de grosse taille incluant de grosses poitrines, j’étais dès mon plus jeune âge une fille ronde ». 

Un choix libéral ?

Initié depuis septembre 1968 par des féministes américaines, ce mouvement refait surface en 2018 et connaît son paroxysme dans les pays occidentaux pendant le confinement. En 1899, Hermine Cadolle, une ouvrière féministe, invente le soutien-gorge qui allait remplacer le corset, considéré à l’époque comme un instrument de torture qui servait à rendre le corps de la femme acceptable aux yeux de la société. Cette tendance à vouloir contrôler le corps féminin relève tout droit du patriarcat et le fait de ne plus vouloir rester dans cette conformité est une forme de libéralisme face à la soumission. 

« C’est vraiment un combat où l’on apprend à s’accepter, à s’aimer, à rejeter la honte qu’on aimerait nous faire ressentir de ne pas entrer dans la norme », confie Thara Saint Hilaire, coordonnatrice de l’organisation féministe Gran Jipon. Le soutien-gorge ne protège pas les seins, les ligaments sont des tissus qui le font. La remise en cause de l’utilité du soutien-gorge, n’atteint pas pour autant le regard d’une société pour qui le déconfinement des seins était synonyme d’impudeur : « C’était difficile de faire comprendre aux gens de mon entourage que ne pas porter de soutien-gorge n’était pas synonyme d’être négligée et rimait moins encore avec le fait d’être une fille aux mœurs légères ou encore que je le faisais pour allumer les hommes ». 

Empêcher les seins d’augmenter de volume n’est pas non plus une raison. Les mythes sur des quelconques remèdes pouvant ralentir la croissance des seins ne donnaient rien. « Je les mesurais avec des tasses que j’écrasais par la suite, je les massais avec de la vaseline, je dormais avec des soutiens-gorge, au bout d’un moment je me résignais à l’idée que je n’y pouvais rien sinon une chirurgie », révèle la jeune femme. Le fait de pouvoir choisir de porter ou pas des soutiens-gorge prouve les avancées sur l’émancipation de la femme dans une société très machiste. 

Un aspect médical ?

Les maladies du sein se mêlent aussi de la partie. De plus en plus de femmes souffrent du cancer du sein. Le soutien-gorge leur est parfois déconseillé par les médecins. Mamoune, une femme de 56 ans qui portait des soutifs depuis son plus jeune âge, s’est vue contrainte de ne plus en porter. Mère de 3 enfants et commerçante. « Je porte des soutiens depuis mon adolescence, mais en 2012, j’ai eu des problèmes avec mon sein gauche, j’ai eu très peur, il y avait des purges qui sortaient de mon sein, il s’enflait et me faisait très mal. Le docteur que je voyais m’a conseillé de ne porter que des soutiens en coton, mais j’ai préféré ne pas en porter pour être plus prudente », confie la native des Cayes. 

Le soutien-gorge est considéré comme une misère pour certaines femmes arguant qu’il laisse des taches sur le corps. Trop serré, on n'est pas à son aise, on peut avoir chaud et plein d’autres problèmes. « C’était pour moi une délivrance, quand j’ai commencé à ne plus les porter pour des questions médicales. J’y ai pris du plaisir, car même quand je n’ai plus été malade, je ne voulais plus les porter, je me suis sentie plus libre », admet-elle. « Pour compenser, je portais des taupes parce que voyez-vous les gens me dévisageaient trop. Parfois, j’étais dans l’obligation d’expliquer mon refus de porter un soutif. Ce qui m'ennuyait».

La mère de famille ne connaît pas les nouvelles tendances avec des robes qui ne se portent pas avec des sous-vêtements, ni un mouvement selon lequel des femmes décideraient volontairement de ne pas porter des soutiens. En fait, les matériels de fabrication des soutiens-gorge comportent parfois des matières provoquant de grosses maladies, précise la coordonnatrice de la structure Fanm Vanyan kap lite pou souverennte Ayiti (FaVapSa), Manoucheca Jules. 

Par ailleurs, du point de vue individuel, une femme a le droit de ne pas porter de soutien-gorge. Cela fait partie de la liberté individuelle, selon l’oncologue Jean Cantave. « Du point de vue médical, il y a deux aspects. Premièrement, pour les femmes qui ont de gros seins, ne pas porter de soutien-gorge leur cause des douleurs au niveau de la grille costale », explique le professeur de Pathologie à l’Université d’État d’Haïti (UEH). D’après le médecin spécialiste en cancérologie, il n’y a aucun rapport entre le port ou non du soutien-gorge et le cancer du sein. Bien qu’étant multifactoriel, il met seulement en garde les femmes portant des soutiens-gorge trop serrés appelés « soutyen vewonika » qui peuvent enfler leur grilles costales. 

Du point de vue social 

Nous avions recueilli les témoignages de plusieurs jeunes femmes et hommes afin de savoir leur perception de la pratique. Pour certains.es, une femme peut porter ou non un sous-vêtement, car son corps lui appartient. Pour d’autres, le fait qu’une femme laisse paraître ses seins n’est pas acceptable. La question de pudeur a été mentionnée, car une femme qui ne porte pas de soutien porte atteinte à la pudeur. « Cela ne me dérange pas de voir une femme sans soutien-gorge dans la rue, mais je n’accepterais jamais que ma partenaire n’en porte pas », rétorque un jeune homme. 

D’un autre côté, de jeunes femmes affirment ne pas se sentir à l’aise sans soutien-gorge, ayant depuis toujours l’habitude d’en porter. En tout cas, les femmes plaidant pour le déconfinement des seins et l’ayant adopté disent se sentir plus libres sans soutien-gorge et respirent mieux. Étant donné la présence fréquente du harcèlement de rue, elles font fi de cette pratique afin de ne pas être victime de certains propos tels que : « M ta souse. Gen bagay ! Ou gen bel tete ! », etc. Il ne faut pas oublier que le harcèlement sexuel est très fréquent dans la société et que beaucoup de femmes ne sont pas prêtes à se déconfiner les seins pour ne pas courir le risque d’être victimes.

Somme toute, les femmes haïtiennes semblent ne pas être encore au stade de se joindre au mouvement des "Femen" et au "topless Day" en vue de revendiquer leurs droits de se déplacer les seins nus.


Thara Lajoie