Reportage 


Jameson Osias se change les idées sur la place publique du Cap-Haïtien au nord d’Haïti. Vêtu d’une chemise noire, pantalon gris, le capois de 37 ans nous confie avoir expérimenté les talents de guérisseurs de Ton Antoinis. « Je l’ai consulté. À ma grande surprise, jusqu’à maintenant, je ne ressens aucune douleur au niveau de la tête », confie celui qui avait mal durant 5 ans. Avant cette guérison, M. Osias s’est pourtant rendu chez plusieurs médecins. Les analyses médicales ont été sans succès. « J’ai consulté plus de cinq médecins pour la même cause. La douleur persistait et se manifestait presque tous les jours », se rappelle-t-il. Mais sa rencontre avec Ton Antoinis l’a guéri. 

Adultes et jeunes du Grand Nord se rendent chez le nonagénaire pour des maux de tête. Pierre Ebere, un riverain de la zone, connaît assez bien la famille du faiseur de « miracles ». Depuis des années, il est témoin des prouesses de Ton Antoinis. « Si une personne ne trouve pas de solution chez les médecins, lui, il se chargera de chasser le mal de tête. Ce qu’il fait avec facilité en utilisant une méthode particulière », soutient-il. Les membres de la famille de Ton Antoinis bénéficient aussi de ses services. Jeffky Pierre, son petit-fils de 24 ans, vient de rentrer à la maison. Son grand-père l’a guéri il y a quatre ans. « J’avais une migraine au niveau du front. Je croyais que j’allais devenir fou. Il m’a donné les soins appropriés. Je suis guéri », témoigne-t-il en avouant avoir vu défiler plus d’une centaine de patients dans la maison de son grand-père. 

Mimose Davilmar, une septuagénaire riveraine de la zone, voit en Ton Antoinis, un sauveur. « Ce vieux monsieur est un envoyé de Dieu. Par sa bonté, il aide tout le monde. L’argent est relégué en second plan pour lui. J’ai mon fils aîné, c’est lui qui l’a sauvé. Moi aussi, après la mort de mon mari, j’avais un mal de tête. Grâce à lui, je suis guéri », a-t-elle martelé. Enquet’Action a décidé d’aller rendre visite au guérisseur pour s’enquérir davantage de sa démarche.

Chez Ton Antoinis

Sur l’habitation où il vit, on trouve une maison construite en bois, mais les murs se revêtent avec des mortiers de sable, d’eau et de ciment, le toit en tôles, un perron tout autour. Des arbres fruitiers, oranger, cocotier, cacaoyer, des chênes, quelques bananiers entourent la zone qui donne une allure d’un paradis. Des oiseaux chantent des airs inédits. Environ 43 kilomètres de route en terre battue séparent Cap-Haïtien de Port Margot. C’est dans cette commune du nord d’Haïti qu’habite Ton Antoinis avec sa fille cadette. 

Il est veuf et père de six enfants, dont trois, partis pour l’au-delà. Sous la chaleur tonitruante du soleil de la localité de quartier de Bayeux, Antoinis Pierre dit Ton Antoinis se repose sur sa chaise en paille. Il mesure environ 1,70 m. Il est fort avancé en âge, au point de ne plus se rappeler sa date de naissance. Le natif du Bas-Limbé, commune de la même région, la situe entre 1922 et 1930. Antoinis Pierre est thermothérapeute naturel. « C’est mon père qui m’a laissé ce métier de guérison avant sa mort », lance-t-il d’un ton souriant. Son père était au service des forces cosmiques. Il a été élu parmi ses frères. Il se souvient encore de sa première intervention. « À cette époque nous étions au Bas-Limbé. J’ai pris avec moi comme outils de travail : des morceaux de tissus et une petite bouteille. La personne souffrante fut immédiatement rétablie [après mon intervention]. Je suis devenu illico guérisseur », raconte-t-il, insistant qu’il intervient quand il s’agit [uniquement] des problèmes d’ordre naturel. 

Aujourd’hui encore, malgré son âge avancé, le guérisseur naturel continue de servir la population de la région avec sa recette miracle. « J’ai une petite bouteille d’environ 0,50 litre avec quelques morceaux de linge. Je mets de l’eau bouillie avec un peu de sel pour remplir la bouteille. Je l’emballe avec des linges pour éviter des brûlures du cuir chevelu. Je mets ensuite la bouteille en contact de la tête du malade à plusieurs endroits pendant deux ou trois fois », explique-t-il.

Ton Antoinis assure que ce procédé permet à la migraine de se transférer dans la bouteille sous l’effet de la chaleur. Une méthode vieille de 70 ans. 

Ton Antoinis versus médecine scientifique 

Jerry Meus est médecin et professeur à l’université. Il invite les Haïtiens à la prudence par rapport à certaines pratiques. « Ce n’est pas que c’est juste, mais cette pratique peut quand même aider à soulager les maux de tête. Quoique c’est une méthode ancienne », nous dit l’interniste. Selon lui, la migraine peut être liée à l’alimentation ou à des problèmes de la vie courante. « Les causes courantes sont des changements hormonaux, certains aliments et boissons, le stress et des exercices physiques intenses ». 

Le médecin soutient que les méthodes ancestrales sont révolues et ne donnent pas des solutions définitives. « La méthode de thermothérapie est une méthode ancienne que l’on utilisait dans le temps. Elle peut toujours soulager, mais la véritable solution est la connaissance de la cause du mal de tête ». 

Pour sa part, Dr Saint-Cyr Rolex, professeur d’université, responsable du centre médical Nouvel Espoir de Port-Margot, considère que la méthode donne des résultats en raison d’une croyance psychologique surtout si le mal de tête est lié au stress. « La personne peut avoir un résultat provisoire d’une à deux semaines voire des mois. Les mêmes problèmes réapparaissent plus tard », selon son raisonnement scientifique. 

D’une part, Dr Rolex pour étayer ses dires avance que pour une pathologie, on ne peut pas faire un traitement symptomatique. Dans ce cas, on ne traite que les symptômes. Donc, il faut aller à la base pour remonter aux causes afin d’avoir au final un traitement définitif. D’autre part, le spécialiste affirme que le mal de tête à lui seul n’est pas une maladie à part entière. Il peut faire son apparition à la suite de variations des conditions psychologiques et environnementales dans lequel l’individu évolue. 

Il pense que le traitement de Ton Antoinis pourrait être d’une portée mystique. 

Pour lui en province, le problème de mal de tête est lié le plus souvent au phénomène surnaturel. Il associe ce traitement à un problème de stress.

Si beaucoup de gens se rendent chez Ton Antoinis après avoir consulté sans succès un médecin, d’autres le font parce qu’ils n’ont pas les moyens d’aller voir ailleurs. Le peu de centres hospitaliers disponibles dans le nord n’est pas accessible aux personnes des régions reculées. En tout, la commune de Port Margot dispose de 7 centres de santé. Majoritairement, des centres fonctionnant au rabais.  On compte deux dispensaires dont le centre hospitalier Saint Malachy comportant une maternité qui fonctionne 24 heures sur 24. Deux centres hospitaliers offrent des services de médecine générale ouverts de 8 h à 14 h pour consultation générale. 

Les habitants n’ont pas d’accès à des soins de santé de qualité de la médecine traditionnelle. Pour compenser ce vide, ils sont obligés de recourir à la médecine traditionnelle. Ton Antoinis les aide à un prix dérisoire et parfois sans un sou. 

L’insécurité alimentaire et nutritionnelle épinglée 

Le mal de tête est à présent récurrent puisque la prévalence des céphalées courantes chez les adultes est d’environ 50 %, peut-on lire dans un rapport datant de 2016 de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). 

Dr Rolex dans son expérience dans la commune de Port-Margot a constaté que le mal de tête a une corrélation avec la nourriture. « Dans les cas que je rencontre dans mon travail le plus souvent, un manque de nourriture équilibrée, le stress et le travail ardu, la fatigue sont les causes recensées », pense-t-il. La céphalée en soi, une chose très complexe qui demande à voir plusieurs spécialistes selon le cas, parfois un généraliste, interniste, psychologue et neurologue. Pourtant, dans ces communes, ces spécialistes se font rares. 

Haïti compte en moyenne 5,9 médecins ou infirmières, et 6,5 professionnels de santé pour 10 000 habitants, selon des données avancées par l’OMS. Une grande partie des médecins sont localisés dans les grandes villes et majoritairement sur la région de Port-au-Prince. Ce qui ne fait qu’augmenter les déserts médicaux dans ce pays de la Caraïbe comportant pour le moins 11 millions d’habitants. Le pays est en proie à une crise sociopolitique et économique intense depuis au moins 35 ans compliquant la situation des populations les plus vulnérables, surtout celles vivant dans les milieux reculés, dans les campagnes et pays dits en dehors.

Environ 4,3 millions d’Haïtiens vivant dans les villes et milieux reculés sont en insécurité alimentaire. Plus d’un million d’entre eux sont en situation d’urgence et ont besoin d’une aide urgente et près de 3 millions de personnes en situation de crise, selon ce que révèle le dernier rapport du Conseil national de la Sécurité alimentaire (CNSA). Des chiffres qui ne font qu’augmenter. Donc, la fin des maux de tête n’est pas pour demain.

La médecine dite scientifique en Haïti patauge dans la précarité. Dans un rapport de la banque mondiale en 2017, il est souligné que les dépenses publiques de santé par habitant n’atteignent que 13 dollars par an. Ce qui est inférieur à la moyenne de 15 dollars des pays à faible revenu, et bien en dessous de la moyenne des pays voisins comme la République dominicaine (180 dollars) ou Cuba (781 dollars). Ce qui ne laisse à la population haïtienne, majoritairement vulnérable, qu’une seule alternative : la médecine traditionnelle. 


Mackenz DORVILUS