Si cette interdiction n’est pas encore levée, le constat est que, pour le moins, les viandes de porc et ses dérivés comme le salami, venant de la République dominicaine se retrouve dans toutes les barques des marchands.es de fritures, des commerçants.es de produits alimentaires et des boutiques dans un contexte où la peste porcine africaine est oubliée des autorités qui n’en parlent presque pas. 


Reportage


Sept heures quarante minutes. C’est le bruit cacophonique d’un marché fonctionnant à plein régime qui nous accueille à Pétion-Ville, ce jour-là. Des marchands.es ambulants qui font le va-et-vient, des abris de commerces de détail, des tentes à parapluie, des brouettiers qui klaxonnent avec la bouche, des mototaxis klaxonnant sans arrêt, des achteurs.ses et marchands.es qui essayent d’esquiver des tonnes d’immondices encombrant le marché. L’embouteillage grandit à mesure que le soleil s’échauffe. 

Et, parmi ce nombre incalculable de consommateurs.rices et de marchands.es, des acheteurs.euses et des vendeurs.euses de pieds de porc, un commerce qui envahit le marché de la commune depuis début janvier 2022. « Nous ne savons pas d’où ça vient. Mais vous savez, on est dans la rue à la recherche d’un petit profit. On achète juste pour revendre », a avoué une commerçante. À côté d’elle, deux marchandes de fruits (oranges et grenadia) commentent l’actualité, indiquant que la vente de viande de porc au marché de Pétion-Ville commence à se refroidir. Cela veut dire, la quantité de marchands.es était plus nombreuse des jours antérieurs. 

Sur l’allée, une marchande de poivrons avance qu’elle ne croit pas aux allégations portées sur la viande faisant croire qu’elle est mauvaise. « C’est comme ça, en Haïti, les gens disent tout sur tout. Ils ne savent pas de quoi ils parlent », critique-t-elle. La marchande, d’un air confiant, ajoute que si elle n’achète pas le pied de porc, c’est justement parce qu’elle ne peut pas l’émietter. Le commerce du pied de porc s’installe au marché de Pétion-ville. 

Des marchands.es s’éparpillent dans tous les recoins du marché liquidant des pieds de porc mis en spécial depuis environ un mois. Si certaines d’entre elles circulent avec leurs cartons de marchandises en main ou sur la tête, d’autres apportent des cuvettes et se rangent sur la chaussée. Ce, à côté d’autres marchandes, criant à haute voix : la vente de pieds-cochon, pieds-cochon, achetez-vous un pied de cochon. D’autres encore, s’installent derrière leurs tables garnies où les consommateurs peuvent choisir entre pieds de porcs, pieds de poulets, ailes et des cuisses. Un décor pour le moins ahurissant dans un marché se trouvant sur des rues où passent certainement des autorités au niveau de l’État tous les jours.

Pieds de cochon en mode liquidation … 

Entre cent cinquante, cent vingt-cinq et cent gourdes, les prix sont variés, tout dépend de la marchande ou de l’épaisseur du pied. Le prix du pied de porc a connu une chute spectaculaire depuis quelques jours en passant de quatre cents à cent gourdes l’unité, selon une enquête menée au marché de Pétion-ville. 

Certains affirment qu’il s’agit d’une marchandise en déclin, d’autres trouvent que c’est normal que des produits connaissent des variations à la baisse à un certain moment sur le marché. Mais ce qui reste encore flou, c’est que la baisse de prix des articles au marché n’est pas dans la politique de vente des entreprises commerciales haïtienne. De là, quand cela se fait à ce niveau, soit une réduction de 75 %, la remise en question devient toute naturelle chez certains. Les gens sont perplexes, mais les marchands.es s’en moquent. C’est le bénéfice qui les intéresse. Gros et détails, hachés ou entiers, les pieds de porc veulent faire de l’ombre à la poule blanche. Chaque marchande est munie d’une marchette pour émietter chaque pied à la demande d’un.e client.e. 

Sur la place même, il y a un dépôt qui alimente tout le marché. À l’entrée, un homme muni d’un bloc de fiches reçoit les clients.es de toutes catégories. Les demandes augmentent, l’espace est étroit, le fournisseur se débrouille pour livrer des stocks en carton aux marchands.es. Il n’a pas trop de temps pour parler à la presse. 

« Pour une caisse de pieds de porc, vous devez payer mille gourdes. La caisse compte entre dix à douze pieds. Tout dépend de la grosseur du pied », a-t-il lancé. Si c’est le pied de porc qui envahit le marché, à l’intérieur des grands entrepôts, il y a des têtes, des pieds, des queues et autres parties de l’animal sur les étagères. « Je ne consomme pas trop le pied de porc. Le prix varie en fonction de la marchande, mais le prix initial est de 150 gourdes. À vrai dire, consommer cette viande me fait douter. Beaucoup de gens insinuent qu’elle serait contaminée, et qu’elle apporterait beaucoup de maladies », raconte un consommateur interrogé, soutenant qu’il ignore l’origine de cette viande. « Sincèrement, je ne sais pas, mais j’ai entendu beaucoup de rumeurs à ce propos. Cela m’intrigue », ajoute-t-il, racontant qu’elle ignore les décisions prises par les autorités interdisant l’importation de la viande de porc venant de la République voisine.  

Le 22 septembre 2021, le ministère haïtien de l’Agriculture a annoncé la découverte du premier cas de peste porcine africaine (PPA) diagnostiqué en Haïti au niveau de la commune d’Anse-à-Pitres, zone frontalière avec la République dominicaine. Pour limiter la propagation de cette maladie hautement contagieuse, un ensemble de mesures a été annoncé. Dans un communiqué daté du 11 août 2021, la Primature a annoncé l’interdiction sur le territoire national jusqu’à nouvel ordre, l’importation de porcs, de viande de porc et de leurs produits dérivés par les voies terrestre, maritime et aérienne en provenance de la République dominicaine. « Il s’agit d’une mesure préventive suite à la confirmation par les autorités dominicaines auprès de l’Organisation mondiale de la santé animale de la résurgence, en République dominicaine, de la peste porcine africaine, maladie fortement contagieuse », pouvait-on dans le communiqué.

Et le Gouvernement a également demandé à tous les services publics dans les ports, les aéroports et les postes frontaliers de prendre les mesures nécessaires afin de mettre en application cette interdiction. Dès lors, une commission interministérielle (Task-Force) a été mise sur pied en vue d’exercer un contrôle systématique et constant dans tous les points frontaliers que partage Haïti avec la République dominicaine. Depuis au moins un mois, les populations n’entendent pas parler de cette Task-Force, de la présence de la peste porcine en Haïti encore moins de l’interdiction officielle. 

Les ‘’Pye Kochon’’ importés : Un danger pour le cheptel 

Dr Michel Chancy, ancien secrétaire d’État à la production animale, croit qu’il faut éviter une confusion. Le gouvernement haïtien a interdit l’importation de la viande de porcs chez les dominicains comme tous les autres pays qui font le commerce avec la République dominicaine, notamment les États-Unis. « Ce n’est pas parce que la maladie peut atteindre le corps humain, mais il ne voulait pas qu’elle soit importée pour ensuite tuer les porcs. Cette maladie frappe uniquement les porcs. Comme c’était le cas, les autres pays ont été obligés de se protéger, car cela peut engendrer des pertes sur le plan économique. La mesure concernait uniquement la République dominicaine », a-t-il précisé. 

Selon lui, Haïti a toujours importé des pieds et des oreilles de porc venant des États-Unis, de Cuba et d’autres pays. Normalement, les importateurs de la viande ont des permis délivrés par les autorités. C’est peut-être pour la République dominicaine en raison des conditions des échanges que le cas devient exceptionnel, explique le docteur. 

« Ce microbe circule rapidement. Il est vrai que c’est une viande consommée par les êtres humains, mais les animaux peuvent être atteints par diverses voies. Par exemple, quelqu’un peut l’apporter sous ses pieds jusqu’à la ferme ou le lieu où se trouve des animaux », fait-il savoir. Il rappelle que la maladie de la peste porcine n’a aucun traitement. « Ceux qui font l’élevage de porcs doivent protéger les animaux en les mettant à l’abri de toute visite et autre chose qui pourrait occasionner la circulation du virus. Si vous aimez les animaux, pensez à diversifier votre investissement en vous procurant d’autres catégories comme le cabri, le bœuf, etc. », encourage le médecin vétérinaire zootechnicien dans une entrevue exclusive à Enquet’Action.


Jean Robert Bazile, Thamar Elias et Milo Milfort