Reportage


Dans une salle de classe, aux quatre coins, sont entreposés de nombreux sachets d’eau traitée, des couches pour bébés, des papiers hygiéniques, de l’huile, des sacs de riz, etc. De l’aide collectée par l’Association Entr’Aide Haïti – apportée par des Haitiens.ennes au bénéfice de leurs compatriotes. Sur des sachets, on peut voir des écriteaux comme «vêtements pour homme », « vêtements pour enfants », etc. Nous sommes au Collège Les Normaliens Réunis situé au cœur de Port-au-Prince, un des quatre points focaux de collectes de l’Association. Au fond de la salle remplie à craquer, des jeunes hommes et des femmes reçoivent les dons et s’attellent à, les rassembler, à les trier et à composer des kits. Un véritable travail de fourmis. Entre eux, ils parlent du dernier événement et à quel point de nombreuses communautés reculées ont besoin d’aide. Ces aides sont destinées à l’Asile, commune située dans le district de Anse-à-Veau (département des Nippes). 

Un tragique séisme de 7.2 sur l’échelle de Richter a ravagé les départements de la presqu’île Sud d’Haïti dans la matinée du samedi 14 août. Les premières images et éléments d’informations relatives à la situation ont fait état de conditions inhumaines dans lesquelles sont amenées à vivre les personnes affectées. Une situation qui n’a pas laissé indifférente, la coordonnatrice de Entr’Aide Haïti qui reçoit des dons en nature et en espèce. « Nous avons été bouleversés émotionnellement par ce qui s’est produit dans le Grand Sud. En tant qu’Haïtiens, il fallait faire quelque chose. D’autant plus que l’une de nos missions premières, c’est la solidarité intra-communautaire », a fait savoir Carline D. Ostiné, présidente et fondatrice de cette association pour expliquer les raisons de cet élan de solidarité.

Elan de solidarité spontanée …

L’organisation Entr’Aide Haïti, créée lors de la première vague de Covid-19 dans le pays, a seulement 16 mois. « Une période où les gens étaient obligés de rester chez eux, sans aucune ressource. Notre organisation ne pouvait pas rester les bras croisés », soutient Mme Ostiné. Devant la situation et se souvenant de son propre désarroi lors du séisme de 2010, elle a décidé d’agir en apportant un soutien, une solidarité agissante qui ne sera jamais de trop par rapport à l’ampleur des dégâts. « Nous ne disposons pas encore d’énormes moyens financiers, nous n’avons pas de bailleurs de fonds. Toutefois, avec à notre volonté, notre savoir- faire et notre crédibilité, nous avons spécialement lancé une campagne de levée de fonds grâce à GoFundMe relayé par notre page Facebook.»

Parmi les centaines de personnalités, d’organisations et d’associations portant secours aux victimes, se trouvent Fanm Eklere et sa présidente Cottecheese Pierre. « Nous ne sommes pas encore guéris du traumatisme de janvier 2010 », rappelle-t-elle. « Chacun de nous sait dans ses tripes ce que ça fait de voir tout s’écrouler autour de soi et de tout perdre. Nous sommes un peu liés par tous ces malheurs qui arrivent au pays. Et nous sommes abandonnés par les dirigeants. Nous savons qu’au fond nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes pour aider ces sinistrés. Nos droits ont tellement été bafoués, puis abandonnés à la merci des grandes organisations nous promettant des millions. Ça blesse notre estime et nous rend vigilants. Nous sommes devenus un peuple plus attentif à nous-même aussi », argue Cottecheese Pierre.

Inscrire la solidarité dans la durée …

Les Haïtiens aiment leur pays. Nous sommes un peuple naturellement hospitalier et généreux. Malheureusement, le pays est dévasté, on a été appauvri, rappelle Mme Ostiné qui se dit heureuse de constater que des Haïtiens au pays et ceux de la diaspora se serrent les coudes pour leurs compatriotes sinistrés. « Le séisme de 2010, nous a appris à être encore plus solidaires. Si nous le voulons nous pouvons aider ce pays actuellement à genoux à se relever. Nous pouvons tirer des leçons de notre histoire et construire ensemble ce pays ».

Lorsqu’on aura tous compris qu’Haïti doit devenir qu’un pays stable, riche, avec des routes, du travail, des hôpitaux, des enfants à l’école, des femmes qui ont accès aux mêmes opportunités que les hommes et des groupes sociaux pouvant évoluer sans tracas, alors ce mouvement évoluera pour devenir pérenne, explique Cottecheese Pierre. « Il faudra inscrire cet élan de solidarité dans le Grand Sud dans la durée », renchérit Carline D. Ostiné de Entr’Aide Haïti. Toutes deux croient que les Haïtiens sont généralement solidaires – et l’ont toujours été. Cette solidarité se manifeste tous les jours dans les rues de Port-au-Prince et dans les villes de province.

Au regard des indicateurs socio-économiques qui sont alarmants, que serait devenu Haïti sans cette solidarité agissante entre les Haïtiens?, se questionne Mme Ostiné. « Les transferts d’agents de la diaspora Haïtienne vers Haïti est l’une des preuves vivantes de cette solidarité entre les Haïtiens », souligne-t-elle, critiquant le fait que nous accordons une plus grande visibilité, un plus grand écho sur les réseaux sociaux et dans les medias traditionnels à nos divisions et à nos luttes intestines. « La division est plus bruyante que la solidarité en Haïti. C’est peut être, le drame de notre époque », déplore Mme Ostiné.

Des dérives à craindre ?

Des dérives, on en a connu après le séisme de 2010 ayant fait plus de 200 mille morts et 1.3 millions de sans-abri. Onze ans après, les plaies sont loin d’être cicatrisées et poussent les acteurs du mouvement solidaire inter-haïtien à se mettre sur leurs gardes. La responsable de Entr’Aide craint le détournement de l’aide et, l’établissement de camps de déplacés permanents. «C’est ce qu’il faut éviter à tout prix ainsi que les risques d’abus et d’exploitation sexuelles liés à la distribution de l’aide. Il faut un cordon de protection en vue d’accompagner les catégories les plus vulnérables de la population, dont les femmes, les personnes âgées et les enfants dans ce contexte d’urgence», préconise Mme Ostiné.

À Entr’Aide Haïti, ils disent vouloir s’engager dans la durée. Quand le focus ne sera plus mis sur le Grand Sud ou sur Haïti, quand les médias et les réseaux sociaux vont regarder ailleurs, nous autres, nous voulons continuer avec nos activités en inscrivant nos actions dans le long terme afin d’aider les gens vulnérables à se construire un meilleur avenir, dit-elle. Même cas de figure pour Cottecheese Pierre dont les inquiétudes commencent déjà à se faire sentir. « On les craint déjà. Les profiteurs et les sans foi ni loi pour qui tout est question de profit, ils vendent déjà les kits destinés aux sinistrés. Il faut craindre la recrudescence des agressions sexuelles et des grossesses précoces, avec toutes ces femmes et filles qui dorment dans les rues. C’est à craindre. Mais le pire c’est encore un gouvernement qui ne fait rien, la solidarité et la bonne volonté de personnes et d’organisations comme Fanm Eklere ont leurs limites. Ces personnes ont besoin de réponse dans la durée, d’un toit, de travail », plaide Mme Pierre, présidente Fondatrice de Fanm Eklere.

Une solidarité qui augure peut-être des jours meilleurs

Nombreux sont ceux et celles qui croient que ce fort mouvement de solidarité augure des jours meilleurs pour le pays le plus appauvri d’Amérique. Et Jean Marie Théodat, professeur et maître de conférence à l’Université Paris 8, en fait partie. « Ce mouvement s’explique par la solidarité mutuelle et l’empathie profonde des Haïtiens et Haïtiennes pour leurs parents, amis ou famille. La sociabilité est empreinte de réelle entraide au quotidien entre les gens, même sans catastrophe. C’est de bon augure pour notre capacité à faire face ensemble à ses problèmes de fond et à laisser de côté nos différences et nos différents lorsque les circonstances l’exigent », soutient professeur Théodat. Pour lui, en dehors des périodes d’urgence, il faut des organisations et associations qui entretiennent la flamme. « Il faut entretenir un personnel spécialisé par des conditions de travail stables, du matériel fiable et une professionnalisation de la carrière de secouriste pour arriver à de vrais résultats », avance-t-il.

Sans vouloir comparer les modèles, professeur Théodat tient à alerter sur les risques de l’aide humanitaire dans un pareil contexte. « Un afflux de nouveaux variants de Covid-19 à la faveur de l’afflux de secouristes étrangers. Il faut craindre que l’aide ne nourrisse une fois de plus les ONG au détriment de l’Etat central. Il faut éviter que l’argent ne disparaisse dans les poches des intermédiaires qui interceptent l’aide avant qu’elle n’arrive à ceux et celles qui en ont le plus besoin », explique-t-il, affirmant qu’il voudrait que ce séisme serve de leçon aux autorités de son pays pour qu’elles comprennent la nécessité d’anticiper la catastrophe au lieu de toujours courir après l’aide internationale.

« Les circonstances actuelles, avec la crise environnementale qui s’aggrave, les tensions dans le Proche et le Moyen Orient, L’Afghanistan, le Liban, les tensions entre les États-Unis, d’un côté, la Russie, l’Iran, la Turquie et la Chine de l’autre, les relations internationales traversent une phase de turbulence qui n’est pas favorable à l’afflux d’aide internationale comme en 2010. Il faut savoir compter sur ses propres forces, sinon, l’État n’existe pas », conclut-il.

 

Milo Milfort / K2D