Des héros du feu en Haït

Actuellement, abandonnées, laissées pour compte et victimes d’incurie de l’Etat, la prévention, la protection et la lutte contre les incendies en Haïti a connu pourtant des jours meilleurs dans le passé. Depuis la création en 1873 du premier corps de pompiers à nos jours, quelques personnalités se sont illustrées dans la bataille contre le feu. Ainsi, Enquet’Action a investigué pour vous dresser un portrait succinct de ces héros du feu en Haïti, où l’incendie s’érige en fléau dévastateur au fil des ans. Tout en reconnaissant que tous.tes les hommes et les femmes du feu se valent et peuvent être considérés.es comme des demi-dieux.déesses.

Enquête 

Port-au-Prince, 16 février 2020 [Enquet’Action] --- Parmi les soldats du feu, qui se sont évertués à donner le meilleur d’eux-mêmes, malgré des conditions de travail difficiles, des personnalités émergent. Elles se sont distinguées en agissant pour faire bouger les lignes. Elles ont apporté des lueurs d’espoir à des communautés ravagées par des sinistres. Ces personnalités ont contribué substantiellement à l’amélioration de la prévention, la protection et la lutte contre les incendies en Haïti. 

Ces individus proviennent de différentes générations, développent différentes conceptions et appartiennent à des institutions diverses et variées. Pompier libre, pompier de ville ou encore pompier d’aéroport, ils partagent tous une passion commune, qui frissonne dans leur âme, leur cœur et leur corps, celle de protéger les vies et les biens. 

Enquet’Actioncroit qu’il est plus qu’une nécessité de mettre sous les feux des projecteurs, ces personnes, qui ont fait leur preuve dans le domaine. Ce, à un moment où le pays fait face à une carence criant de sapeurs-pompiers formés et recyclés, en nombre drastiquement réduit et à une absence de service incendie efficace et réel.

Le sapeur-pompier est un métier dont la valeur est méconnue en Haïti. Et, les pratiquants sont traités en parent pauvre, dans un pays qui a connu au cours de trois siècles d’histoire, plus de 200 incendies de niveau majeur et mineur, selon des travaux de décompte fait par Enquet’Action,le seul média haïtien, à avoir mené des investigations sur le sujet. 

Enquêt’Action propose une liste restreinte non exhaustive des personnalités qui se sont démarquées dans leur combat contre le feu.

 

 

 

1) Georges Elie

Il a mis un terme à l’ère des grands incendies en Haïti

 

En 1934, à la fin de la première occupation américaine d’Haïti, le service d’incendie de Port-au-Prince, qui relevait du lieutenant étasunien Otto Poland, est passé sous les commandements d’un civil haïtien, répondant au nom de Georges Elie. Celui-ci occupait depuis 1927, la fonction de superintendant de la compagnie des pompiers de la capitale, où il a fait ses débuts en 1916, comme réparateurs des hydrants (bouches d’incendie).

En 1941, lors de la militarisation des corps de sapeurs-pompiers de la capitale par le président Elie Lescot, il a été maintenu à son poste et a reçu le grade de capitaine du Corps des Pompiers de la Garde d’Haïti, ancien nom de l’armée d’Haïti. 

Sous la direction de Georges Elie, le service incendie de Port-au-Prince a renforcé ses actifs. Pompes automobiles à vapeur, jeu complet de pompes automobile Ford et Chevrolet, jeu complet d’extincteur Ford, camions porte-tuyaux, entre autres matériels ont été acquis et des camions ont été ajoutés.

Parallèlement, la quantité de pompiers a été augmentée. Le nouveau commandant a tenu de doter la capitale d’un véritable corps de pompier efficace, capable de faire face au feu, ennemi indomptable.

« Les améliorations diverses effectuées au sein du service d’incendie pour le rendre efficient et performant, (…) ont mis un terme à l’ère des grands sinistres », écrit l’historien de Port-au-Prince, Georges Corvington dans sa chronique des grands feux en Haïti à propos de Georges Elie.

Des responsables d’institutions privées et publiques ne tarissent pas d’éloges à l’égard de Georges Elie. En témoigne les correspondances qui lui sont adressées ou destinées à ses supérieurs hiérarchiques en son nom - citées dans l’ouvrage Le Livre du Feuécrit par Gaël Painson et Georges Corvington: 

« Je tiens à vous présenter mes félicitations pour l’efficience avec laquelle opère la Compagnie des Pompiers que vous dirigez », « Nous avons le plaisir de vous renouveler  l’expression de nos sincères félicitations et remerciements pour votre énergique et intelligente intervention la nuit dernière au cours de l’incendie qui s’était déclaré en notre usine ».

De grands progrès ont été remarqués dans la qualité des services offerts par cette unité qui avait comme slogan Constance et Persévérance. Avec lui, la quantité d’incendies dévastateurs, a considérablement été réduite, sans pour autant empêcher la série macabre de se poursuivre. 

Le commandant consacra 40 ans de sa vie à la lutte contre les incendies en Haïti. Il est détenteur d’un brevet de Mérite en 1930, de la médaille du service distingué en 1932 et de la Croix de chevalier de l’ordre national honneur et mérite en 1937.

 

2) Le Père Daniel Weik

Fondateur du 1ercorps de Sapeurs-pompiers en Haïti

 

Le Père Daniel Weik (1843-1887), originaire du grand-duché de Bade (Hilsbach) en Allemagne, arrive en Haïti en 1871. Ce jeune spiritain de 28 ans cumule les fonctions de professeur de grammaire et de physique-chimie avec un poste d’économe dans la prestigieuse école appelée Petit Séminaire Collège Saint Martial (PSCSM). https://books.google.ht/books?id=4SXgrKRSDZwC&pg=PA112&lpg=PA112&dq=Père+Daniel+Weik&source=bl&ots=bvjdHUwBXF&sig=ACfU3U2O8O_OLejuJi9pVMakrh0qXHABHQ&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwin6rvzvNTnAhWttVkKHfbvAnAQ6AEwAnoECAsQAQ#v=onepage&q=Père%20Daniel%20Weik&f=false

 

Le Petit Séminaire Collège Saint-Martial ouvrit ses portes dans ce petit Etat insulaire, à la faveur de la signature du concordat de 1860 entre le Vatican et l’Etat haïtien. D’ailleurs, le premier spiritain, arrivé en Haïti, le Père Eugène Tisserant, avait pour tâche de parachever ce concordat. La convention, signée le 17 juin 1862, donna, à l’Eglise et aux religieux, le droit de s’investir dans l’éducation. Le premier archevêque de Port-au-Prince, Mgr. Martial Testard du Cosquer confia le PSCSM, à la congrégation des Spiritains, en 1871.

 

Pour assurer le mandat qu’il lui a été confié, celui de formation religieuse et académique de la jeunesse haïtienne, le Père Daniel Weik misa grandement sur la modernité et l’excellence. Il a fondé le premier observatoire de météorologie (station météorologique) de l’île. 

 

A l’époque, à Port-au-Prince où majoritairement les maisons étaient en bois, les incendies faisaient toujours des dégâts importants emportant tout sur leur passage. Un incendie pouvait même durer plusieurs jours. http://www.spiritains.org/qui/figures/carte/weik.htm

 

Le 27 avril 1873, un tragique incendie ravit leur mère, à deux élèves de l’institution. Ce sinistre vint s’ajouter à une série d’embrasement, se produisant la même année. Bien que vite considéré comme un fait divers de plus pour les journaux de l’époque 

(https://fr.slideshare.net/JeasBenjaminJeannito/histoire-du-pscsm.), cet incendie interpelle le Père Daniel Weik. Il fonda alors le premier corps (compagnie) de pompiers en Haïti au cours de l’année 1873.

 

« Créé d’abord pour préserver le collège des ravages de l’incendie, la compagnie eut bien vite l’opportunité de prêter ses services au dehors. Munis d’un matériel neuf que le père s’était procuré par souscriptions, les pompiers du Séminaire s’attirèrent une unanime admiration », écrit Georges Corvington dans Le Livre du Feu.

 

A la tête de ce Corps Volontaire des Pompiers, qu’il a mis en place avec les grands élèves du PSCSM, le Père Weik se distingua, sur le terrain, en venant au secours des habitant.e.s. La compagnie devint célèbre, dans la ville de Port-au-Prince, où elle s’échinait à sauver des vies et des biens du feu. 

Des présidents, comme Salomon, firent part de leur appréciation des efforts réalisés, par la compagnie,dans la lutte contre les incendies. https://bit.ly/2GRYDlI. Le Sénat de la République loua le courage et la générosité des jeunes pompiers, à la suite d’un incendie éclaté, le 11 au 12 avril 1874, au Bord-de-Mer. Le Sénat a exprimé, à l’occasion, son admiration pour l’ardeur et le dévouement de la compagnie.

 

Dans le livre Les spiritains en Haïti (1843-2003) : d'Eugène Tisserant, 1814-1845, à Antoine Adrien (1922-2003) sorti chez les éditions Karthala en 2010, Emile Jacquot fait état d’un rapport envoyé au Supérieur général autour de l’intervention faite par ces jeunes pompiers, lors de cet incendie historique.

 

« [L’incendie du 12 avril 1874] menaçait de s’étendre au tiers de la ville ; il s’était déclaré pendant la nuit. A 1h. du matin, 25 de nos élèves s’élancent vers le lieu du sinistre, équipés en vrais sapeurs pompiers, casque en tête, hache sur l’épaule, et munis de trois pompes avec 500 mètres de tuyaux, d’échelles, de cordes, de seaux, etc. Ils traversent la ville au pas de course et au son du clairon, disciplinés et soumis. A leur arrivée, cinq grandes maisons s’embrasaient déjà, d’autres allaient être atteintes. Cependant l’attaque est si prompte et si bien conduite de leur côté que la flamme s’arrête sur toute la ligne … », lit-on. https://books.google.ht/books?id=4SXgrKRSDZwC&pg=PA112&lpg=PA112&dq=Père+Daniel+Weik&source=bl&ots=bvjdHUwBXF&sig=ACfU3U2O8O_OLejuJi9pVMakrh0qXHABHQ&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwin6rvzvNTnAhWttVkKHfbvAnAQ6AEwAnoECAsQAQ#v=onepage&q=Père%20Daniel%20Weik&f=false

 

En février 1877, le président de l’époque Boisrond Canal a rendu un vibrant hommage aux « éminents services » rendus par les Spiritains notamment au travers de la création d’un corps de pompiers qui s’est distingué dans tous les incendies dès lors très fréquentes dans le pays. 

L’initiative allait bientôt disparaitre, sous prétexte qu’une œuvre d’éducation ne se prête pas aux exercices continus qu’exige un corps de ce genre. Le Corps Volontaire des Pompiers du PSCSM fit place à la Compagnie des Pompiers Libres de Port-au-Prince, constituée par le Père Weik, avec le concours d’un français Théodore Demost, lequel en assumera le commandement jusqu’à sa mort en 1882.

 

Georges Corvington rappelle que la plupart des anciens pompiers du Séminaire se sont fait enrôler dans le nouveau corps à la fin de leurs études. « Ils seront le ferment de discipline qui permettra à la compagnie de rendre d’éminents services à la collectivité et de tenir contre vents et marées pendant plus de quarante ans », relève-t-il, dans Le Livre du Feu.

 

 

3) Gaël Painson

Plus grand expert en prévention et lutte contre incendie en Haïti

 

Gaël Painson se fait l’apôtre de l’établissement d’un véritable service de lutte contre les incendies en Haïti en se prêtant une participation active dans tout ce qui a rapport à la question. Il ne ménage jamais ses propos, profitant de toutes les occasions qui se sont présentées à lui pour critiquer avec véhémence l’incurie de l’Etat, face à une question aussi capitale. Gaël Painson dénonce aussi l’absence d’un réveil national, au regard d’une situation qui ne cesse de s’aggraver de jour en jour. 

 

Pharmacien, comptable et chimiste industriel, Gaël Painson a suivi une formation sur la protection et la lutte contre les incendies, problématiques dans lesquelles il est activement engagé. Il a longtemps assuré le service de la gestion des désastres dans des aéroports. Il a élaboré pour Haïti, depuis plusieurs années, un plan de lutte nationale contre les incendies, pour l’application duquel il se bat.

 

Il y plaide, entre autres, pour le rétablissement de l’autorité de l’Etat. « Quand on parle de feu – on fait allusion à la prévention. Mais il faut faire aussi l’éducation des gens. 50% du travail des sapeurs-pompiers consiste à l’extinction du feu. L’autre portion est axée sur la prévention, l’inspection, le sauvetage, a fait savoir cet homme récompensé à de nombreuses reprises à travers le monde. Ceci ne fonctionne non plus sans les lois et sanctions. Sans des sanctions, on ne fonctionne qu’à l’oral ».

 

Painson explique que de grands incendies se déclarent, tous les jours en Haïti, mais que la part du feu est faite, grâce à la formation et l’éducation. Il ajoute que la presse devient au courant seulement une fois que le feu se transforme en catastrophe.

 

Il était embauché en mars 1981 comme chef de service d’entretien et de nettoyage à l’Aéroport International Jean-Claude Duvalier appelé aujourd’hui Aéroport International Toussaint Louverture. Il a été promu chef des pompiers peu de temps après. Il était le plus jeune, le plus fougueux et le plus agressif du staff. Sa nouvelle responsabilité l’a amené à suivre des formations de haut niveau aux Etats-Unis, Canada et en Europe. Entre 1983 et 1988, les pompiers de l’Aéroport étaient devenus numéro 1 de la région Caribéenne, dit-il.

 

Ses exploits et performances s’expliquent par le dynamisme de William MacIntosh, directeur général de l’Aéroport International. Mais encore, par les conditions salariales intéressantes, offertes aux employés et les conditions physiques des soldats du feu. Environ 2.5 millions de dollars américains ont été investis en cinq ans en termes de débours pour monter cette structure qui souvent était appelée au secours des habitations, institutions et marchés en proie à d’importants incendies.

 

Critiquant l’inexistence d’un véritable service de pompiers en Haïti, au-delà des initiatives à des municipalités, M. Painson évoque toujours l’état de la situation dans le passé. Les pompiers entretenaient d’excellents rapports avec les services hydrauliques, il existait des bouches d’incendie et la prévention était prise en compte, confie-t-il.

 

« Très souvent, par émotion, quand survient un incendie majeur, un sinistre qui frappe quelqu’un qu’on connait, ou un magasin qui existe depuis plusieurs générations, ou encore une maison qui fait partie du patrimoine, tout le monde se met à s’apitoyer. Ces émotions durent le temps d’une fumée, ensuite, la fumée s’envole, de même que les émotions, et nous retombons dans le même drame », déclare le pompier émérite dans une entrevue accordée à l’historien Georges Michel figurée dans Le Livre du Feu. Pour lui, le pompier est le métier le plus noble qui soit sur cette terre. 

Nul n’est prophète chez soi. Ses compétences et son savoir-faire son très peu utilisées par les autorités haïtiennes. Pourtant, le pays voisin en ont fait bon usage. En 1991, grâce à une intervention faite en République Dominicaine, il a doté la ville de Santo Domingo et les aéroports les plus importants d’un programme de lutte contre incendie. Implanté à 100%, les voisins ont tout bonnement devancé Haïti dans le domaine.

 

L’homme d’affaires et pompiers, ne jure que par l’éducation et la formation. Ainsi, l’expert chérit le rêve de voir opérationnel le centre régional de formation de pompiers qui serait une référence dans la Caraïbe. Mais aussi, il rêve de voir un pays où les professionnels seront considérés à leur juste valeur ; un pays où la prévention incendie, la sécurité incendie et la sécurité tout court seront primordiales.

 

En guise de conclusion, l’histoire inspirante de chacun de ces personnages montre que la vie humaine est la plus précieuse des richesses. Penser au développement d’un pays et des citoyens, c’est penser sécurité des vies et des biens. On souhaite voir l’épanouissement d’autres personnalités modèles dans ce domaine dans les prochaines générations. Espérons qu’on ne va pas attendre que la situation empire. « Plus on attend, plus le cas empire ; plus notre pays se développe dans ce domaine d’une façon anarchique et plus les risques de disparition par le feu sont énormes », résume Gaël Painson.

    

Port-au-Prince, HAITI

+ 509  31 82 1105

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