Des insectes exotiques tuent la production de mandarine en Haïti

Les conséquences du réchauffement climatique frappent déjà très fort aux portes d’Haïti. Des insectes ravageurs faisant partie des espèces exotiques invasives mènent la vie dure au secteur agricole qu’ils détruisent à petit feu. La biodiversité est touchée.  Les conséquences économiques et sociales sont importantes.

 

L’insecte Diaphorina citri, qui colonise La Vallée de Jacmel depuis au moins une décennie est le vecteur principal de propagation de la bactérie nommée Candidatus liberibacter. Cette bactérie cause une maladie proche du huanglongbing – HLB, à la base de la disparition croissante et accélérée de la production de mandarine en Haïti.

 

Chronique d’un désastre écologique de plus, affectant aussi les citronniers, les orangers, les pamplemoussiers, dans l’indifférence quasi totale des autorités centrales et locales qui ne font rien pour éradiquer le problème.

Enquête

Jacmel, HAITI, 21 juin 2019 --- Dans très peu de temps, Haïti se verra obligée d’importer massivement des mandarines, fruits très appréciés pour leur douceur et source importante de vitamine C. La Vallée de Jacmel située dans le département du Sud-est, bastion de cette production se meurt lentement et sûrement sous le poids d’insectes appartenant à des espèces étrangères qui l’envahissent, détruisant les plantations de mandariniers.

 

« Dès mon enfance, j'avais l'habitude de voir beaucoup de pamplemoussiers, d’orangers, de citronniers, de mandariniers et  de cocotiers à La Vallée. En grandissant, j’ai remarqué qu’ils sont tous détruits. Depuis, je ne cesse de m’interroger sur la véritable cause de leur extinction », se plaint Nadège Benoit, titulaire d’une licence en Sciences Comptables à l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) - originaire et passionnée de La Vallée de Jacmel.

Benoit est une mordue des mandarines (citrus reticulata, son nom scientifique) qui se fructifie entre octobre et février après floraison entre mars et juillet. Après chaque période de vacances dans sa ville natale, elle en apportait toujours pour ses proches et ami.e.s. Depuis 2017, ce geste est pour elle impossible. Elle ne peut non plus poster sur les réseaux sociaux des images valorisant les vertus de ce fruit délicieux comme elle aimait le faire. Elle a mis en terre des plants qui n’ont pas résisté aux aléas des maladies.

« J'ai été vraiment sidérée … Je me suis dit, il semble que c'est La Vallée de Jacmel qui ne soit plus en mesure de produire des mandarines. Elles disparaissent et deviennent très rares. Constatant leur extinction, j’ai envie de fondre en larmes », confie-t-elle. 

 

La production de mandarine est considérablement en déclin ces dernières années. De nombreux arbres – qui représentaient une source de nourriture et un habitat sûr pour des espèces - disparaissent. D'autres, sont en voie d’extinction. Ce qui laisse augurer que les mandarines disparaîtront un jour ou l’autre dans cette contrée géographique d’Haïti, un pays dit essentiellement agricole. Cette situation impacte sur la biodiversité et entraine d’importantes conséquences économiques et sociales. C’est du moins, le constat fait par Enquet’Action.

 

L’ensemble compose le tableau tragique de la réalité de la région de La Vallée depuis au moins une décennie. La Vallée, située à quelque 27 km de Jacmel, chef-lieu du département du sud-est, était la première commune pour la production d’agrumes en Haïti.

 

Le pays occupe la 67e position sur 131 pays sur le marché mondial en 2013, avec une production évaluée à 85 mille 700 tonnes d’agrumes. En 2007, la production d’agrumes était de 93 mille tonnes. L’année, la plus florissante pour Haïti, selon l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO). L’année 1993, était la plus faible en termes de production avec 52 mille 300 tonnes d’agrumes.

 

Cette violente maladie qui attaque les agrumes en général, les mandarines en particulier, se manifeste par le jaunissement des feuilles, tiges, racines et tissus adjacents ; des taches jaunes sur les feuilles ; la défoliation précoce des arbres, etc. Empêchant du coup à la plante de réaliser dans toute son intégralité la photosynthèse, l’une de ses activités physiologiques fondamentales. Ce qui complique le processus de production de nutriments chez la plante – entrave son développement plein et entier.

 

« Dans le cas des jeunes plantes (la mandarine, par exemple), les fruits sont avortés, de petites tailles avec une concentration d’acide très élevée et ne contiennent que très peu de jus. Dans la plupart des cas, cette situation conduit à la mort prématurée de la plante », lit-on dans le rapport titré Identification de l’agent pathogène causant la maladie des citrus centrée sur le mandarinier (citrus réticulata) de La Vallée de Jacmel, République d’Haïti.  

Des espèces étrangères mise en cause …

 

Haïti est l’un des pays les plus vulnérables aux conséquences du changement climatique qui secoue la planète. Ce phénomène entraine notamment comme conséquence, l’invasion importante d’espèces exotiques en milieux ruraux et urbains.

 

Les espèces exotiques invasives peuvent être des arbres, oiseaux, insectes, mollusques, herbes, poissons, reptiles, mammifères, lianes, etc. Ces organismes – dont les insectes représentent une menace réelle pour certaines espèces végétales et animales. Ils sont à l’origine de l’extinction d’une bonne quantité d’arbres et privent de nombreux oiseaux de leur habitat et de leur source de nourriture. Donc, ce sont des espèces ravageuses qui impactent grandement sur la biodiversité et entraînent forcément des coûts économiques et sociaux.

 

Rares sont les spécialistes qui consacrent des études avancées en Haïti sur la phytopathologie. En conséquence, l’on enregistre beaucoup de maladies mais peu d’études.

 

Ainsi, méconnaissant les véritables raisons de la destruction des mandariniers, les habitantes et habitants se sont voués à des spéculations du genre : « C’est la République Dominicaine qui aurait déversé une poudre sur nos plantations tuant toutes les plantes, Haïti est sous la punition divine pour ses innombrables péchés, la terre est découragée donc incapable de produire comme avant et c’est le tremblement de terre de 2010 qui en est la cause ».

 

La cause de la disparition célère de mandarine restait inconnue voire mystérieuse jusqu’en 2017. Deux jeunes, du nom de Stevennson Mérolin et Johnny Duperoy - revenant d’études agronomiques en République Dominicaine ont effectué une étude inédite révélant les causes spécifiques de ce désastre affectant généralement les citrus.

 

L’étude titrée Identification de l’agent pathogène causant la maladie des citrus, centrée sur le mandarinier (citrus reticulata) de La Vallée de Jacmel, République d’Haïti a été réalisée entre août 2016 et mars 2017 et présenté en juillet 2017 dans les locaux de l’école frère de La Vallée de Jacmel.


« Les résultats de l’investigation pour les tissus végétaux démontrent qu’il existe bien un agent pathogène qui est une bactérie endocélulaire nommée Candidatus liberibacter causant la maladie des mandariniers et autres citrus à la Vallée de Jacmel. Cette bactérie est propagée par un insecte lié à la maladie qui se nomme Diaphorina citri », lit-on dans le document parvenu à la rédaction d’Enquet’Action. Les résultats ont aussi révélés que chez les mandarines, il existe un pourcentage plus élevé de plantes mortes que de plantes malades ou saines.

Diaphorina citri, l’insecte de la famille des psillidae venant d’Asie est très souvent accompagné de Trioza erytreae. Ce dernier n’a pas été découvert à la Vallée, mais les auteurs n’écartent pas la possibilité qu’il soit là.

 

« L’insecte est venu et s’est adapté », explique Stevennson Merolin, l’un des réalisateurs de cette étude qui a révélé que le nombre de mandariniers morts s’élevait à 57.49%, les malades à 36.35% et ceux qui sont sains ou probablement résistants à 6.15%. Ce qui prouve que les espèces exotiques envahissantes que sont ces insectes, ont des impacts dévastateurs sur la biodiversité haïtienne. A cette maladie s’ajoute la sécheresse qui secoue actuellement différentes régions du pays.

 

Ainsi, pour lutter contre cette bactérie qui, jusqu’à présent, est indestructible, l’étude préconise notamment : « la culture sous serre » consistant à cultiver les citrus jusqu’à fructification – dans un espace protégé construit avec des matériels empêchant la rentrée des insectes ; l’élimination des plantes malades pour éviter qu’elles soient des sources de contamination pour les autres ; la lutte contre l’attaque des nématodes consistant notamment en la solarisation des sols, leur drainage, leur préparation et désinfection pour éviter l’excès de l’humidité ; le contrôle des frontières, douanes et aéroports passant par l’interdiction de l’entrée dans le pays des fruits et arbres appartenant à la famille des rutacées pour éviter des complications ou l’entrée du Trioza erytrea (propage le Candidatus liberibacter) qui pourrait compliquer voire empirer la situation ; et le clonage d’espèces résistantes au HLB.
 

 

 

 

 

 

L’irresponsabilité des uns et des autres ?

 

« Le problème est identifié, mais pour être résolu il mérite des moyens. Les paysans manquent d’encadrement. Le problème peut être éradiqué dès qu’il y a des moyens disponibles », reconnait Benoit, originaire de La Vallée de Jacmel.

 

« Une institution privée [Leos] a pris en compte un des aspects de ces recommandations. Ainsi-a-t-il travaillé sur un projet de construction d’un laboratoire biotechnologique qui devrait être inauguré le 5 juillet prochain. Ce laboratoire donnera la possibilité de travailler sur la multiplication par embryogenèse et organogénèse des espèces présentant des résistances naturelles à la maladie », renchérit Stevennson Merolin.

 

Il souligne le peu de suites données aux recommandations de l’étude et met l’accent sur l’importance d’une telle structure dans la lutte contre la maladie.

 

La construction de ce bâtiment a coûté pas moins de 50 mille euros financé par Caribean Export à travers l’Union Européenne.

Les autorités n’auraient entrepris aucune action concrète et structurante jusqu’à ce qu’elles ont rencontré les chercheurs en mai 2019 lors d’une visite à La Vallée de Jacmel. D’ailleurs, les populations de la région ne cessent de dénoncer la passivité des responsables du ministère de l’Agriculture qui minimisent le problème pourtant  urgent.

 

En 2013, le ministère haïtien de l’Agriculture a révélé la présence de la maladie des agrumes, baptisée Citrus huanglongbing ou greening, dans le pays. Cette maladie qui rend les fruits amers et les fait tomber avant maturation, était présente, notamment dans le département du Nord, du Nord-est et l’Artibonite. Le Sud d’Haïti n’était pas mentionné. « Le greening va certes affecter les agrumes et l’économie du pays mais la transmission fruit-homme est nulle. Il n’y aucune raison de s’inquiéter pour la santé humaine », a averti l’agronome Guito Laurore, directeur de la Santé végétale au ministère de l’Agriculture, désarmé et impuissant.

 

Malgré cette révélation, aucune solution n’a été envisagée pour combattre cette maladie ravageuse introduite par un insecte. La Chine, le Brésil et la République Dominicaine ont déjà eu à faire face à cette bactérie. Ainsi, l'agronome Guito Laurore a informé qu’une délégation du ministère de l'Agriculture s'était rendue au Brésil. « Nous avons initié des séances de travail avec un centre de recherche de ce pays, Embrapa, mais les autorités brésiliennes affirment qu'aucune solution efficace n'a été trouvée jusque-là »

 

Très peu d’efforts  et d’actions effectives visant à protéger la biodiversité et les moyens de subsistance, préserver et maintenir les ressources maritimes et la résilience de l’écosystème, renforcer la sécurité alimentaire et s’adapter aux changements climatiques sont consentis en Haïti. Les espèces lointaines envahissantes constituent une grande menace pour le développement durable.

 

Face à ce constat, l’Organisation des nations unies (ONU) a plaidé en 2014 pour le renforcement de la collaboration multisectorielle aux niveaux national, régional et international, notamment en apportant un plus grand soutien aux structures existantes pour faire face efficacement aux espèces étrangères envahissantes. L’organisation préconisait de faire plus pour éliminer et maîtriser ces espèces, notamment en soutenant la recherche et le développement de technologies nouvelles grâce à une collaboration accrue et à l’appui aux structures régionales et internationales en place.

 

Un appel qui a été lancé dans les Modalités d’action accélérées des petits États insulaires en développement (Orientations de Samoa) de l’ONU aux fins du développement durable de ces Etats. Cette thématique constitue l’un des domaines prioritaires du programme d’action du Samoa peu suivi par ce pays des Caraïbes en proie à une crise socio-politique et économique aiguë depuis pas moins de trois décennies. Ce document appelle à développer et renforcer leurs moyens de faire face aux problèmes posés par ces espèces, notamment la prévention, et faire mieux connaître cette question dans les petits États insulaires en développement.    

 

 

 

 

 

 

Un avenir incertain ?

 

L’enquête conduite par deux jeunes agronomes a aussi quantifié les pertes économiques enregistrées dans le cadre du déclin de la production d’agrumes à La Vallée de Jacmel dans le département du Sud-est. « Les pertes économiques enregistrées sur une année dans la production d’agrumes peuvent être estimées à plus de deux milliards de gourdes », estime le document. Pas moins de 983 millions de gourdes pour la mandarine.

 

Consommés frais ou en jus à n’importe quel moment de la journée, les agrumes dont la mandarine (citrus reticulata) constituent le principal moyen de subsistance pour plus de 70% des habitants et habitantes de La Vallée de Jacmel. Ils les vendent à des distributeurs qui les amènent aux quatre coins du territoire.

 

Étant l’une des sources phares de revenus des agriculteurs et agricultrices, la disparition des agrumes a de graves conséquences sur le secteur agricole et le développement de la zone. Les revenus tirés dans la production permet de payer les scolarités, prendre soin des foyers, faire l’acquisition de bétails et nourrir des familles et proches.

 

Beaucoup de paysannes et paysans continuent  d’abandonner leurs lopins de terre à la recherche d’autres secteurs d’activités pour faire face aux exigences existentielles. Ils s’adonnent notamment à d’autres cultures comme le piment. D’autres ont décidé de migrer vers Port-au-Prince voire en République Dominicaine en quête de meilleures conditions d’existence – laissant derrière une zone où les coutumes disparaissent et où la vie décente tend à tourner le dos aux plus jeunes.

 

En attendant que des décisions soient prises, l’agriculture haïtienne continue d’être balayée, faisant accroître le taux d’importation des produits dominicains. D’ici 2040, date qui marquera le centenaire d’introduction de la mandarine dans La Vallée de Jacmel, si rien n’est fait, les Haïtiens et Haïtiennes ne trouveront plus des fruits comme la mandarine, la chadèque, la pamplemousse, le citron, les oranges made in Haïti pour faire du jus, de l’huile, de la liqueur, des confitures et de la marmelade appréciés et souvent utilisés par différentes couches sociales.

 

On dira dès lors, qu’il existait en Haïti, des fruits qui portaient ces dénominations. Un changement  de plus dans les habitudes alimentaires qui sont déjà bouleversées par l’invasion du marché haïtien par des produits de qualité douteuse.

Milo MILFOR

@milforthaiti

Crédit photo couverture : Samuel Daméus

Crédit photos à l’intérieur de l’article : L’équipe des chercheurs qui ont réalisé le rapport titré Identification de l’agent pathogène causant la maladie des citrus centrée sur le mandarinier (citrus réticulata) de La Vallée de Jacmel, République d’Haïti.  

Port-au-Prince, HAITI

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