Les femmes haïtiennes à l’épreuve des règles douloureuses, de l’infertilité et de l’endométriose

Les difficultés économiques, la carence de programmes d’éducation sexuelle, les tabous socio-culturels et l’absence de politique publiqueen matière de santésexuelle transforment la vie des femmes haïtiennes en proie à des douleurs de règles - en un véritable chemin de croix, mettant du coup en péril leur santé reproductive. Les Haïtiennes n’ont réellement pas conscience qu’il s’agit d’un problème à prendre au sérieux et pour se soulager, elles ont recours à l’automédication au lieu de consulter un médecin. Jusqu’à ce qu’un jour des médecins leur révèlent qu’il s’agit bel et bien de l’endométriose, le cancer qui ne tue pas. 

 

Enquête

Port-au-Prince, HAITI, 4 mars 2020 ---  En Haïti, les catastrophes se suivent, mais ne se ressemblent pas. En plus des catastrophes naturelles (ouragans, incendies, cyclones et séismes) auxquelles le pays est abonné, il y a les catastrophes menstruelles: dévastatrices et douloureuses.

« Il arrive que j’ai mes règles deux fois en un seul mois. Je ne crois pas qu’il existe un mot assez significatif pour les qualifier: elles sont insurmontables et insupportables. Ces douleurs sont horribles. Il faudrait être une femme pour comprendre cette réalité », se plaint Sandra Pierre[1], 18 ans.

Des vomissements et sensations de faiblesse musculaire en passant par des nausées, des migraines, des vertiges et la perte d’appétit pour arriver à des douleurs au bas ventre, à la taille, au bassin, aux seins et au niveau du vagin… les femmes souffrant de dysménorrhée (douleurs liées aux règles) sont en proie à des douleurs de toutes sortes.

En Haïti, la gente féminine représente près de 52% de la population totale du pays, soit plus de 5 millions 300 mille, selon l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI). Environ 2 millions 800 mille[2] parmi elles sont en âge de reproduction et donc sujettes à des règles.

Etre femme en Haïti, n’est pas une mince affaire. En témoignent les conclusions de certaines enquêtes internationales.

Classé 105è sur 144 pays, Haïti est considéré comme le pire endroit de l’Amérique pour être une femme, selon un classement[3] publié en octobre 2016 par l’Organisation non gouvernementale (ONG) britannique Save The Children, en se basant sur la santé, l’éducation et les opportunités offertes aux femmes.

Cette même ONG a révélé en mai 2013 qu’Haïti[4] serait le pire pays pour être mère en Amérique Latine et dans les Caraïbes, suivant une étude basée sur le statut économique (revenu per capita), le statut politique mettant l’accent sur la présence des femmes dans le gouvernement, le statut éducationnel et la santé maternelle (mortalité infantile et bien-être).

Les récentes catastrophes naturelles, dont le tragique séisme de 2010 qui a fait plus de 250 mille morts et 1.3 millions de sans-abri, sans oublier le passage du dévastateur ouragan Matthew sur Haïti qui a laissé 546 morts et 2.1 millions de personnes affectées en début d’octobre 2016 – renforcent davantage la vulnérabilité voire la dépendance des haïtiennes et les risques de cas de violence basée sur le genre tout en diminuant l’accès des femmes aux services sociaux de base tels que la santé reproductive et celle de la famille.

Une enquête réalisée pour les besoins du présent reportage[5] auprès de 10 femmes haïtiennes qui souffrent de dysménorrhée, permet de découvrir que 70% ont des règles qui durent cinq jours, 20% quatre jours et 10% sept jours. De surcroit, 20% des enquêtées affirment avoir des douleurs intenses avant, pendant et après les règles qui durent pour la plupart cinq jours. Elles connaissent des malaises trois jours avant et trois jours après.

Interrogée sur la dysménorrhée, Cephora Anglade Musset, obstétricienne-gynécologue essaie d’apporter des éléments de réponse. « Elles peuvent être liées aux contractions de l’utérus qui se durcit et se resserre pour pouvoir expulser le sang. D’où la sensation de crampes ressenties par les patientes, signale-t-elle. Certaines fois, c’est à cause d’une infection ou de la hauteur des ovaires [ovaires hauts] ».

Par ailleurs, notre enquête révèle également que 60% de ces femmes ont un cycle menstruel irrégulier. Le cycle menstruel se définit comme étant la période comprise entre deux règles qui se calque sur le cycle de la lune qui est de 28 jours, mais peut compter entre 21 et 35 jours[6]. Un cycle est irrégulier si la femme ignore quand ses menstruations arriveront, si elles varient d’un mois à l’autre de cinq à dix jours et aussi, si cette situation persiste durant plusieurs cycles ou d’un cycle à l’autre.

« La durée normale des règles varie entre trois et cinq jours, parfois associée à des douleurs, parfois pas. Les douleurs sont jugées anormales quand elles sont invalidantes », explique de son côté Cynthia Jean Louis, médecin. Elle ajoute que certains facteurs comme le stress, la consommation des nourritures acides et la pratique intensive du sport peuvent provoquer un déséquilibre dans la survenue des règles.

« Quand j’ai mes affaires, ma libido est à plat. Parfois, je ne peux même pas me lever. Lorsqu’elles me surprennent en pleine rue, je peine à me déplacer. Les règles me rendent totalement dysfonctionnelle », confie Angeline Jean-Baptiste, 18 ans, qui a eu ses premières règles à l’âge de neuf ans et a commencé à ressentir des douleurs à partir de 11 ans.

Ces malaises ne sont pas sans répercussions sur la vie des femmes. Elles paralysent leurs activités quotidiennes (scolaires et professionnelles) et les déstabilisent. Les impacts sont à la fois physiques et psychologiques selon Judite Blanc, docteure en Psychologie.

« Il y a certains signaux psychologiques qu’on pourrait remarquer chez les patientes qui en sont atteintes. C’est surtout une attente anxieuse, du fait qu’elles savent que leurs règles sont accompagnées de fortes douleurs, d’inconfort et d’invalidité. Quand on surveille les règles, on est aussi troublée, stressée et nerveuse par rapport à la souffrance qu’elles trainent derrière elles. C’est aussi des répercussions sur l’humeur, c’est-à dire qu’on ne se sent pas bien, on est mal à l’aise et on souffre. On peut paraitre irritée et contrariée », souligne la spécialiste. 

« Stress, nervosité et trouble de l’humeur sont les symptômes observés chez les femmes qui en souffrent de manière générale », a-t-elle résumé.

La réalité des patientes le prouve. « Je me fâche pour un rien car, avant, j’ai les nerfs à vif. Je déteste les menstrues qui me rendent affreuse avec les acnés au visage », admet pour sa part Sandie Joseph, 18 ans, révélant que ses menstrues douloureuses l’handicapent et l’empêchent de participer aux activités de jeunesse de son église et aux séances de répétition de son groupe évangélique. « Mes règles, je les considère comme un châtiment », lance-t-elle.

Nombreuses sont celles qui se voient obligées de garder le lit pendant plusieurs jours. Des journées de travail et de classe sont loupées. Dans certains cas, se tordant de douleur, elles se rendent au travail ou à l’école juste pour ne pas être pénalisées.

Toutefois, ces martyres ne restent pas inactives. Pour noyer leurs tourments, elles ont recours à des palliatifs.

« Je prends des cachets qui m’aident à contenir ces douleurs. J’essaie ! Parfois ça diminue. Certaines fois, je suis frissonnante et très souffrante. Je bois du clairin (eau de vie locale) qui me saoule et me permet d’affronter les douleurs », avoue Emmanuela Dorestal, 29 ans, journaliste et présentatrice radio-télé de la capitale.

Les Haïtiennes consomment aussi de la bière et de la canne à sucre. Nombre d’entre elles assurent que l’alcool est très efficace dans la lutte contre ces types de douleurs. Il apaise, soulage et facilite le sommeil.

« Ce n’est pas la solution et c’est une très mauvaise façon de faire surtout si l’alcool est mélangé avec la prise de médicament », rétorque Mme Jean-Louis qui souligne au passage que le pic hormonal (œstrogène) peut provoquer des sautes d’humeur et la survenue d’acnés.

Pratiquer l’automédication pour pallier les douleurs : Une mauvaise pratique ?

En Haïti, la vente des médicaments est anarchisée. Dans les milieux urbains, le nombre de vendeurs ambulants de médicaments (machann grenn, en créole) dépasse de loin celui des pharmacies reconnues par les autorités sanitaires.

Les médicaments sont vendus rarement sous ordonnance et dans des conditions de conservation problématiques ; souvent en pleine rue ou dans les véhicules de transports en commun (autobus et camionnettes). Ils s’achètent et se vendent comme des sucreries.

Ici, tout le monde peut s’attribuer le statut de médecin ou de pharmacien. La « prescription » s’effectue souvent par Monsieur ou Madame tout le monde. Dans d’autre cas, l’avis d’un spécialiste en médecine, son ordonnance et les visites médicales sont remplacés en grande partie par l’automédication, une pratique courante en Haïti.

Ainsi, pour se soulager, 9 sur 10 femmes interrogées disent avoir recours à des pilules qui les soulagent momentanément. Elles utilisent des analgésiques, anti douleurs, antispasmodiques et anti-inflammatoires sans la prescription d’un médecin et sans dosage. Aussi remarque-t-on une dépendance des femmes à ces molécules, sans une prise en compte des interactions médicamenteuses et des risques d’intoxication.

« L’automédication, liée parfois - mais pas toujours - à l’accès limité aux structures de soins, est un facteur important de l’augmentation de la mortalité en Haïti », tranche catégoriquement le ministère de la Santé publique et de la population (MSPP) dans le document de Politique nationale de santé (PNS) publié en juillet 2012.

Mme Anglade, obstétricienne et médecin de service de l’Etat, n’y va pas par quatre chemins pour pointer du doigt les risques encourus. « Quand elles ont ce problème, les femmes prennent en surface ou dans les rues ce qu’elles trouvent. Si ça soulage, tant mieux. Elles viennent consulter quand cela ne soulage plus. C’est à ce moment qu’on pose le diagnostic. Et certaines fois, le diagnostic se fait tard. Et cela vaut pour toutes les maladies », critique-t-elle.

 

Par ailleurs, elles ne prennent pas que des comprimés. La médecine alternative (communément appelée médecine traditionnelle), très prisée dans le pays, est aussi utilisée dans cette quête de soulagement toujours temporaire. Comme remèdes de grands-mères en vogue, citons : bouldimas [nom scientifique : Rhoeospathaceae[7] (Sw.) Stearn] ; kòskajou (nom scientifique : Swieteniamahagony L.) ; kamomin (camomille enfrançais. Nom scientifique : Gnaphaliumviscosum L.) ; sitwonèl (citronnelle en français) et ti bonm (nom scientifique : Croton flavens L.).

Tous utilisés contre le « fredi anba ti vant (maladie due au froid localisée au bas ventre) » qui serait la cause des douleurs des règles, selon certaines croyances populaires et des tabous socio-culturels.

40% des enquêtées dans le cadre de cet article affirment prendre en même temps des infusions et des comprimés anti-douleurs. 20% disent consommer de l’alcool, des comprimés et de la tisane à la fois.

La médecine traditionnelle, appelée par le MSPP, « Medsin fèy  (médecine des feuilles » ou « Medsin Ginen (Médecine de la Guinée) », représente dans 70% des cas le premier recours de la population en cas de problème de santé. « Elle est immédiatement accessible à la population à partir de l’automédication ou l’intervention du cercle familial », note le MSPP dans le document de PNS.

Là où les tabous socio-culturels persistent…

En Haïti, tout peut faire l’objet de tabou. Le sexe comme le viol, au même titre que les règles, sont entourés de nombreux tabous qui nuisent à la santé des femmes. « Je ne pense pas consulter un médecin. Je crois que c’est naturel d’avoir des douleurs quand on a ses règles », assure Linouse Vieux, 18 ans, d’un ton ferme.

 

Sur les 10 femmes interrogées, 80% assurent n’avoir jamais visité un gynécologue pour pouvoir trouver des solutions à leur dysménorrhée. Toutefois, trois parmi ces huit femmes se rendent chez le gynécologue, mais pour d’autres motifs comme l’irrégularité des règles, sans pour autant oser mentionner le problème qu’elles banalisent toutes.  

 

A la question, est-ce que la femme haïtienne consulte un médecin pour ses règles douloureuses, Evans Vladimir Larsen, médecin et président de la Société haïtienne d’obstétrique et de gynécologie (SHOG) répond : « une fille qui fait partie d’une famille où des femmes ont l’habitude d’avoir des règles douloureuses, c’est certain qu’elle ne va pas choisir d’emblée d’aller consulter. On va se dire que c’est familial et qu’on est habitué avec. La personne s’accommode avec cela ».

Cependant, « lorsque la douleur devient sévère, il y a une certaine catégorie de femmes qui vont consulter des médecins pour savoir ce qu’il en est », nuance-t-il.

« De toute façon, une femme qui commence à avoir ses menstrues devraient voir un gynécologue. Ce qui n’est pas fait de manière systématique chez nous, renchérit Cephora  Anglade Musset, médecin et enseignante à l’école des sages-femmes de Port-au-Prince. Si vous avez des règles douloureuses, assurez-vous qu’il n’y a rien d’anormal avant de prétendre que c’est normal. Si c’est ordinaire, il y a des mesures à prendre pour vous accompagner ».

 

Une grande majorité considère ce phénomène comme une banalité. Ce qui explique le fait que les femmes semblent loin d’être sensibilisées à aller voir un médecin.

Les règles - ce processus naturel voire primordial pour la santé des femmes - constituent en elles-mêmes un tabou en Haïti. Pour certaines femmes, c’est une période honteuse qui requiert l’isolement. D’autres ont peur d’en parler.

De plus, la fuite des gouttes de sang des règles qui arrivent subitement suscite le malaise. « Je suis malade », lancent de nombreuses Haïtiennes pour parler de leurs menstrues, ignorant que celles-ci constituent un phénomène naturel. De nombreuses femmes ne sont pas éduquées sur le mode de fonctionnement de leurs corps, faute d’accès à des informations pratiques. Ainsi, les règles symbolisent la peur, la honte et le dégoût.

En Haïti, comme dans de nombreux autres pays, nous sommes loin de l’émancipation menstruelle des femmes.

Par ailleurs, de nombreuses femmes croient que seule la mise au monde d’un enfant peut arrêter les douleurs de règles. Un tabou qui serait surtout véhiculé par de vieilles traditions orales.

 

Des femmes dans le couloir de l’endométriose et de l’infertilité

Il est important de comprendre que les douleurs de règles ne sont pas toujours de simples banalités. 

Evans Vladimir Larsen, médecin gynécologue l’admet. « Cela peut être une banalité comme cela peut être aussi une endométriose. Avec le temps, l’endométriose se développe et peut donner des situations très compliquées. Elle peut même affecter la capacité reproductive de la femme qui éprouvera de très grandes difficultés à pouvoir enfanter », dit-il.

L’intérieur de la matrice (utérus) de la femme est recouvert d’un tissu appelé endomètre qui disparait de l’utérus sous le poids des hormones pour donner les règles. L’endométriose est une maladie intimement féminine caractérisée par la présence de l’endomètre en dehors de l’utérus, soit sur les ligaments, les trompes, les ovaires voire l’intestin et le vagin.

C’est une maladie ignorée par la grande majorité des Haïtiennes et des Haïtiens. Pourtant selon la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada (SOGC), l’endométriose affecterait une femme sur 10 en âge de procréer, entrainerait l’infertilité chez trois femmes sur 10 et des douleurs chroniques chez sept femmes sur 10[8].

Par déduction, suivant les calculs mathématiques, nous pouvons conclure que pas moins de 280 mille femmes en Haïti (représentant 10% de 2 millions 800 mille) seraient atteintes d’endométriose.

Evans Vladimir Larsen, gynécologue / obstétricien, qui a opéré des cas compliqués d’endométriose le confirme : « La situation actuelle [en Haïti], c’est qu’il y a de nombreuses jeunes filles en âge de procréer qui souffrent du problème d’endométriose », affirmant que l’échographie[9]et la laparoscopie[10] (cœlioscopie) sont entre autres outils de diagnostics disponibles dans le pays.

Il critique le fait qu’un outil de diagnostic très efficace comme la cœlioscopie ne soit pas accessible à la grande majorité de la population. Elle donne l’avantage non seulement de voir, mais de pouvoir détruire les nodules. Et la cœlioscopie très précoce permet de voir les nodules avant même que les femmes présentent des complications. Des nodules assez petits peuvent être traités plus facilement, alors que l’échographie peut ne pas pouvoir les identifier.

 

Dr Larsen croit qu’il n’est pas étonnant que des Haïtiennes ignorent l’existence d’une telle maladie. « N’oubliez pas qu’on est en Haïti, il y a un déficit d’éducation. Les informations ne circulent pas. On préfère les commérages et les histoires conjoncturelles plutôt que de rentrer dans une politique d’éducation et d’information sanitaire pour permettre à la population de mieux se comporter et mieux se protéger », fustige-t-il.

On n’en parle presque pas. Elle est quasi inconnue. Pourtant, l’endométriose est bel et bien présente dans le pays. En témoigne Sophie Bertin, 25 ans.  

« J’ai eu mes premières règles à l’âge de 13 ans. Elles étaient accompagnées de fortes douleurs que je camouflais et qui s’intensifiaient au fil des années. On m’a diagnostiqué l’endométriose à l’âge de 22 ans quand j’ai été voir enfin un médecin du fait que les analgésiques ne pouvaient plus soulager les douleurs ».

Diarrhée, vomissements, inflammation du ventre et des lèvres du vagin, extinction de la voix, hémorragie, fièvre, maux de tête, dépression, crampes… Les symptômes sont multiples à en croire Mme Bertin. Elle a déjà consulté une dizaine de médecins et expérimenté de nombreux sédatifs qui se sont révélés parfois inefficaces.

 

« Je cesse d’exister durant ces moments-là », confie-t-elle, argüant qu’elle ressent de fortes douleurs au moins pendant 25 jours chaque mois. « Je me demande est ce qu’il y a quelqu’un qui comprend mes douleurs. Est-ce qu’il existe des personnes qui souffrent au même niveau que moi ? Je cesse de croire à la médecine. De préférence, j’essaie d’être plus proche de Dieu. Seul lui peut me guérir », lance-t-elle. Elle n’a pas encore fait le test, mais elle ne s’imagine jamais infertile.  

Vers le déracinement de l’infertilité en Haïti ?

L’énormité du phénomène de l’infertilité qui s’érige en problème de santé publique a poussé à la création du Centre haïtien d’investigation et de traitement avancé de l’infertilité (CHITAI) en 2011. Le médecin Harry J. Beauvais, spécialiste de l’infertilité, qui l’a fondé dresse un état des lieux bouleversant de cette situation dans le pays.

 

« Parmi les femmes en âge de procréer, 15% ne peuvent pas avoir d’enfant sans un minimum d’assistance médicale. Contrairement à ce qu’on pense, il y a 300 mille femmes en Haïti qui ont des problèmes pour avoir des enfants », dit-il.  « De ce lot de femmes [300 mille], il y a au moins 20% qui ne pourront jamais avoir d’enfant sans la Fertilisation in vitro (FIV). Ainsi, le volume de FIV dépasse 60 mille. Si je prends le cas de CHITAI, il ne suffit pas pour prendre soin de toutes ces personnes », poursuit le responsable de l’institution de la rue Audain à Port-au-Prince.

 

« Non seulement, il ne suffit pas, mais l’autre chose qui est la plus grave : C’est que ces gens n’auront jamais de l’argent pour avoir accès à ces services », ajoute le responsable de l’unique centre du pays qui réalise la fécondation in vitro et disposant d’un personnel qualifié à cet effet. Le CHITAI projette de devenir le centre de traitement d’infertilité de référence dans la Caraïbe.

Par fécondation in vitro, on entend une technique de procréation assistée exigeant la manipulation de spermatozoïde et d’ovules en vue de faciliter la grossesse. Les spermatozoïdes de l’homme sont mis en présence de l’ovule de la femme à l’extérieur de son corps, en laboratoire, puis l’embryon est réimplanté dans l’utérus de la future mère. Elle regroupe un éventail de méthodes utilisées pour aider une femme à tomber enceinte. La procréation assistée inclut la prescription de médicaments qui stimulent l’ovulation, l’insémination intra-utérine et la Fécondation in vitro (FIV)[11].

 

Pour le directeur du CHITAI, la première cause de l’infertilité, ce sont les pathologies obstructives : obstruction tubaire chez la femme, obstruction des canaux éjaculateurs chez l’homme ainsi que d’autres troubles tels l’azoospermie, l’oligospermie sévère, le faible niveau de l’éjaculat et les infections sexuellement transmissibles telles la salpingite. Ensuite, ce sont les troubles de l’ovulation [dysovulation ou anovulation]. La troisième cause, ce sont les troubles de malformation utérine[12]. L’endométriose vient en quatrième ou en cinquième position.

Il y a obstruction tubaire, quand une ou les deux trompes de Fallope sont « bouchées ». Elle peut être distale ou proximale. Ce qui rend impossible la fécondation (rencontre entre le spermatozoïde et l’ovule) qui se fait à l’intérieur de la trompe[13]. Selon certains médecins, elle est liée principalement à des infections comme le chlamydiae, les gonocoques et d’autres germes de Maladies sexuellement transmissibles (MST) non traitées.

 

« Le traitement de l’infertilité fait partie de la planification familiale », a fait savoir M. Beauvais, tout en rappelant la définition du concept qui est « l’ensemble de techniques et de méthodes pour permettre à une famille d’avoir le nombre d’enfant désiré. Si elle en a  trop, on l’incite à suivre des méthodes contraceptives pour la freiner. Et celles qui n’ont pas du tout, il faut les aider à en avoir », termine-t-il. 

Ce qu’il faut surtout noter, c’est que 75% des causes avancées par le spécialiste sont intimement liées aux règles douloureuses.

D’un autre côté, la représentation sociale faite de la femme infertile en Haïti est lourde de conséquence physique et psychologique. Elle charrie malaise, perte d’estime de soi et frustration. On les appelle « mule (manman milèt en créole) – animal engendré par un âne et une jument – donc stérile » et elles sont la risée de tout le monde.

 

Certaines femmes stériles sont accusées d’avoir avorté secrètement de nombreuses fois dans le passé. Ce qui expliquerait leur incapacité à donner naissance au moment voulu dans un pays où l’avortement (criminalisé) se pratique massivement dans la clandestinité et dans les pires conditions sanitaires.

Les femmes infertiles qui sont incapables de se payer des frais médicaux se tournent vers la religion pour pouvoir trouver une solution. De nombreuses églises haïtiennes sont remplies de ces femmes en quête d’un bébé, implorant jour et nuit la miséricorde du Bon Dieu qui semble parfois l’exécuter à en croire certains témoignages tournés en boucle sur certaines chaines de télévision et radios de Port-au-Prince.

« C’est quand même une préoccupation pour ces femmes qui sont en âge de reproduction. D’où la nécessité de faire des consultations pour que le médecin puisse détecter à temps les signes et les aider », conseille M. Larsen, qui traine derrière lui plus de deux décennies de carrière dans le domaine de la Santé.

Alors que les catastrophes naturelles qui frappent souvent le pays laissent plusieurs centaines de morts, des villes détruites, des maisons endommagées ou entièrement détruites, les catastrophes menstruelles de leur côté laissent des femmes éplorées, ravagées et exposées à des maladies de toutes sortes.

En plus de l’endométriose, l’anomalie ovarienne, la malformation de la matrice, les infections, les kystes, les fibromes sont entre autres, les principales maladies que peut charrier la dysménorrhée.

Malgré tout cela, les femmes sont très réticentes à consulter un médecin. Diverses raisons pourraient être à la base de cette situation. D’abord, la banalisation des douleurs au cours des règles, ensuite les contraintes socio-économiques. 

Plus de ¾ de la population haïtienne subsistent avec moins de 2 dollars US par jour, dans un contexte où les dépenses de santé par rapport au produit intérieur brut ne sont que de 2.7 %, lit-on dans des documents officiels.

 

Dans ce pays de la Caraïbe, la santé n’a jamais été une priorité. Haïti est toujours en mode urgence et rien n’est considéré comme priorité mis à part la conquête du pouvoir constituant le rêve de plus d’un. Ainsi, la santé constitue un luxe au même titre que l’accès à l’alimentation, à un environnement sain, à l’eau potable entre autres.

 

La santé des femmes délaissée…

L’Etat n’investit pas assez dans le domaine de la santé. Or, la Constitution de 1987 garantit le droit à la santé, disposant en son article 19 que : « L’Etat a l’impérieuse obligation de garantir le droit à la vie, à la santé, au respect de la personne humaine, à tous les citoyens sans distinction, conformément à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ».

Le pays affecte seulement 5% de son budget national au secteur de la santé, selon de récentes études menées par la Banque mondiale (BM)[14]. Un chiffre de loin, inférieur au 15% fixé dans la PNS qui constitue un document clé pour les décideurs publics haïtiens.

La plus grande partie, soit 90%, de cette enveloppe est destinée au paiement des salaires des fonctionnaires. Le reste est investi dans l’achat d’équipements et de médicaments pour les hôpitaux et centres de santé publique où ils disparaissent certaines fois sans laisser de trace, se plaignent entre autres des médecins de l’Hôpital de l’Université d’Etat d’Haïti (HUEH), le plus grand centre hospitalier public du pays.

Le pays confronte un faible niveau de financement, l’inefficience du système de santé et un manque criant de professionnels à la fois en quantité et en qualité. Haïti compte en moyenne 5,9 médecins ou infirmières et 6,5 professionnels.les de santé pour 10 000 habitants, très loin de la norme minimale de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) requérant 25 professionnels.les pour 10 000 habitants[15].

Au moins une dizaine de documents, d’enquêtes et de rapports rédigés par différentes instances au sein de l’Etat, consultés dans le cadre de cette investigation dressent tous un tableau sombre et alarmant du système de santé dans le pays en général et du niveau d’accès de la population aux services de santé et autres services sociaux liés à la santé en particulier.

Chez nous 47% de la population[16]n’a pas accès aux soins de santé, principalement en raison de barrières financières[17] et géographiques. Le reste a accès à des soins de santé au rabais. Ce, dans un contexte où la pauvreté se féminise de plus en plus et le taux de chômage est plus élevé chez cette catégorie.

 

« La précarité de l’emploi est l’un des éléments qui a contribué à une féminisation de la pauvreté en Haïti, puisque les femmes reçoivent des salaires inférieurs à ceux des hommes, travaillent plus dans le secteur informel, sans droit à la sécurité sociale (55,9%), et sont moins représentées dans les emplois formels (30%) », a indiqué l’Organisation des nations-unies (ONU) à l’occasion de la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre 2016.

Les principaux défis auxquels font face les femmes (acteurs clé du développement) sont liés à l’éducation, l’emploi, la santé et le manque de représentation dans les institutions, révèle l’ONU. En Haïti, 71% des femmes ne possèdent ni terre, ni maison; 20% possèdent un bien conjointement et seulement 9% sont propriétaires, ajoute-t-elle.

 

« Pour la croissance économique et le développement d’Haïti, il est très important que chaque jeune fille ait le droit de contrôler son corps et son avenir. Une grossesse par choix, et non pas par hasard. Aujourd´hui, 11% des adolescentes (moins des 19 ans) ont eu au moins un enfant », conclut-elle.

Pas moins de 75% des femmes du pays affirment que le manque d’argent pour pouvoir se procurer le traitement constitue le plus grand obstacle à leur accès aux soins de santé, suivant une enquête commanditée par le Ministère de la santé publique et de la population (MSPP)[18].

Le budget de cette institution ne prévoit aucune rubrique destinée à la mise en œuvre de stratégies répondant aux problèmes spécifiques de ce secteur comme celui de la santé sexuelle[19] et de la reproduction, a révélé un rapport du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), publié en 2013[20].

Donc, il y a carence en termes de politique publique axée sur la prise en compte des problèmes spécifiques des femmes. Et encore, carence de structures orientées vers les besoins spécifiques liés aux filles et femmes en Haïti, comme le constate le Ministère à la condition féminine et aux droits des femmes (MCFDF) dans son document  titré les termes de la problématique de genre en Haïti publié en juillet 2006.[21]

Ainsi, « les patientes sont transformées de personnes qui ont des droits fondamentaux et inaliénables en clientes et consommatrices, déplore Jean Ford Figaro, gestionnaire des urgences médicales de santé publique à Boston University School of Medicine[22]. Le droit de toutes les femmes à contrôler tous les aspects de leur santé, notamment leur fertilité, est crucial pour leur existence ».

La féminisation de la pauvreté, le faible accès des femmes à l’information, les tabous socio-culturels, la dépendance économique, l’inégalité entre les sexes ou l’inégalité de genre, l’exposition à la violence conjugale, le manque de pouvoir sur leur vie sexuelle et reproductive[23] et l’insuffisance d’influence sur les décisions engageant l’avenir du pays, sont autant de réalités socio-politiques et économiques significatives qui nuisent à la santé et au bien-être des femmes en Haïti.

 

 

Notes :

 

[1] Les noms de certaines femmes / patientes sont modifiés pour protéger leur identité.

[2] Selon plusieurs médias haïtiens, la quantité de femmes en âge de procréer est évaluée à 4 millions soit 40% de la population du pays. C’est faux et archi faux. Les femmes en âge de reproduction (15 – 49 ans) sont estimées à 26.5% de la population totale qui est de 10 579 230, selon l’IHSI en 2013. Un simple calcul donne 2 millions 800 mille. Le vrai chiffre.

http://unfpahaiti.org/pdf/Indicateurs%202013FR13213.pdf

http://mspp.gouv.ht/site/downloads/Rapport%20Statistique%20MSPP%202014%20version%20web.pdf – Page 4.

[3] http://www.savethechildren.org/atf/cf/%7B9def2ebe-10ae-432c-9bd0df91d2eba74a%7D/EVERY%20LAST%20GIRL%20REPORT%20FINAL.PDF

[4] http://www.alterpresse.org/spip.php?article14538

[5] Cette enquête est réalisée entre avril et mai 2016 sur un échantillon de 10 femmes souffrant de dysménorrhée choisies au hasard. Chaque personne eut à répondre à une dizaine de questions.

[6] http://www.doctissimo.fr/sante/regles/essentiel-regles/regles-normales.

[7] http://www.potomitan.info/bibliographie/vedrine/plant.html

[8] http://sogc.org/fr/publications/endometriose/

[9] Examen radiologique, utilisant les ultrasons, qui permet de visualiser les organes internes. Pour plus de précisions et pour visualiser le col de l’utérus, on pratique une échographie endo-vaginale ou endo-pelvienne par l’introduction d’une sonde dans le vagin. Cet examen, habituellement indolore, est surtout utile pour déceler la présence de kystes ovariens. Les autres lésions peuvent malheureusement passer inaperçues. http://www.endofrance.org/diagnostic-lendometriose/

[10] Technique chirurgicale, mini-invasive, dédiée au diagnostic ou à l’intervention chirurgicale proprement-dite. Elle consiste en l’introduction d’une petite caméra via le nombril, et de différents instruments via des incisions de  5 à 10 mm. Dans le cadre d’une endométriose, la cœlioscopie apparaît comme l’examen de référence pour la pose d’un diagnostic complet. Elle permet en effet de visualiser directement les lésions, de prélever des biopsies afin de confirmer le diagnostic et de réaliser des interventions chirurgicales curatives extrêmement complexes. http://www.endofrance.org/diagnostic-lendometriose/

[11] http://www.passeportsante.net/fr/Maux/Problemes/Fiche.aspx?doc=fecondation_in_vitro_pm

[12] http://www.revmed.ch/RMS/2008/RMS-176/Les-malformations-uterines-diagnostic-pronostic-et-prise-en-charge-en-2008

[13] http://www.femiweb.com/Chirurgie-tubaire.html http://www.topsante.com/maman-et-enfant/conception/infertilite/infertilite-c-est-quoi-un-trouble-de-l-ovulation-245887

[14] http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/161110/Seuls-5-des-depenses-publiques-allouees-a-la-sante-en-Haiti-deplore-la-Banque-mondiale

[15] Politique Nationale de Santé, Ministère de la Santé Publique et de la Population Document officiel Juillet 2012. http://mspp.gouv.ht/site/downloads/livret%20pns%20for%20web.pdf

[16] Note de synthèse sur la Santé. Situation en novembre 2011. http://www.mspp.gouv.ht/site/downloads/sante.pdf

[17] Environ 24,7% de la population haïtienne, soit 2,5 millions d’habitants, vit dans l’extrême pauvreté, avec moins de 1,25 dollar en parité du pouvoir d’achat par jour. L’incidence de pauvreté modérée est de 58,6 %, soit 6,3 millions de personnes concernées. http://www.ht.undp.org/content/haiti/fr/home/library/mdg/rapport-omd-2013—haiti-un-nouveau-regard.html

[18] Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP), Profil des femmes en Haïti  – Résultats de l’Enquête Mortalité, Morbidité et Utilisation des Services EMMUS-III 2000 – Novembre 2002 – Institut Haïtien de l’Enfance. http://www.dhsprogram.com/pubs/pdf/OD27/ProfildefemmeHaiti.pdf

[19] La santé reproductive est un état de bien-être général, tant physique que mental et social, de la personne humaine, pour tout ce qui concerne l’appareil génital, et non pas seulement l’absence de maladies ou d’infirmités. Une définition de la santé sexuelle et reproductive, élaborée lors de la Conférence Internationale sur la Population et le Développement (CIPD) de l’UNFPA, à Caire en Egypte, 1994.  

[20] UNDP-HT-HaitiRapportOMD2013_20140611

[21] http://www.haitivisions.com/mcfdf/condition_feminine.pdf

[22] http://www.radiotelevisioncaraibes.com/mobile/opinion/l_pid_mie_de_zika_le_droit_la_sant_des_femmes_haitiennes.html

[23] Selon la définition de la santé sexuelle et reproductive, élaborée lors de la Conférence Internationale sur la Population et le Développement (CIPD, Caire, 1994) : «La santé reproductive est un état de bien-être général, tant physique que mental et social, de la personne humaine, pour tout ce qui concerne l’appareil génital, et non pas seulement l’absence de maladies ou d’infirmités ». POLITIQUE D’ÉGALITÉ FEMMES HOMMES 2014-2034. Ministère à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes. Dépôt légal 14-04-129, Bibliothèque Nationale, Port-au-Prince, Haïti.   Impression  Les Presses Nationales d’Haïti- décembre 2014.

 

NB : Ce texte a été initialement publié en 2017. Disparu en raison de problèmes indépendants de sa volonté, l’auteur a fait le choix de le publier à nouveau.

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