Haïti: Le prix du feu !

Les incendies ont toujours dominé l’histoire d’Haïti, terrassant les villes à plusieurs reprises. Mais depuis plus d’une trentaine d’années, leurs cibles privilégiées sont les marchés. Pour en connaitre le véritable coût, il faut additionner l’incurie de l’Etat, les crises politiques mais aussi la faiblesse des institutions dans la gestion du principal ennemi du feu: l’eau. Cette formule macabre a dressé un cycle qui fait qu’à chaque incendie, on attend patiemment le prochain.

 

Enquête 

Port-au-Prince, 15 décembre 2018 - Dans la nuit du 12 au 13 février 2018, les flammes, ont dévoré l’aile droite du marché historique de Port-au-Prince, le marché Hyppolite, en l’espace de quelques heures. Le feu a éclaté pendant que la population dansait au rythme du carnaval au Champ de Mars, au cœur de la capitale.

Des mois après, le désespoir est encore immense. Yvana Edumé, 39 ans, mère de deux enfants, a tout perdu. Elle confie son désarroi et ses difficultés à remonter la pente de cette tragédie.

 

« Pour moi, c’était la fin du monde. Nous autres marchandes – nous n’entrons pas chez nous avec de l’argent, surtout quand nous attendons la réception des commandes. Nous laissons tout au marché. Quand j’ai reçu la nouvelle vers 4h du matin, j’ai éclaté en sanglots. Je crois bien avoir réveillé  tout le quartier avec mes cris. J’étais inconsolable », se souvient Mme Edumé encore émue.

« J’espérais pouvoir sauver ce qui pouvait l’être, mais arrivée sur les lieux – je ne pouvais même pas m’approcher. Au bord de la rue, j’ai assisté  impuissante [aux flammes qui emportaient tout sur son passage]. Son bagay kite fè anpil moun mal ».

 

Restauré après le séisme de 2010, le marché Hyppolite a connu cette nuit là son cinquième sinistre. Les secours communautaires et institutionnels ont bien essayé de réduire l’impact des flammes en débranchant les fils électriques et en isolant certains produits tels les bâches et les draps. Les pompiers sont bien arrivés sur les lieux. Mais cet incendie répondait à un schéma trop connu pour ne pas susciter des interrogations.

 

On a beaucoup tergiversé sur les véritables causes de cette calamité et de celles d’avant. Pour certain.e.s, elle serait le fait du vent qui soufflait au dessus des feux allumés par les marchand.e.s pour faire disparaitre les détritus, faute de service d’assainissement, une habitude courante dans la majorité des marchés publics. Ces marchés sont davantage exposés au feu puisqu’ils renferment déjà des produits inflammables.

Au lendemain du drame, l’ex-directeur général de la Police Nationale d’Haïti (PNH), Mario Andrésol a tweeté : « L’origine de l’incendie d’un marché public en Haïti est rarement accidentelle. Elle est soit politique soit criminelle. Les groupes antagoniques qui s’agglutinent autour des cartels municipaux permettent facilement de remonter la filière criminelle. La politique, c’est autre chose ».

Plus de 80% des incendies en Haïti seraient d’origine criminelle – selon la lecture de divers acteurs impliqués dans la lutte et la protection contre les incendies.

 

 

 

 

 

 

 

 

L’embrasement politique

La série incroyable des incendies de marché a débuté en 1987 et s’est accentuée en 2003 à une époque marquée par de forts bouleversements politiques mettant aux prises le gouvernement et l’opposition qui réclamait le départ du président Jean Bertrand Aristide. Ce qui a été fait en février 2004 sous la pression de l’internationale communautaire dont la France, le Canada et les Etats-Unis. La bataille se jouait à Port-au-Prince et dans la ville des Gonaïves. A ce moment-là, l’incendie des marchés a été utilisé comme arme pour semer le trouble.

Dans la nuit du 16 au 17 juillet 2003, un incendie a tout ravagé sur son passage au marché du Port dénommé « Mac Donald » situé à la Saline au centre-ville de Port-au-Prince laissant des dégâts considérables. Centre de juteuses affaires, les marchés logés dans ce périmètre sont l’objet de grands conflits entre bandes armées résidant à Fortouron et La Saline, depuis des dizaines d’années. Le prochain marché victime d’incendie a été le marché communal des Gonaïves dans le Nord du pays; il fut partiellement détruit dans la nuit du 15 au 16 juin 2004.

La présence de bandes armées est l’un des facteurs qui rendent non rentables pour les autorités, les marchés qui font face à un grave problème d’insalubrité, d’assainissement et d’infrastructures. Les marchés sauvages et les vendeur.se.s à la sauvette pullulent chaque jour dans les grandes villes et dans la région de Port-au-Prince.

De 1987 à 2018, environ 40 incendies ont frappé les marchés, selon un dénombrement minutieusement fait par Enquet’Action. Et, seulement en 2018, on a connu pas moins de 5 incendies de marché. La situation d’Haïti à ce niveau, est similaire à celle de certains pays d’Afrique souvent en proie à ce type de désastre.

Des centres commerciaux comme Marché Croix-des-Bossales,  Marché de la Croix-des-bouquets, Marché Salomon, Marché La Coupe et Marché Tête Bœuf – constituant le nerf de l’économie nationale – ont tous connu des épisodes à répétition de feu. Et ceci souvent a des périodes politiques décisives telles les carnavals, fêtes de fin d’année et crises politiques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une réponse politique contestée

Maridza Sain-Dic, est directrice générale du marché Hyppolite depuis neuf ans. Elle se rappelle de ces moments douloureux où elle était vitement sur les lieux en pyjama pour porter secours. Elle dénonce la démagogie de la part des autorités étatiques dans l’indemnisation des victimes.

« Il y a des gens qui ont été indemnisés qui pourtant sont des marchand.e.s de cola ou chauffeurs de taxi motos [qui n’ont rien à voir avec le marché].Certaines personnes présentes sur leur liste sont des passant.e.s. Ils voulaient créer du désordre, iels l’ont fait. Les vraies victimes ne sont jamais indemnisées après un incendie de marché, assure Mme Sain-Dic qui rêvait de voir la situation différente de celle vécue généralement après ces sinistres. C’était pire. Si les autorités voulaient faire quelque chose de sérieux, elles le feraient. Elles ont préféré agir comme beau leur semble. C’est un désordre qui vient de haut. Se bagay ti zanmi ki tap fèt ».

Au total 200 marchands auraient reçu 20 mille gourdes au cours de cérémonies officielles médiatisées, selon des chiffres avancés par les autorités. Un montant en deçà des pertes enregistrées lors du sinistre. Des marchand.e.s ont tout perdu : des marchandises et de l’argent en liquide. Iels sont même incapables d’évaluer exactement leurs marchandises. Ce qui rend difficile de faire une évaluation des pertes encourues lors des sinistres.

Mme Edumé, membre de la commission des marchand.e.s victimes au Marché en Fer et vendeuse de postiches en gros - confie que s’il y avait vraiment des indemnisations des victimes – cela devrait passer par le biais du comité qui gère le marché. Ce qui n’a pas été fait.

« Nous sommes victimes deux fois », se plaint-elle. Pour elle, un.e marchand.e est incapable d’évaluer ses pertes en marchandises. « Quand vous vendez – vous achetez en même temps et vous avez des marchandises qui restent. Donc, impossible d’évaluer les pertes. Aucun.e marchand.e ne peut évaluer véritablement ses pertes. On achète toujours. Nous aimons assortir nos marchandises. Nous apprécions quand notre commerce semble prospère », argue-t-elle.

Le marché Hyppolite comme de nombreux autres, n’est pas rentable. Les prélèvements mensuels soutirés par le conseil de gestion sont incapables de payer même ses employés.

« En moyenne, la recette du marché s’élève peut-être à 100 mille gourdes chaque mois. Il y a des marchand.e.s qui doivent 5 ans. Iels ne paient que sur la contrainte, pression et menace de fermeture de leur shop. Après cela, iels vous donnent  5 mille gourdes. Et continue par la suite, le non paiement. Les marchand.e.s qui ont été dans la halle détruite, payaient 100 gourdes par semaine, informe Mme Sain-dic, consciente de l’isolement du centre-ville et de la pénurie d’acheteur.se.s. Dans ce contexte, on ne peut pas leur mettre trop la pression ».

La reconstruction du centre-ville qui se fait encore attendre malgré les nombreux plans annoncés, l’état lamentable du bas de la ville, la multiplication anarchique des marchés font diminuer la quantité de client.e.s.

Par ailleurs, sur la quarantaine d’incendies répertoriés, aucun résultat d’enquête pour déterminer les causes et circonstances - n’a été rendu public. Hormis certaines interpellations de gardiens et de responsables de marchés et de rares arrestations de personnes accusées de pyromanie … rien de sérieux n’est fait à ce niveau.

« Enquête- DCPJ ! », répète Mme Sain-dic en souriant. « Ces gens-là ne font rien », continue-t-elle. Le substantif enquête est pour elle un véritable mot de passe. « Sinon, on devrait entendre l'arrestation de untel après ces incendies de marché en série », précise-t-elle.

 

 

 

Le dénuement des pompiers

La constante dans le cas des incendies de marché en Haïti, c’est que les sapeurs-pompiers se montrent toujours défaillants. Le sous-équipement du service des incendies de Port-au-Prince, le manque d’eau et le délai pour recevoir des renforts d’autres municipalités ont sans doute été la cause de l’ampleur du sinistre du marché Hyppolite.

Lors de cet incendie, la police nationale d’Haïti, des riverain.e.s et des sapeurs-pompiers notamment de la Commune de Delmas, de Jacmel et de Croix-des-bouquets ont eu toutes les peines du monde avant de pouvoir contrôler le feu. Iels ne sont parvenu.e.s à le faire que vers le lendemain en milieu de journée, après que l’incendie avait tout consumé sur son passage.

 

« A 2 heures du matin, j’ai été acheter du détergent (fab – en créole) pour les pompiers de Delmas. Tant le feu était gras et épais. Les sapeurs-pompiers du Bicentenaire ne pouvaient pas venir parce qu’iels n’avaient pas de carburant. Autre chose, parmi les pompiers sur place, un d’entre eux était en panne de carburant – c’était à nous de leur donner du carburant de notre réserve », explique Mme Sain-dic la directrice du marché historique de Port-au-Prince, rappelant que les pompiers étaient nombreux.ses.

 

Jean St-Fleur est ancien commandant pompiers à Port-au-Prince et actuel coordonnateur du service incendie de la Police Nationale d’Haïti. Il a fait l’académie militaire entre 1984 et 1986. Un an après, il s’était rendu à Paris chez la brigade des sapeurs-pompiers pour faire des études. A son retour, il fut embrigadé au corps de pompiers de Port-au-Prince, dès lors – sous le commandement des forces armées d’Haïti.

 

« A l’époque, il y avait véritablement un service qui fonctionnait. Nous avions  dès  lors un vrai service d’incendie. Nous avions eu un bel local, beaucoup de camions, un grand nombre d’équipements et matériels – des tuyaux en quantité », se souvient-il. Il a dénombré l’existence de pas moins d’une quinzaine de camions dans la caserne de pompiers qui disposait de toutes les structures d’un vrai service d’incendie. Il existait aussi d’autres services d’incendie en plus de celui de Port-au-Prince. Il y avait deux à Carrefour, un à Pétion-Ville, un à Delmas et à Cazeau.  Mais aussi, dans certaines villes de province, comme à St-Marc.

« Je ne crois pas que la situation actuelle est reluisante.  Il existe un ou deux camions de pompiers qui fonctionnent [sur Port-au-Prince]», a fait savoir Georges Michel, historien et médecin qui se rappelle fort bien de la localisation effective des locaux de la caserne des pompiers de Gonaïves et de St-Marc dans lesquels d’autres institutions sont hébergées comme la Croix Rouge et la Téléco depuis un certain temps. 

Actuellement, tous les camions du service d’incendie de Port-au-Prince sont en panne. Ce service n’existe que de nom, constate Enquet’Action.

« Je vous le dit sincèrement, la situation est lamentable voire dramatique », renchérit l’inspecteur général Jean St-Fleur autour de l’état actuel des choses.  Le rapport de ses visites dans les directions départementales à l’intérieur du pays - l’ont permis de constater que le service d’incendie de quelques villes fonctionnent clopin-clopant avec un ou deux camions. Il cite en exemple : Jérémie, Pétion-Ville, Carrefour, Cap-Haitien, Hinche et Léogâne.

Les sapeurs-pompiers de la commune de Delmas sont les mieux équipés sur tout le territoire national. Le service d’incendie de l’aéroport international Toussaint Louverture est fonctionnel. Ce sont toujours ces instances qui viennent à la resousse de différentes régions du pays exposées à la puissance fatidique du feu. Sans compter plus de 2 mille volontaires formés depuis 2010  - attendant leur embauchage et majoritairement abandonné.e.s par l’Etat.
 

Au moins une dizaine de casernes de pompiers ont été construites dans les différents départements géographiques du pays par les Etats-Unis durant la période qui a suivi le séisme de 2010. Les autorités haïtiennes ont eu la responsabilité de les doter de camions d’incendie et de recruter les sapeurs-pompiers. Ce qui n’a jamais été concrétisé.

« Ce n’est pas uniquement des constructions, mais des équipements et matériels qui ont été offerts au pays… A un coût dépassant les 100 millions de dollars américains qui se gaspillent déjà. On a commencé à les dérobé. On a volé des appareils d’air conditionné, des chaises, etc. », a dénoncé Gaël Painson, ancien commandant pompier au sein de l’aéroport de Port-au-Prince et fin connaisseur de la question de protection et lutte incendie en Haïti.

Il fustige le comportement d’assisté du pays et la méchanceté  d’acteurs internationaux qui offrent du n’importe quoi au secteur de pompiers, transformant le pays en dépotoir cumulant des camions et des bouches d’incendie venant notamment de la France, d’Italie, des Etats-Unis et du Canada.

 

 

 

L’incurie de l’Etat au cœur des calamités

 

« Les hommes et les femmes au pouvoir, sont-iels résistants au feu? », se questionne M. Painson - face à la négligence manifeste des décideurs par rapport à la prévention et lutte contre les incendies. Pour lui, ces gens dépensent l’argent dans l’achat de choses inutiles, dans des programmes bidon, etc. Ainsi, rappelle-t-il, qu’iels sont tous vulnérables au feu à n’importe quel moment … leurs familles, hélicoptères, voitures blindées, grandes marques de costumes, etc.

« C’est l’inconscience et l’irresponsabilité. L’irresponsabilité des décideurs - l’irresponsabilité de l’Etat. La vie humaine n’a aucune valeur. Les gens ignorent la valeur d’une vie. Le feu n’a pas de sentiment d’appartenance. Nul n’est exempt », dit-il.

Le président directeur général de Painson S.A. qui vend tous les matériels de protection contre l’incendie – matériels de sécurité et organisent des simulations, formations et évaluations pour des compagnies – est catégorique : le pompier de ville [Port-au-Prince] est inexistant et suit la dégradation à laquelle fait face le pays.

L’état lamentable dans lequel se trouve le siège des sapeurs-pompiers de Port-au-Prince dit longuement sur la considération accordée à ce secteur de sécurité publique dans le pays.

La dégradation ne date pas d’hier. Les matériels de pompiers de Port-au-Prince se sont dégradés et la quantité de sapeurs-pompiers ne s’est pas renouvelée. Et le séisme de 2010 a donné un coup ultime au service pompier de la capitale qui était logé au Champ de Mars. Ce service est victime aussi, des aléas de l’instabilité politique qui secoue continuellement ce pays.

En 1941, le président Elie Lescot a militarisé le corps de pompiers et l’a rattaché au corps de police de Port-au-Prince. En 1994, avec la dissolution des forces armées d’Haïti, il a été rattaché à la police nationale d’Haïti. Depuis lors, il y a une bataille subtile qui oppose le ministère de l’Intérieur, le ministère de la défense, la mairie de Port-au-Prince et la Police Nationale d’Haïti pour déterminer sous quelle tutelle placer le commandement des sapeurs-pompiers.

« La police n’a pas vraiment de moyens pour gérer les sapeurs-pompiers de Port-au-Prince. L’Etat ne prend pas encore cela en charge pour savoir véritablement qu’il a besoin non seulement la sécurité des vies – mais aussi des biens », ajoute l’inspecteur St-Fleur, assurant que sans bien, il n’y a pas de vie. Et, vice versa.

 

Globalement, le pays n’a pas un service de lutte contre les incendies et dans la pratique - ne dispose pas d’un plan national de lutte contre ce fléau. Certains parlent de l’existence d’un embryon. Sur papier, dans un document de plus de 280 pages est consigné un plan sorti en 2012 – préparé scientifiquement par des personnes compétentes nationales et internationales - qui n’a jamais été implémenté. La prévention incendie, la sécurité incendie et la sécurité tout court ne constituent pas une priorité.

« L’incurie des responsables/ du gouvernement haïtien et la méchanceté de la première occupation américaine qui a fermé le corps de pompiers des villes de province », sont les principales causes expliquant la situation à en croire l’historien Georges Michel qui plaide pour un corps de pompiers à l’échelle nationale.

« Ça importe peu qu’on le mette sous la tutelle de l’armée ou de la police ou du ministère de l’intérieur. Mais il faut qu’il y ait une administration à l’échelle nationale. Si on ne peut pas faire un service de pompiers national, on peut le faire dans quelques villes ». Pour lui, vaine serait toujours la lutte contre le feu sans l’organisation d’un service d’incendie efficace.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les bouches d’incendie aux abonnés absents

« Je ne vois pas ces genres de chose depuis un certain temps sur Port-au-Prince. Le marché dispose d’extincteurs mais pas de bouche d’incendie fonctionnelle à proximité. Quelle garantie avons-nous si on le reconstruit à nouveau à coup de millions de dollars – qu’il ne sera pas brulé ? », se questionne Mme Sain-dic, la directrice du marché historique de Port-au-Prince.

Pour un pays de 11 millions d’habitants et de 27 750 km2, on a 224 bouches d’incendie, selon un inventaire dressé par la Direction nationale de l’eau potable et de l’assainissement (DINEPA) daté septembre 2017. Soit une bouche d’incendie à chaque 124 km2.

Sur les 10 départements du pays, seulement 7 sont dotés de bouches d’incendie. Il y n’y en a pas dans les Nippes, Grand’Anse et le Centre. Seulement 30 bouches d’incendie seraient fonctionnelles à Port-au-Prince, pour 4 dysfonctionnelles, selon la DINEPA. Pétion-Ville compte 15 bouches d’incendie, Carrefour 26 et Delmas 27.

 

L’ingénieur Raphaël Hosty, diplômé de la Faculté des Sciences (FDS) de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) et détenteur d’une maitrise en Hydraulique – est actuellement directeur de l’Office Régional d’Eau Potable et d’Assainissement (OREPA) de l’Ouest – communément appelé OREPA Ouest – une structure déconcentrée de la Direction Nationale de l’Eau Potable et de l’Assainissement (Dinepa) chargée de la mise en œuvre de la politique du secteur EPA (Eau Potable et Assainissement) dans l’Ouest.

 

Pour M. Hosty, les bouches d’incendie sont en état de fonctionnement. Dire combien de temps  elles sont alimentées, c’est un peu difficile, selon lui.

 

« On n’a pas un réseau qui fonctionne 24 sur 24. On a un réseau qui fonctionne par tour de vanne. On ferme et on ouvre des vannes. Peut-être que s’il y a un incendie dans tel endroit – il n’y avait pas une alimentation dans la zone à ce point là exactement. Donc, on devrait normalement fermer et ouvrir certaines vannes pour alimenter tel secteur. Est-ce que pourquoi on a des vanniers et des horaires d’alimentation », dit-il.

 

A en croire le responsable, lorsqu’on parle d’incendie, il se pourrait que dans tel ou tel endroit, on n’a pas eu de l’eau – à cette heure précise. Donc, on se voit obligé d’appeler l’ingénieur responsable du secteur qui doit lui-même, faire appel à un vannier pour lui demander de fermer telle vanne – pour pouvoir alimenter tel secteur.

 

A la question : Est-ce qu’il n’y a pas possibilité par exemple dans les zones très exposées aux incendies – d’alimenter les bouches d’incendie 24 sur 24 ? « On n’a pas assez d’eau pour faire tout ça. C’est ce qu’il faut comprendre. Regardez l’environnement de Port-au-Prince », répond-t-il, rappelant que l’Orepa Ouest s’occupe de 117 sections communales et 20 villes.

Fonctionnelles, ne veut pas dire alimentées en eau, selon nos constats. Pire, les matériels des sapeurs-pompiers ne sont pas adaptés à celles qui existent. Sur  126  bouches d’incendie à Port-au-Prince, Delmas et Carrefour, seulement 3 sont alimentées 24 sur 24 pour toute l’aire métropolitaine, a révélé le responsable de l’OREPA au journal Le Nouvelliste en février 2018. https://lenouvelliste.com/article/183398/nos-bouches-dincendie-a-sec

 

Le problème d’alimentation des bouches d’incendie se pose également avec acuité pour les villes de province comme Petit Goâve, Léogâne, Kenscoff et Croix-des-Bouquets. Selon  des normes standards, on devrait avoir une bouche d’incendie à chaque 80 mètres. Mais cela n’est pas respecté au niveau de la région de Port-au-Prince. La DINEPA dit n’a pas les moyens nécessaires pour le faire, soulignant que la gestion de l’eau demande vraiment beaucoup de choses.

 

Après chaque incendie, les réunions multisectorielles - s’intensifient et les responsables de la DINEPA sont en campagne dans les médias pour essayer de justifier leur incapacité à alimenter les bouches d’incendie. « Il y avait une bonne partie du réseau hydraulique du centre-ville qui était considérablement endommagée. Ce qui fait que des bouches d’incendie sont abandonnées parce que c’est une zone déclarée d’utilité publique. Nous voyons la nécessité de l’adresser », a déclaré le directeur général de la DINEPA – Guito Edouard à RTVC, une radio de la capitale.

Un programme dénommé Port-au-Prince II - financé à coup de millions de dollars américains par la Banque Interaméricaine de Développement (BID) prévoit entre autres, l’acquisition et l’installation de bouches d’incendie (hydrants) dans la région métropolitaine de Port-au-Prince afin « de permettre la disponibilité de l’eau dans des zones stratégiques et faciliter les interventions en cas d’incendie ».

Le problème est encore plus complexe?

 

Pas moins de 18 sources émergentes – débitant de l’eau dans la région de Port-au-Prince – se retrouvent au Morne l’Hôpital squattérisé et urbanisé anarchiquement. Le déboisement à outrance, la construction sur ces sources et aux alentours occasionnent leur tarissement et la diminution des débits au cours des ans.

« On a pratiquement squattérisé les zones de recharge de ces points d’eau-là. Donc, est-ce que c’est la Dinepa qui est responsable ? On ne sait pas. Peut-être qu’on n’a pas fait ce qu’on devrait faire il y a de cela peut-être 10-15 ans. Qui est responsable ?», se demande le directeur général de l’OREPA, Raphael Hosty.

Pour lui, la Dinepa avait l’habitude sur la région métropolitaine de Port-au-Prince de dépenser par mois deux tonnes de chlore pour la désinfection de l’eau contaminée notamment par des coliformes fécaux. Actuellement, elle utilise six tonnes. Parce que les maisons qui se trouvent en amont polluent la nappe phréatique.

Semble-t-il qu’il y a possibilité de remédier à la situation. Mais cela exige beaucoup d’actions. Des actions faisant appel à des décisions impopulaires. Par exemple, déplacer les gens en amont des points d’eau et les relocaliser.

 

« Il y a des choses difficiles à régler en Haïti. Il n’y a pas de coup de baguette magique pour résoudre un problème rapidement. C’est ce qu’il faut essayer de comprendre. J’ai bien dit – la Dinepa n’est pas responsable de la nappe phréatique. Elle utilise l’eau. Il y a une entité avant la Dinepa qui s’occupe de tout ça. Ce n’est pas à moi de prendre ces décisions », se défend l’ingénieur Hosty.

Le manque d’eau est un problème qui se pose toujours après les incendies de marché en Haïti. Cette constante le directeur de l’OREPA l’admet mais laisse croire que le problème est plus compliqué que l’on pensait. Le problème c’est que le pays n’a pas d’eau en quantité. Le débit des sources diminue le long des années. La source de Diquini à Carrefour par exemple, en 1940-50 débitait 650 litres par seconde, maintenant – elle donne 225.

 

Yvana Edumé fait partie des milliers de personnes qui confrontent les conséquences de cette complexité. Bien avant, elle tenait à préparer l’avenir de ses progénitures dans un espace qui a vu passer plusieurs de ses générations. 

 

«  L’incendie a eu de grands impacts sur ma vie. Je pensais que l’université de mes enfants était assurée. Après avoir perdu mon commerce, j’ai à rembourser des prêts bancaires et des crédits. Ça a aussi grandement impacté sur ma famille. On pouvait aider des membres de la famille et on devient incapable de le faire. Je suis devenue moi-même dans l’impossibilité de m’aider. Kalkilew siw gon bagay ou pèdi- e ou vinn ap rekoumansel. Li pa fasil », dit-elle.

 

Certaines victimes reprennent leurs affaires. Elles se relèvent toutes seules – comme c’est toujours le cas – notamment en cumulant les prêts et crédits. Dans le cas de celles de marché en Fer – elles reprennent leurs activités en plein air - exposées au soleil et à la pluie.  Toutes exigent la reconstruction du marché. Yvana Edumé et ses pairs demandent à l’Etat d’assumer ses responsabilités passant par la mise effective de bouches d’incendie alimentées 24 sur 24, la disponibilité de camions pompiers sur Port-au-Prince et la sécurité au marché.

 

 

Haïti et sa manie de jouer avec le feu

Le pays a connu plus de 170 incendies de moyenne et grande ampleur entre le 18e et le 20e siècle. Et si on ajoute les incendies de marché, cela ferait plus de 210. Les conséquences, en plus des pertes en vies humaines s’élèvent à des milliards de dollars américains envolés. Les incendies ont joué un grand rôle dans le retard du  développement du pays. Certaines villes connaissaient une croissance économique remarquable et jouissaient d’une grande prospérité lorsqu’elles ont été frappées par des incendies qui les ont forcées à tout recommencer.

« Le feu a toujours dominé notre histoire. Il a été utilisé comme arme de guerre pendant les luttes qui ont précédé notre indépendance. Il a frappé maintes fois au cours de notre histoire nos villes et agglomérations, leur infligeant parfois des pertes irréparables. On s’en est servi comme arme politique, en un mot, il a toujours fait partie du vécu haïtien », a fait savoir Gaël Painson dans l’introduction de l’ouvrage Le Livre du Feu coécrit avec Georges Corvington.

Ce livre de référence dresse notamment, une chronique des grands incendies, fait état de témoignages, établit un succinct inventaire d’immeubles d’intérêt historique ou artistique détruits par le feu, avance des données techniques sur la lutte contre l’incendie et les principaux équipements utilisés.

 « Les causes de ces malheurs, il faudrait surtout les attribuer à l’insuffisance d’approvisionnement en eau de presque toutes les villes haïtiennes, à l’emploi abusif du bois pour la construction des habitations, à l’inefficience des corps de sapeurs pompiers et à la néfaste consigne du ‘’Koupe tèt boule kay (Décapitez et incendiez)’’, héritée de nos pères et qui resurgit à chaque apparition de troubles révolutionnaires », renchérit Georges Corvington.

Après chaque incendie de marché, les autorités promettent prêts, dédommagements aux victimes, poursuites contre les coupables après les enquêtes judiciaires et policières et des mesures pour empêcher la reproduction de tels actes. Tout cela, jusqu’à ce que les discours s’éteignent dans de nouvelles flammes.

Milo MILFORT et Pierre Michel JEAN

Port-au-Prince, HAITI

+ 509  47 72 70 56

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