Make Up Art, un nouveau terreau économique pour les femmes ?

 

Le marché du maquillage beauté est en pleine expansion en Haïti. Le communément appelé Make Up Art est en train de passer de loisir à métier lucratif. Au cœur de ce nouveau secteur, des femmes en quête d’émancipation sociale et économique.

Enquête

Port-au-Prince, 16 mars 2020 [Enquet’Action] ---13 heures à Port-au-Prince, 30 degrés à l’ombre. La maquilleuse professionnelle Flore H. Edouard reçoit une cliente dans sa cour. Quelques chaises et une grande table, sur laquelle sont posés crayons, pinceaux, démaquillant, palettes … complètent le décor.

 

Flore débute un maquillage en préparant la peau, puis applique une variété de produits tels que le primer, le fond de teint, l’anticerne ... Puis, elle entame les sourcils, les yeux en passant par le teint avant de terminer par les lèvres. « Le maquillage demande du temps et de la patience », commente-t-elle.  « Le visage doit être uniforme avec le cou », ajoute-t-elle.

 

« Il y a de cela une quinzaine d’années, le métier de make up artist était presqu’inexistant. Se faire maquiller par un.e make up artist  était quasiment un luxe », se souvient Flore H. Edouard, entrepreneure, spécialiste en soin du visage et de la peau.

Comme des dizaines voire des centaines de femmes haïtiennes, Flore, 33 ans, pratique le maquillage de beauté – le type de maquillage le plus exercé - et arrive à y tirer des revenus. Pour elle, c’est un métier passionnant alliant esprit artistique et sens du service.

Au lendemain du séisme de 2010, le contexte a favorisé la valorisation de certains métiers manuels comme la plomberie, le carrelage, la conduite de poids lourd et l’électricité.Etle secteur cosmétique en a grandement bénéficié.

Une décennie après la catastrophe, le milieu connaît un boom fulgurant. « Les make up artist (maquilleurs.ses) sont nombreux.ses. Plusieurs se sont fait.e.s un nom. Le métier se porte bien !, se réjouitFlore.Les gens veulent être beau.belle, usant du maquillage comme arme de séduction infaillible ».

Beaucoup de studios de beauté, d’écoles de cosmétologie et de maquillage ont vu le jour. Des séminaires, des cours privés et des ateliers s’organisent régulièrement. De nombreuses écoles de maquillage et de cosmétologie ont été créées ces dernières années. Les boutiques de maquillage pullulent dans les grandes villes. Et les femmes sont les principales actrices et bénéficiaires de cette ruée vers la beauté en Haïti. 

Elles sont de profils divers et variés, allant de jeunes femmes en couple - seules ou mères célibataires, vers des femmes mariées ou cheffes de familles, etc. 

Maquiller l’émancipation économique des femmes ?

Ce secteur d’activité constitue un moyen utilisé par les femmes pour s’affranchir de l’autorité économique des hommes et lutter contre la paupérisation. D’où une certaine autonomisation de ces femmes. 

De jour en jour, la demande augmente,expliquée par un engouement pour les apparitions télévisées et les séances photos (photo shoot), sans omettre les occasions festives telles que mariages, carnavals, bals, anniversaires et communions.

Cette croissance a également été stimulée par la montée vertigineuse de l’utilisation des réseaux sociaux dont Facebook, You Tube et Instagram. Autant d’espaces sur lesquels les passionnées de make up art proposent leur service et développent leurs clientèles.

« Le maquillage est lucratif en Haïti. Vous maquillez quelqu’un en moyenne pour 25 dollars en trois quarts d’heure, 30 dollars pour une heure. Imaginez que vous avez un cortège de mariage »,explique Flore, propriétaire de Bebel by Fehee.« Les maquillages de cinéma et de scène rapportent encore plus que les maquillages de mariage et les séances photos ». Et les prix se négocient en dollar américain.

« Chaque femme exerçant ce métier devient une femme indépendante. En moyenne, une maquilleuse travaille pour 50 dollars équivalant à environ 4 mille 600 gourdes. Imaginez que celle-ci décroche quatre contrats pour la journée? Ça lui ferait au total 200 dollars soit environ 18 mille 400 gourdesen une journée », assure pour sa part Janeley Mikhaïlov Patricia Roger, étudiante en sciences juridiques et propriétaire de Bèl Nègès Maquillage.

Les femmes ont conquis un marché traditionnellement dominé par les hommes. Maikadou, Francisco, Michel Châtaigne et Valérie Vilain font partie de ces « maquilleurs » de renom. 

« Même si aucune étude n’a été effectuée à ce sujet, en Haïti, le secteur maquillage est contrôlé majoritairement par les femmes. Elles profitent de cette dynamique pour exercer un impact élargi et positif sur l’économie, reconnait Darneley Gazemar, économiste et expert en finances internationales. Elles peuvent exploiter ce secteur pour contribuer à la croissance économique. Ce qui pourrait contribuer à un certain niveau à l’autonomisation de la femme haïtienne ».

La République Dominicaine et les Etats-Unis –  où le marché est en pleine expansion - sont les principales pourvoyeuses de produits de beauté à Haïti. En 2017, la Républicaine Dominicaine en tire plus de 33 millions de dollars américains. En 2016, Haïti importait pour 3 millions 623 mille 340 dollars de produits de beauté de son voisin, révèlent les autorités dominicaines. https://bit.ly/330ZZlh

 

Un avenir prometteur pour les pratiquantes ?

 

Création d’emploi, échanges économiques entre acheteur.se.s et institutions, création de devises … Ces multiples retombées mettent les femmes au cœur du développement.

« L’égalité des sexeset l’autonomisation des femmes ainsi que la réalisation complète des droits fondamentaux des femmes et des filles ont un effet transformateur et multiplicateur sur le développement durable et sont un moteur de la croissance économique des petits États insulaires en développement », constate les Modalités d’action accélérées des petits États insulaires en développement (Orientations de Samoa). file:///C:/Users/User/Desktop/Samoa%20Pathway.pdf

Ce document voté par l’assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies  (ONU) au travers d’une résolution prise en décembre 2014 avance que les femmes peuvent être un puissant facteur de changement. L’institution internationale dit alors appuyer tous les efforts que font les petits Etats insulaires en développement (PEID) comme Haïti notamment pour renforcer l’autonomisation économique des femmes et leur donner accès, sur un pied d’égalité, au plein emploi productif et au travail décent. 

Ainsi, les prient-ils de lutter contre les inégalités structurelles et socioéconomiques et les formes de discrimination multiples et croisées qui visent les femmes et les filles, y compris handicapées, et qui nuisent au progrès et au développement et donner aux femmes et aux hommes les mêmes droits aux ressources économiques. Et, à ce niveau, tout reste à faire en Haïti.

Mais entre-temps, à l’étranger, des youtubeuses et instagrammeuses utilisent leurs réseaux sociaux pour promouvoir des marques de maquillage et récoltent ainsi  millions de dollars américains. Nous en sommes encore loin en Haïti. Cependant, cela inspire les amatrices de make-up art.

Des pistes d’opportunités restent encore à explorer pour ces femmes versées dans le maquillage. Par exemple, les maquillages « effets spéciaux » et prothèse, le body et le face painting (peinture de visage et de corps), sont encore au stade embryonnaire dans ce petit Etat insulaire en développement.

 

« En Haïti, le maquillage demeure un domaine au potentiel peu exploité. Advenant que des fonds y sont injectés pour faciliter son développement, ça pourrait avoir un impact très prononcé sur l’économie qui se traduirait notamment par la création de la richesse et de l’emploi. Car la marge de progression est considérable », projette M. Gazemar.

Cependant, l’addiction des femmes qui ne sortent pas sans leur maquillage, le manque de confiance en soi des femmes qui se maquillent, l’absence d’entraide entre pratiquantes, l’absence de contrôle de la qualité des produits, l’absence d’organisation du secteur, l’incidence de certains produits sur la santé, le manque de professionnalisme des enseignements offerts… font planer des doutes sur l’avenir du secteur.

« Voilà ! C’est fini », déclare Flore H. Edouard à sa cliente qui s’amuse à faire des selfies. Mais déjà Flore s’empresse, elle a un rendez-vous avec une autre cliente pour livrer des produits de maquillage.« On est encore dans un pays vierge. Il y a moyen de devenir des millionnaires. C’est un secteur qui a beaucoup d’avenir », termine Flore qui se maquille depuis l’âge de 16 ans. 

Le secteur est loin d’être saturé, mais l’avenir reste incertain pour des femmes qui évoluent dans un secteur économique où règne l’anarchie. 

Port-au-Prince, HAITI

+ 509  31 82 1105

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