Haïti-Catastrophes: Le sortilège des quatre éléments !

Les quatre éléments (la terre, l’eau, l’air et le feu) constituent depuis au moins trois siècles les grands ennemis d’Haïti. Quand ce n’est pas le feu qui embrase accidentellement ou de manière criminelle des villes, habitations ou marchés publics, c’est l’eau et l’air (le vent) par le biais des cyclones, ouragans, tempêtes ou tsunamis qui balayent tout sur leur passage. Ou encore, les séismes qui redessinent des villes, rêves et des vies dans l’horreur. Au-delà du mythe du pays maudit, les catastrophes se présentent comme autant de questions vis-à-vis de la mémoire et des politiques.

Enquête

Port-au-Prince, HAITI, 10 janvier 2020 --- Le tragique séisme de 2010 ne fait que le rappeler, l’indice de risque de catastrophes d’Haïti, fait partie des plus élevés au monde. Celui-ci augmente de plus en plus avec les conséquences désastreuses du changement climatique, la forte pression démographique, la migration massive et continue vers les centres urbains, la vulnérabilité des zones urbaines, la dégradation accélérée de l’environnement, l’anarchique développement urbain, la mauvaise gestion des bassins versants et la pauvreté.

Haïti a connu 40 catastrophes de grande envergure ayant causé la mort de près de 8 millions de personnes de 1963 à 2013, révèle le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) notant que tout évènement fragilise considérablement les ressources du pays – augmente la vulnérabilité de la population et aggrave l’impact des crises futures.

De janvier 2010 à janvier 2015, Haïti est victime de 13 ouragans et tempêtes qui ont fait 11 mille morts et 5 millions d’affectées. Pas moins de 6 inondations de grande envergure ont fait 3 mille 500 morts et 365 mille affectées. Sans oublier le séisme dévastateur de 2010 qui a laissé 223 mille morts et 3 millions 700 mille affectées.

Et une sécheresse majeure qui a lâché 2 millions 300 mille de personnes affectées, selon le rapport titré Haïti, ensemble face aux risques : Réalisations en matière de gestion des risques de désastres depuis 2010.  Donc 21 catastrophes en 5 ans ont fait 237 mille 500 morts.

Le point commun entre ces sinistres ce sont les dégâts et les conséquences socio-économiques. Des milliers de familles s’appauvrissent. Des efforts péniblement construits durant de longues années sont ruinés en quelques heures voire quelques secondes. Des vies se meurtrissent. Le pays fait marche arrière. Et chaque désastre traine derrière lui, une vague migratoire.

Mais aussi, après ces cataclysmes naissent très souvent des scènes de pillages qui emportent tout ce qui a été épargné.

Le Feu : désastre obsédant !

A date, ce pays des Caraïbes a déjà connu plus de 200 incendies (majeurs et moyens) durant son histoire, selon un décompte fait par Enquet’Action. Des sinistres qui ont causé des pertes inestimables et retardés notre développement socio-économique.

« Nul autre pays qu’Haïti ne semble avoir été frappé, au cours de son histoire, avec autant de rigueur et de persévérance par les incendies », indique Georges Corvington  dans sa chronique des grands incendies en Haïti dressée dans l’ouvrage coécrit avec Gaël Painson titré Le Livre du Feu. Il ajoute que les effroyables incendies qui au fil des ans ont désolé la ville de Port-au-Prince, lui valurent l’appellation de « ville de feu » que lui infligea non sans motif, l’écrivain français Edgar de La Selve. Ce qui montre comment le feu a toujours dominé notre histoire de peuple où il a été utilisé notamment comme arme de guerre.

De toutes les villes du pays, Port-au-Prince, où vit actuellement plus d’un tiers de la population, est celle qui à travers notre histoire fut la plus violemment touchée par les incendies. Et ceci, jusqu’à nos jours.

Par contre, l’époque où ce fléau embrasait dès son apparition tout un paysage fait d’écoles, maisons, églises, commerces, bâtiments publics … est révolu.

Depuis plus d’une trentaine d’années, ce sont notamment les marchés publics qui sont souvent la proie de cet affreux sinistre. Des habitations et entreprises privées n’y échappent pas aussi. Environ une cinquantaine d’incendies de marché ont été répertoriées au cours de la période post-dictatoriale marquée notamment par des crises politiques, sociales et économiques aigues récurrentes.

Le vent - l’air en mouvement - et surtout le vent d’est, du sud ou du nord qui souffle fort, a toujours été un complice de ces sinistres. Parfois, un brusque changement de direction du vent suffit pour transvaser des flammes dans tout le secteur avoisinant. C’était notamment le cas de l’incendie de la Saint Pierre du 29 au 30 juin 1784 au centre-ville de Port-au-Prince.

Aussi, une brise (vent périodique peu violent) suffit pour emporter au loin des étincelles et tissons favorisant la propagation en un temps record d’un incendie.

Les incendies ont joué un rôle majeur dans la bidonvilisation de certaines régions, mais aussi ont grandement contribué à redessiner la migration interne. Un incendie dévastateur à la Saline au bas de la ville en 1958, a eu comme première conséquence la migration vers le pôle Nord-ouest où on allait ériger la Cité Simone O. Duvalier servant à accueillir majoritairement ces sinistrés, rappellent des historiens haïtiens. La Cité s’appelle de nos jours Cité Soleil et constitue le plus grand bidonville pré-sismique en Haïti.

Un peu plus loin, en 1978 – des terrains logés dans le quartier de Brooklyn à l’intérieur de cette même commune, ont été aménagés pour desservir pas moins de 6 mille personnes dont des sinistrés d’incendie.

Un siècle avant, le mouvement de déplacement vers la banlieue sécurisante d’une bonne partie de la population aisée – trop souvent victime des incendies et des troubles politiques, amorcé après les désastres des 22 et 23 septembre 1883, s’est accentué, note Georges Corvington dans Le Livre du Feu.

« Fuyant l’amoncellement de décombres en quoi était transformé le quartier de Saint-Joseph, la bourgeoisie se fixe à Turgeau, au Bois-Verna, à Peu-de-chose, déterminant ainsi une nette extension des limites territoriales du Port-au-Prince colonial et une ébauche d’urbanisation du secteur est de la ville », écrit-il.

Goudougoudou, spectacle épouvantable !

Haïti a été frappé par plus d’une cinquantaine de séismes (majeurs et mineurs) au cours de son histoire. Les uns plus dévastateurs que les autres. Certains ont détruit des villes entièrement, dont celui de 1770 à Port-au-Prince et de 1842 au Cap-Haitien, la deuxième ville du pays.

Ce petit Etat insulaire en développement est le deuxième pays au monde comptant le plus grand nombre de victimes de tremblements de terre entre 1900 et 2016 avec 222 mille 576 – derrière la Chine avec 876 mille 487 qui a connu plus de 157 séismes sur la période considérée.   Pourtant, Haïti ne fait pas partie des douzaines de pays ayant connu le plus grand nombre de séismes entre 1900 et 2016. Une liste dominée par la Chine.

L’île d’Haïti se trouve à la frontière des plaques tectoniques Amérique du Nord et Caraïbes. Elles se déplacent l’une par rapport à l’autre à une vitesse d’environ 2 cm par an. Ces déplacements s’accommodent par des mouvements sismiques sur les failles actives identifiées dans deux principales zones du pays.

Une première se trouve en mer le long de la côte nord de l’île. Il s’agit d’une faille de direction est-ouest, qui se prolonge à terre dans la vallée du Cibao en République Dominicaine. Elle expose les départements du Nord-est, Nord et Nord-Ouest à de probables fortes secousses telluriques. Elle serait à l’origine du séisme de 1842 au Cap-Haitien. Une seconde faille traverse la presqu’île du Sud d’Haïti de Tiburon à l’Ouest jusqu’à Port-au-Prince, qu’elle traverse, et se poursuit vers l’Est dans la vallée d’Enriquillo en République Dominicaine.

Communément appelée, « faille d’Enriquillo », elle fait peser une menace constante sur les départements du Sud, Sud-est, Nippes, la Grande Anse et l’Ouest (plus de 3 millions de personnes y vivent). Cette faille serait probablement la source des séismes historiques de 1751 et 1770 qui ont renversé la capitale.

Le séisme 7.3  de janvier 2010 qui a fait 223 mille morts et 1.5 millions de sans abri - a réveillé sévèrement la mémoire et l’imaginaire collectif d’un pays muré dans l’oubli presque total de la menace sismique qui pesait sur lui.

Cet évènement a entrainé des dommages sans précédents dans l’histoire des catastrophes en Haïti et dans le monde. Il a grandement affaibli l’Etat et toutes les structures de la société en laissant des dommages évalués à environ 120% du PIB de 2009 – soit de 7.9 milliards de dollars américains.

Le tremblement de terre de 2010 a eu lieu 240 ans après le séisme fatal qui a transformé en vaste champs Port-au-Prince. Et 168 ans après celui qui a complètement rasée la ville du Cap-Haitien. Ce séisme dévastateur a battu tous les records du monde. Le nombre de morts causés par ce séisme est 10 fois plus élevé que la somme de toutes les victimes causées par toutes les catastrophes depuis 1963, révèle le PNUD. Celui-ci représente la deuxième catastrophe naturelle la plus importante au monde par le nombre de victimes entre 1980 et 2018.

« On craignait le vent avec les cyclones, l’eau avec les inondations et voici que la terre elle-même se révèle un adversaire implacable », note l’écrivain québécois d’origine haïtienne Dany Laferrière dans son ouvrage Tout bouge autour de moi sorti en 2011, pour marquer l’oubli qui semble caractériser la mémoire haïtienne.

Les séismes ont toujours impacté sur la migration interne (locale) du pays. Cette fois-ci, ses répercussions sur la migration externe (internationales) ont été importantes.  Des dizaines de milliers d’haitiens.ennes ont laissé le pays notamment pour les Etats-Unis dans les jours qui ont suivi la catastrophe. Ce qui a contraint les Etats-Unis à les octroyer un statut de protection temporaire (TPS) dont la dernière prolongation s’échelonne sur 2021.

Dans le cadre de la migration locale, des milliers de gens ont laissé temporairement la région de Port-au-Prince pour des villes de provinces plus ‘’safe’’. Ils se sont retournés des mois après – d’autres aussi ont rejoint la capitale faisant grossir la macrocéphalie urbaine.

 

Par ailleurs, Canaan, Jérusalem, Corail Cesselesse – sont les nouveaux bidonvilles que nous laissent ce séisme – aggravant beaucoup plus la situation de pauvreté et le non organisation du territoire. Ces espaces notamment constituent de nouveaux foyers d’insécurité et de précarité. Plus de 100 mille personnes y vivent dans des conditions déplorables loin des services sociaux de base comme l’eau, l’éducation et l’électricité.

A plusieurs reprises, nous fûmes sévèrement secoués simultanément par un séisme et un incendie voire un tremblement de terre et de fortes pluies. Tous deux, violents. C’était notamment, le cas du 7 mai 1842 au Cap-Haitien, alors redevenu la plus belle ville des Antilles et l’une des plus importantes de l’Amérique du Sud – durement éprouvé par deux fléaux majeurs : séisme et incendie qui ont eu des conséquences désastreuses sur la région Nord.

 

A titre de rappel, le plus grand symbole de pouvoir en Haïti, le Palais National a été emporté par ces deux catastrophes – déjà à trois reprises. Sur les trois Palais Nationaux que nous avions connus, les deux premiers ont été détruits dans des explosions qui ont eu lieu respectivement le 19 décembre 1869 et le 8 août 1912. Cette dernière coûta la vie au président Cincinnatus Leconte. Le séisme de 2010, nous a ravi le troisième. La première pierre de sa reconstruction étant posée, on se pose des questions sur à quand la fin de sa construction. Mais aussi, de la prochaine catastrophe qui le détruira.

« De faibles secousses sismiques ont été ressenties dans plusieurs coins du pays durant la période des inondations catastrophiques. Bien que les inondations soient d’origine géophysique, il semblerait qu’il existe un lien entre ces deux phénomènes naturels », révèle l’ingénieur géologue Claude Prépetit, directeur général du Bureau des Mines et de l’Energie (BME) dans un document titré Tremblements de terre en Haïti : mythe ou réalité.

A ces deux cataclysmes (séisme et inondations), vint s’ajouter l’apparition de la peste suscitée par la décomposition de milliers de cadavres ensevelis sous les ruines.  Des déterminants dans la fuite vers des villages lointains des femmes et hommes qui habitaient dans le voisinage de la ville. 

Les cyclones et ouragans : l’hécatombe !

Le pays a connu plus d’une cinquantaine de tempêtes, cyclones tropicaux, pluies torrentielles et inondations qui ont laissé des dégâts considérables, des milliers de victimes et des centaines de morts.

Haïti se trouve sur la trajectoire classique des cyclones qui se forment dans l’océan Atlantique. Un prix qu’il paie très cher, chaque période cyclonique allant de juin à novembre et au cours de la saison des pluies d’avril à octobre de chaque année.

Ce pays des Caraïbes a enregistré plus de 10 milliards de dollars américains de pertes en 12 ans, en raison des catastrophes naturelles. Il est classé troisième des plus affectés par des évènements climatiques entre 1995 et 2014, révèle Germanwatch Global Climate Risk Index.

Les ouragans de catégorie 3 et 4 – avec des vents soutenus à au moins 180 km/h  et des centaines de millimètres de précipitation - sont souvent inéluctables pour Haïti.

Les phénomènes climatiques nous laissent des dégâts matériels et des pertes en vies humaines. Spécifiquement, des plantations et récoltes ravagées, des inondations de grande envergure, des maisons détruites, des eaux en crue, des maisons effondrées, des blessés et des sans-abri. Donc, des catastrophes qui détruisent de nombreuses infrastructures routières, sanitaires, énergétiques et scolaires.

L’ouragan le plus dévastateur de toute l’histoire d’Haïti serait Flora qui a frappé le pays en 1963 laissant derrière plus de 5 mille morts. La tempête Jeanne en 2004 parmi les plus meurtrières avec plus d’un millier de morts et disparus. A rappeler, tout cyclone nous ramènerait vers la recrudescence  du choléra, l’épidémie qui a déjà tué environ 10 mille personnes depuis son apparition en 2011.

Il ne suffit même pas d’un cyclone pour dévaster ce pays. Une journée entière de fortes averses voire quelques heures de fines averses dues à une perturbation tropicale nous amèneront inondations, éboulements de terrain et pertes en vies humaines. Les inondations sont donc des phénomènes récurrents.

On ne peut oublier Fay, Gustav, Hanna et Ike qui en 2008 ont fait plus de 700 morts, 300 disparus et laissé des pertes estimées à plus d’un milliard de dollars américains. Mais aussi Gordon en 1994, Georges en 1998, Thomas en 2010 et Sandy en 2012 qui ont été amenés par des saisons cycloniques cauchemardesques.

Les cyclones et ouragans ont aussi impacté sur la migration interne. A la suite du passage d’un cyclone, les populations de la Saline au centre-ville de Port-au-Prince – sinistrées ont bénéficié d’une intervention d’urgence en matière de logement en 1978.

Des terrains de Brooklyn dans la commune Cité Soleil (appelé à l’origine Cité Simone O. Duvalier) ont été notamment aménagés pour 6 mille habitants dont les sinistrés de la Saline qui ont tout perdu, selon le professeur Hancy Pierre dans son texte Habitat et Luttes sociale en Haïti (1930-2010) : Bilan et perspectives paru dans les Cahiers du CEPODE de juin 2012.

Le réchauffement climatique annonçant des catastrophes futures ?

« Les changements climatiques constituent l’un des plus grands défis de notre époque. (…) Tous les pays, en particulier les pays en développement sont exposés aux effets néfastes des changements climatiques et en subissent déjà l’intensification», note les Modalités d’action accélérées des petits États insulaires en développement (Orientations de Samoa) sorties de la résolution adoptée par l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies (ONU) le 14 novembre 2014.

 

Entre autres manifestations/effets locales de la vulnérabilité aux changements climatiques  en Haïti, retenons : augmentation de l’indice de fréquence des maladies hydriques (typhoïde), parasitaires (dingue) et de la peau, montée du niveau de la mer, tarissement des sources, inondations occasionnant l’isolement des villes, baisse de la productivité agricole, acidification de la mer, altération des systèmes de mangroves, modification morphologique des fruits et de leur saveur, diminution des captures de pêche, perturbation du calendrier cultural et migration des oiseaux vers des habitats plus propices.

 

D’une part, ce phénomène cause l’urbanisation non contrôlée et étalement désordonné des villes, mais d’autre part, elle sera à la base de disparition de certaines villes (îlets).

Autant d’effets relevés par la Politique nationale de lutte contre les changements climatiques sortie en 2019 (du ministère de l’Environnement), qui menacent la sécurité alimentaire et compromettent les rares efforts déployés pour éliminer la pauvreté, parvenir à un développement durable voire la croissance économique soutenue – durable – partagée et équitable.

 

Ce sont tous des phénomènes liés de près ou de loin à la terre, l’eau, l’air voire le feu qui annonce des catastrophes fatales sur Haïti, ce petit Etat insulaire qui dit sur papier avoir « réalisé d’énormes avancées dans la lutte contre les changements climatiques ». Mais dans la réalité des faits, c’est tout autre chose. Les mesures d’adaptation et d’atténuation ambitieuses pratiques et réelles se font encore attendre alors que le premier des obstacles est et sera le fait que cette politique pour s’appliquer nécessite des ressources financières importantes dans un pays où la majorité des gens vivent avec moins que 2 dollars par jour.

 

En Haïti, la question des changements climatiques/réchauffement climatique n’est pas encore totalement prise en compte dans les processus de développement socio-économique. Donc, elle n’est pas prise en considération dans le budget national, constate le journal d’investigation en ligne Enquet’Action. Ce pays des Caraïbes nécessite un véritable virage vers une société climato-intelligente qui se reflétera notamment dans ses politiques publiques.

 

Sans renforcement institutionnel réel voire l’élimination pure et simple de la pauvreté, loin d’une amélioration claire et nette de la gouvernance locale, sans une stabilité politique et économique et sociale, en dehors de financements durables et constants et sans des actions efficaces et consistantes dont l’abandon pur et simple de certaines modes de consommation et de production climaticides et non viables … Haïti ne sera jamais d’ici 2030 sur la voie d’une croissance verte le dotant de capacités de réponses efficaces aux conditions climatiques défavorables et aux évènements météorologiques extrêmes - comme l’illusionnent les autorités.

 

Ainsi, on est encore loin de la concrétisation des orientations de Samoa, pris en résolution adoptée par l’assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies (ONU) et objet de révision en septembre 2019. « Les effets préjudiciables des changements climatiques viennent s’ajouter aux difficultés auxquelles se heurtent déjà les petits États insulaires en développement et constituent un fardeau supplémentaire pour leurs budgets nationaux et compromettent les efforts qu’ils font pour atteindre les objectifs de développement durable », reconnait malheureusement le document phare pour les Petits Etats insulaires en développement.

Même si Haïti contribue très peu au réchauffement climatique, il est l’un des 10 pays les plus vulnérables notamment en raison de sa pauvreté, la faiblesse de son cadre institutionnel et la grande sensibilité de ses systèmes socio-économiques et écologiques aux facteurs climatiques susceptibles de rendre plus fréquents les séismes.

 

Prendre la mesure des cataclysmes !

 

Loin d’être des punitions divines comme l’assurent certaines croyances populaires nationales et internationales, ces fléaux peuvent être prévenus et combattus. Prévenir, vaut mieux que guérir, dit l’adage. Mais pas de prévention sans tenir compte du bâti, de la vulnérabilité géologique, l’aménagement du territoire et la culture de premier secours.

 

L’habitat est précaire en Haïti, l’exposant du coup aux aléas naturels et artificiels. Dans toute l’histoire du pays, qu’il s’agit dans le milieu rural ou urbain, les séismes, ouragans et incendies ont toujours remis en question entre autres, notre manière de construire les maisons. Après chacune de ces catastrophes, le logement et l’habitat qui avant se révélaient problématiques, se dégradent de manière accrue. Ainsi, font-elles appel à différentes questions dont l’aménagement du territoire, l’insécurité foncière, l’évolution de l’habitat au cours des ans et la régularisation du cadre de vie des populations.

Ce triplex pose un dilemme important dans la dynamique historique, politique, économique, environnementale et sociale du pays. Le bois et les planches sont vulnérables au feu, pourtant plus aptes à affronter les séismes. Les constructions en dur nous exposent aux méfaits des séismes, mais protègent contre les ouragans et plus ou moins contre le feu.

Georges Corvington, le fameux historien de Port-au-Prince, a lui-même reconnu cet enjeu majeur. « L’usage du ciment propagé au début du siècle dernier (20e) a beaucoup concouru à réduire ces désastres qui endeuillèrent et ruinèrent tant de familles », révèle-t-il.

A la suite du séisme de 1770 à Port-au-Prince, une ordonnance de police interdisait de bâtir en pierre. Celle-ci a été levée et remplacée par une autre après l’incendie de la Saint Pierre en 1784 qui a ravagé une bonne partie du centre-ville. Elle exigea que dorénavant « les angles attenant aux constructions voisines seraient en maçonnerie, avec revêtement intérieur en planches ».

Après les incendies de 1822 qui ont ravagé la capitale, la question des matériaux de construction destinés à préserver les habitations, a été soulevée dans les médias. Le Télégraphe s’est insurgé contre l’emploi du bois et recommande la pierre ou la brique comme solution idéale. La crainte des séismes qui avait motivé l’utilisation du bois s’était dès lors révélée peu fondée. Cette suggestion n’avait eu aucune suite. Notamment, cela s’explique par des raisons économiques reposées sur le prix modeste de la planche – profitables aux moyennes bourses.

Historiquement, des villes haïtiennes à l’épreuve de ce dilemme, ont cherché à s’adapter.

Ainsi, après l’incendie dévastateur qui a frappé le plus beau quartier de la ville de Jacmel (département du Sud-est) en 1858, les habitants dans le but de se protéger contre les ravages du feu ont commencé à avoir recourt aux armatures métalliques pour la construction des maisons.

A la suite de l’incendie de 1911, la ville des Cayes dans le Sud a adopté un matériau moins sensible au feu que le bois, le ciment armé. Ils construisirent de « jolies bâtisses en dur qui conférèrent à la ville des Cayes un indéniable cachet », rappelle Georges Corvington dans le Livre du Feu.

Le 13 janvier 1925, le maire de la capitale Charles Delva s’est fendu d’un arrêté municipal pour interdire de construire autrement qu’en maçonnerie, béton armé ou en fer dans tout le secteur de Port-au-Prince limité à l’emplacement de l’ancienne ville coloniale, a fait savoir Georges Corvington dans son ouvrage Port-au-Prince au cours des ans, la capitale d’Haïti sous l’occupation 1922-1934.

De catastrophes en catastrophes – jusqu’aux catastrophes finales ?

Le passage d’une architecture bois à une construction pierre puis parpaing (bloc) sans norme antisismique a fortement aggravé la létalité des tremblements de terre, selon Yvio Georges et François Grunewald dans un texte titré La vulnérabilité d’Haïti aux séismes : pour une perspective historique et une meilleure analyse des risques publié en septembre 2010.

Pour ces chercheurs, les grands séismes ont surtout tué les habitants des constructions en pierre, car celles en bois supportent beaucoup mieux, dans la souplesse, les types de contraintes qu’imposent les mouvements de la croute terrestre. Mais le bois étant devenu de plus en plus cher et les transferts de modèles culturels d’habitat ayant conduit à dévaloriser cette matière première, le ciment et l’utilisation des parpaings ont pris le dessus à partir du début des années 60. https://urd.org/spip.php?page=imprimir_articulo&id_article=538

« Toutes les constructions réalisées depuis sont en dur, en ciment. Mais si la maison en dur est un signe de richesse, toutes les maisons de riche n’ont pas été construites selon les normes : peu de ceintrage et de chainage, et sans doute des tentatives de gagner sur les coûts de construction en limitant les métrages de fer à béton, en limitant les chainages « plein béton » et en augmentant le pourcentage de sable dans les mélanges », avancent-ils. 

Mais là encore, la faiblesse des calculs de résistance des matériaux, la non prise en compte des normes et règles parasismiques de base et les économies sur le ciment ont réduit la capacité des édifices à résister aux secousses.

 

Avant de transiter définitivement du bois au bloc (de l’inflammable aux matériaux résistants) dans l’érection des immeubles – certains propriétaires de maisons ont passé par la transition consistant en mixage fait de bloc et maçonnerie. Un style original qui n’a pas empêché à Port-au-Prince d’être encore très vulnérable à l’incendie. Un compromis fait pour compenser leur réticence à faire le saut définitif.

Dans son texte titré l’Habitat en Haïti : évolution, carences et risques, le professeur d’université Jean Rénol Elie dresse l’évolution de l’habitat en Haïti à travers les ans. Pour la période 1946-1986, il fait état du contexte expliquant le recourt au béton armé et le fer forgé dans la construction.

Après des siècles d’exploitation anarchique des essences forestières, le bois de qualité se faisait rare. « Le prosélytisme religieux et l’appât de l’argent ont porté à abattre partout les grands chênes et d’autres géants de la flore haïtienne », note-t-il, tout en dénonçant le pillage de nos forêts les plus importants. Ainsi, le pays était arrivé à un moment qu’il importe les bois qui devient du coup cher. La bonne qualité du bois local devenait souvent introuvable.

 

« Les autorités n’exercent pas de contrôle ; les constructeurs ne respectent pas les normes de sécurité. On ne forme même pas assez de techniciens en bâtiment. La débrouillardise se développe. Les bidonvilles occupent des portions de plus en plus grandes des zones urbaines », révèle-t-il pour aborder la réalité précédant la période 1986-2010.

D’éternels questionnements ?

 

Et, l’écrivain haïtiano-québécois Dany Laferrière, membre de l’académie française dans son ouvrage titré Tout bouge autour de moi paru autour du séisme de janvier 2010, l’a soulevé, tout en rejetant d’un revers de mains l’étiquette de pays maudit qu’on s’obstine à coller au dos d’Haïti.

« C’est le béton qui a tué. Les gens ont fait une orgie de béton ces cinquante dernières années. Les maisons en bois et en tôles, plus souples, ont résisté », écrit-il. Plus loin, il a ajouté, « le séisme s’est donc attaqué au dur, au solide, à tout ce qui pouvait lui résister ». Bizarrement, l’auteur fait allusion aux trois des quatre éléments pour souligner la persistance du malheur avec les 43 secousses qui ont suivi la catastrophe. « On peut se cacher du vent ou même du feu, mais pas d’un sol qui s’agite ».

Comme Enquet’Action, Dany Laferrière l’a aussi remarqué. On parle de nouveau du bois. Evoquant, la manière dont a été abordé le problème de l’absence d’arbres dans les medias, il mentionnait les propos qui font croire que s’il y a encore quelques arbres c’est dû au fait qu’on utilise plutôt le béton pour la construction.

« Mais, depuis l’échec  du béton face au séisme, on parle de revenir  aux constructions en bois. Le bois plus souple ayant mieux résisté aux secousses que le béton, nuance-t-il. Pour lui, c’est juste. Mais le problème c’est que si on se met au bois, on risque une nouvelle catastrophe écologique ».

Au lendemain du séisme de 2010, les mêmes questionnements d’après 1900 réapparaissent. 10 ans après le séisme de 2010 et 250 ans après celui de 1770, ils reviennent à nouveau.

Comment faut-il ériger les constructions, le respect des normes de construction, la création de nouveaux bidonvilles, l’accélération de la migration interne, la délocalisation de la pauvreté, etc. Des questions qui cessent de retenir l’actualité pour faire place à la normalité et l’oubli total. Ainsi, la dynamique structurelle ne bouge d’un pouce et la vie reprend son cours.

Si les catastrophes se suivent mais ne se ressemblent pas, les conséquences sont pourtant les mêmes. La situation au lendemain de la prochaine catastrophe ne sera pas différente dans un pays où on n’est jamais à court de malheurs.

Port-au-Prince, HAITI

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