Haïti-Incendies de marchés : Un mal historique persistant

Pas moins de 45 incendies de marchés en 32 ans

 

L’incendie tend à se transformer en arme utilisée pour les groupes armés désireux de contrôler les marchés, lieux plus ou moins informels de circulation de capitaux et d’intenses activités économiques. A chaque fois, les victimes, déçues et frustrées, dénoncent la passivité des autorités tout en gardant espoir qu’elles agiront. Au point que se dessine un mal structurel dont les racines historiques sont profondes et nombreuses.

 

Enquête 

Port-au-Prince, 31 mars 2019 --- Ces trente dernières années, les incendies de marchés sont récurrents en Haïti. A en croire le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), il s’agit d’une nouvelle forme de criminalité proche du terrorisme.

 

Selon notre enquête menée sur la période allant de 1987 à 2019, pas moins de 45 incendies ont réduit partiellement ou totalement en champs de ruines plus d’une vingtaine de marchés dans l’agglomération de Port-au-Prince comme ailleurs dans le pays. Soit une moyenne de 2 incendies par marché et de 1.4 incendie par an.

 

L’année 2012 durant laquelle Haïti a connu 6 incendies de marché constitue un record même dans toute l’histoire du pays, suivie de près par 2018 et 2016 avec 5 incendies de marché chacune.

Le secteur du bas de la ville regroupant les Marchés du Port, Millions, Bois, Guérites, Marc Donald et de la Croix-des-Bossales a été victime de plus d’une quinzaine d’incendies, faisant de lui la région commerciale la plus vulnérable. Le Marché historique de la capitale – marché Hyppolite et ses voisins ont été l’objet de plus de 5 sinistres dévastateurs.

C’est pourquoi personne n’a été surpris quand dans la soirée du lundi 18 mars 2019, le marché de la Croix-des-Bossales est parti en flammes. Les secteurs les plus touchés sont « Nan Kenskòf » et « Nan vyann » - des sections consacrées aux produits alimentaires et au commerce de la viande.

 

Des témoins et riverains qualifiant de « criminel » l’incendie, clament que le sinistre serait lié aux conflits armés dans la zone. Les témoignages font état de pillages dans certains dépôts du marché avant le début de l’incendie.

 

Sur ce point, le pays caribéen n’est pas une exception. Dans certains pays africains comme Guinée, Kenya, Tchad, Côte d’Ivoire, Mali, Bénin et Ghana un marché consumé n’est presque plus une nouvelle. En Haïti cependant, le contexte historique est particulier.

 

 

 

 

 

 

Genèse des incendies de marché en Haïti

Au cours du 18e, 19e et du 20e siècle, des incendies criminels ou accidentels ont embrasé totalement ou partiellement des villes haïtiennes tels que Port-au-Prince, Petit Goâve, Jacmel, Cap-Haïtien, Gonaïves et St-Marc. Parmi les sinistres les plus mémorables l’on compte par exemple au cœur de la capitale, le 28 avril 1873 celui du  marché Vallières qui a touché même la place de la Cathédrale, selon les propos rapportés par l’historien Georges Corvington, dans Le Livre du Feu co-écrit avec Gaël Painson.

La donne a totalement changé entre 1986 et 1987. L’année 1986, marque une transition faisant suite au départ pour l’exil du dictateur Jean-Claude Duvalier, le 7 février au bout d’un mois d’intenses manifestations. Le Conseil National de Gouvernement (CNG) se mit en place pour diriger le pays. La tenue des élections et le rétablissement de la paix publique ont été les maitres mots – pour sortir le pays de l’anarchie dans laquelle il était alors plongé.

Ainsi, l’an 1 après Duvalier a été décrété année électorale. Au cours de cette période, de nombreux évènements se sont succédé dont le vote de la Constitution de 1987 et la mise sur pied d’un Conseil Electoral Provisoire (CEP) que le CNG a tenté de contrôler.

Dès lors, un bras de fer est né entre le nouveau régime et les partisans de l’ancien régime duvaliériste mis de côté dans le processus électoral. Des manifestations violentes en découlèrent.

Dans le courant de l’année 1987, les duvaliéristes ont déclenché une vague de violence sans précédent pour empêcher l’organisation des élections. Cette campagne de terreur a usé d’assassinats, de menaces verbales à l’encontre du CEP, d’intimidations des candidats et de leurs familles mais aussi d’incendies et d’attentats criminels.

C’est dans ce contexte politique tendu que dans la nuit du 22 au 23 novembre 1987 le Marché Salomon au centre-ville de Port-au-Prince a été brulé.

S’enclenche alors une série macabre. Au moins 1 incendie sur 3 entre 1987 et 2019 se s’est déclaré pendant les périodes de bras de fer entre l’opposition et le pouvoir – voire dans le cours des soulèvements ou rebellions populaires.

 

 

Des incendies d’origine politique ou criminelle ?

 

Les sapeurs-pompiers au même titre que les autorités policières mènent des enquêtes préliminaires à la suite des incendies. Et, à force d’intervenir sur des terrains, ces soldats du feu s’habituent à différencier / à reconnaitre les types d’incendies et sont habilités à faire part de ce qui pourrait être les causes et circonstances probables.

 

« Tous les incendies de marché en Haïti sont commis par des mains criminelles. Il peut s’agir d’un problème politique. On paie quelqu’un pour venir le faire (…). C’est quelqu’un qui vient avec des stimulants – prend ses allumettes et met le feu. Ou du moins, il met le feu et utilise l’incinération de déchets pour l’amener jusqu’au marché », a fait savoir un jeune sapeur-pompier haïtien qui requiert l’anonymat.

 

Surpris par l’étonnement du journaliste à entendre une telle affirmation, le pompier ajoute : « Chef, c’est un sapeur-pompier qui vous parle ». « C’est nous qui intervenons  sur les champs de ruine », renchérit un autre.

 

Lui et ses confrères de feu confient avoir détourné de nombreux incendies de marché. Incalculable est la quantité d’incendies éteints par ces pompiers sur une année.

 

Des pans d’histoire d’Haïti confirment l’assertion selon laquelle ces drames seraient d’origine criminelle et motivés politiquement, considérant le contexte dans lequel ils se sont produits.

 

En témoigne en plus du cas du marché Salomon en 1987 sous le règne des généraux Henry Namphy et Williams Régala, celui du marché Tête Bœuf, le 31 mai 2005, en pleine opération Bagdad après l’exil forcé du président Jean-Bertrand Aristide. L’opération Bagdad a été un cycle de terreurs déclenché à Port-au-Prince par les partisans armés de ce dernier en 2004. Elle est marquée par des incendies à répétition, casses, des assassinats et des rapts.

 

Ce tweet de l’ex-directeur général de la Police Nationale d’Haïti (PNH), Mario Andrésol, au lendemain du sinistre du 12 au 13 février 2018 au Marché Hyppolite – en dit long.

 

« L’origine de l’incendie d’un marché public en Haïti est rarement accidentelle. Elle est soit politique soit criminelle. Les groupes antagoniques qui s’agglutinent autour des cartels municipaux permettent facilement de remonter la filière criminelle. La politique, c’est autre chose », écrit-il.

 

 

 

Des espoirs qui se meurent !

 

Les marchés ont une importance capitale dans la vie sociale, politique et économique du pays. En plus d’approvisionner les régions en produits de premières nécessités, ils façonnent et imprègnent le paysage de nos villes.

Plusieurs millions de dollars américains circulent dans ces espaces. Des sommes prédestinées à envoyer des enfants à l’école, à nourrir des familles, à payer le loyer, le transport et à renouveler les stocks de marchandises.

Ainsi, les sinistres qui ravagent les marchés publics ramènent en arrière après des années d’efforts et de sacrifices par des femmes et des hommes en lutte perpétuelle avec la pauvreté extrême et s’endettant avec des intérêts exorbitants d’usuriers, d’institutions de micro-finances et des banques.

Cette situation affecte davantage les femmes que les hommes qui sont majoritaires dans ce secteur dit informel. Généralement, les victimes perdent tout. Des marchandises et de fortes sommes d’argents en liquide – gardées dans des coffres à l’intérieur des marchés.

Certaines fois, pour des shows médiatiques, les pouvoirs publics accordent des pitances à quelques victimes qui ne représentent en rien de ce qu’elles ont perdu.

Cette somme n’est jamais suffisante pour les remettre en selle, ce qui a expliqué la tenue de plusieurs manifestations de victimes de ces incendies dans les rues de la capitale ces dernières années. Et à maintes reprises, les vraies victimes ne sont jamais indemnisées et doivent toujours se relever toutes seules.

 

Jusqu’à date, aucune de ces affaires n’a été élucidée.

Des questionnements institutionnels ?

 

Même les institutions au sein de l’Etat s’interrogent.

 

Les incendies successifs du marché du Port et du marché Carton  au centre-ville en 2012, ont amené le ministère du Commerce et de l’Industrie (MCI) dans son rapport des « réalisations » de l’exercice fiscal 2011 et 2012 à se questionner sur l’origine et les motivations profondes de ces sinistres « souvent provoqués ».

 

L’institution publique préconise « des mesures strictes des pouvoirs publics pour poursuivre les auteurs et complices de ces actes et les châtier conformément à la loi ». http://www.mci.gouv.ht/index.php?option=com_content&view=article&id=188%3Arapport-des-realisations-de-lexercice-fiscal-2011-2012&catid=41%3Aa-la-une&lang=fr

 

Pour sa part, le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) reste convaincu que ces incendies de marché ne constituent pas des actes isolés. Il se dit alarmé par la légèreté avec laquelle des autorités les banalisent dans les médias. Il critique aussi l’empressement de celles-ci à partager leurs premières impressions – un comportement qui risque de faire obstruction à la justice.

 

« Il serait en effet trop facile de [les] mettre sur le compte de l’accident (...) », révèle l’organisation de défense des droits humains, après l’incendie survenue au marché Hyppolite dans la nuit du 12 au 13 février 2018 et celui du marché Guérites le 18 février 2018.

 

Avec crainte et inquiétude, l’organisation commence à croire que l’incendie est depuis quelque temps utilisé comme un outil de lutte pour s’en prendre à des adversaires politiques et économiques ou pour déstabiliser un régime en place.

 

« Cependant, si tel est le cas, l’incendie représenterait alors une arme redoutable, compte tenu du fait que le pays ne détient pas de cellules anti-feu bien équipées ni des ressources humaines suffisantes et bien formées pour lutter contre les incendies », ajoute-t-il. http://rnddh.org/content/uploads/2018/02/3-CP-Incendies-de-march%C3%A9s-21Fev2018.pdf

 

Aucune mesure préventive n’a été adoptée pour protéger les investissements des commerçant.e.s, moteurs de l’économie nationale. Encore moins, l’installation de système de sécurité permettant des interventions en toute urgence en cas d’incendies.

 

Les autorités préfèrent intervenir sur les conséquences des incendies au lieu d’agir sur les causes réelles et structurelles.

 

Éviter des drames qui se soldent malheureusement trop souvent, par des pertes de vie et des matérielles énormes, reste une utopie dans ce pays des Caraïbes.

 

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NB : Crédit des photos dans l'article: Casimir Veillard

NB : Crédit des photos de la galerie: Réginald Louissaint/ K2D

Port-au-Prince, HAITI

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