Discriminations: des femmes rondes font bouger les lignes 

Les préjugés et discriminations font la vie dure aux femmes obèses et en surpoids – communément appelées les rondes dans le milieu urbain haïtien. Les victimes ne restent pas passives pour autant. Elles s’organisent pour casser les codes et mettre les femmes rondes en valeur.

Port-au-Prince, 27 décembre 2018 --- Le soleil est presqu’au zénith, la chaleur pesante…. On mange, on boit et on bavarde. Une ambiance chaleureuse s’est installée entre connus et inconnus. De nouveaux liens se tissent. Des jeunes femmes potelées défilent et font la queue. On est dans un petit restaurant à Delmas dans la périphérie de Port-au-Prince, où se tient un casting organisé par Big Size Agency. Quelques responsables sont présents pour assurer les tests de recrutement consistant en défilé, interview et séance photographique.

 

Ce jour-là, 16 nouveaux mannequins ont intégré l’agence. L’une d’entre elles, Lise Kedelle Jean Jacques, 29 ans, étudiante en Sciences Juridiques, nous parle de ce qui l’a amenée là et de ses attentes.

 

« J’ai subi beaucoup de discriminations en raison de ma grosseur. Je faisais toujours d’énormes efforts pour ne pas me laisser impacter par ces critiques, même si à l’intérieur je me sentais toujours frustrée », dit-elle. Une amie lui a parlé de l’existence de l’agence. Elle a été surprise des résultats obtenus à la fin du casting. Son attente est énorme : s’armer et s’outiller pour mieux combattre les images négatives collées à ses rondeurs.

 

38.5% des Haïtien.ne.s sont obèses ou en surpoids, selon un rapport publié par l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture et l’Organisation Mondiale de la Santé en janvier 2017. Le taux d’obésité chez les femmes est plus élevé que chez les hommes. Les plus fortes prévalences se retrouvent dans l’aire métropolitaine de la capitale et le Sud.

 

Les femmes obèses et en surpoids sont surtout victimes dans le milieu urbain haïtien. Au-delà des insultes d’inconnus, des personnes qui s’improvisent soignants, des injonctions à maigrir, du harcèlement, elles confrontent des difficultés de trouver des vêtements et subissent des stigmates dans le transport en commun, à l’école et dans les rues.

 

 

 

 

Des agences pour les rondes et contre les stigmates !

 

Il existe en Haïti deux agences de mannequinat pour les femmes en surcharge pondérale : Big Size Agency (BSA) et Curvy Haitian Agency (CHA). Elles réunissent plusieurs dizaines de femmes de forte corpulence de la région de Port-au-Prince et de quelques villes de province. Sans compter d’innombrables autres qui les écrivent quotidiennement, voulant intégrer l’une ou l’autre de ces structures.

 

Celles-ci inculquent à leurs membres des principes de communication, d’éthique et de mannequinat. Ces agences sont aussi des espaces où les femmes rondes meurtries par les préjugés viennent témoigner. Ce qu’elles retirent des discussions, elles le partagent sur les réseaux sociaux.

 

« Les agences s’inscrivent dans une dynamique de rébellion pour dire non à toutes les discriminations et libérer les vies qu'elles emprisonnent et détruisent. Mais aussi, dans le but d’aider les victimes à s’accepter et s’afficher sans aucune peur », explique Normil Anaika, 21 ans, une des promotrices de cette nouvelle conception.

 

Lix Mica Racine, 25 ans, fondatrice de BSA en 2014, est la pionnière du mannequinat size plus en Haïti. En raison de son poids, elle assure qu’elle attire toujours les regards à tel point que parfois, elle aurait préféré se cacher. « Je dois toujours m’armer de courage et de tolérance pour continuer à résister. J’ai pu créer une attitude aimante, positive envers moi-même et envers les autres. De là, a germé l’idée de mettre sur pied l’agence », confie-t-elle.

 

 

 

 

 

 

 

L’agence souhaite répondre aux besoins d’aider ces femmes à se sentir confortables dans leur peau suivant une approche intégrale. Pour s’aimer, il faut être en parfaite symbiose avec soi-même afin de bien accomplir ce pourquoi on a été destiné, explique Lix Mica.

 

Les discriminations sont puissantes, considère Anaika, étudiante en Sciences économiques et ex-responsable au sein d’une agence de mannequinat. « Elles imposent des limites aux femmes de forte corpulence faisant croire qu’elles sont inutiles et ne peuvent servir qu’en tant qu’objets sexuels », dénonce-t-elle.

Des résultats prometteurs…

Selon au moins une dizaine de femmes interrogées, ce mouvement rebelle commence par porter des fruits. Des femmes qui, avant se négligeaient et déprimaient, se prennent désormais en charge.

 

« C’était un fardeau. Ça me rendait agressive, se rappelle Katiana Noel, 28 ans, étudiante en Sciences Comptables. Je n’avais pas le choix ». L’intégration de l’agence a été cruciale dans le changement qui s’est opéré dans sa vie, y compris celle de nombreuses autres. Notamment, cela lui a permis de découvrir des talents cachés de mannequin et de danseuse, qu’elle peinait à mettre en valeur.

 

« Je parviens à m’accepter grâce à Big Size Agency (BSA) qui m’a appris quand on est obèse, on n’a pas de limite. Ça ne vous empêche pas d’être belle. Il suffit de croire en soi », ajoute-t-elle.

Katiana Noel, n’est pas la seule à sortir de sa zone de confort. Elles sont plusieurs dizaines d’autres qui se sont du coup transformées en porte voix de ce mouvement qui vise à renverser les barrières.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un avis partagé par Anie Marie Trichèle Sévère, 20 ans, Miss Ronde Haïti Univers 2017,  2e Dauphine Miss Ronde Haïti 2016 et fondatrice de CHA en 2016.

Avant c’était pire, estime-t-elle, ajoutant que la situation a un peu évolué dans la manière de voir ces femmes. « Ça a réussi. On a formé des rondes qui ont pleinement changé, qui croient totalement en elles et qui sont devenues ouvertes »,  argue-t-elle, assurant que son agence comme les autres initiatives, met en valeur la beauté des rondes haïtiennes.

 

De nombreux témoignages lus sur les réseaux sociaux confirment l’impact des ces initiatives.

«On fait la promotion de l’estime de soi et du bien-être mental », confie l’étudiante en Biologie médicale à Boston aux Etats-Unis.

Les initiatrices de ce mouvement disent ne pas faire l’apologie de l’obésité, mais s’évertuent plutôt à combattre la représentation sociale et les impacts psychologiques des discriminations et préjugés à l’encontre des femmes de forte corpulence.

Des rondes impressionnent, prennent des initiatives, s’investissent dans des domaines clés de la vie sociale. De grandes avancées ont été enregistrées. Mais, un long chemin reste encore à parcourir.

Milo MILFORT

NB : Avec ce texte, Milo Milfort est sorti 2e lauréat de la 4e édition du Prix Jeune Journaliste en Haïti tenu à l’initiative de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) autour du thème : Jeunesse en Action.

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