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5 ans après la disparition de Vladjimir Legagneur, l’enquête piétine !

Parti en reportage dans le quartier de Grand Ravine situé au sud de Port-au-Prince, depuis le 14 mars 2018, le photojournaliste haïtien Vladjimir Legagneur n’est jamais rentré. Malgré les arrestations, découvertes, rencontres, suspicions et déclarations à l’emporte-pièce, cinq ans après, le flou persiste. La police nationale d’Haïti (PNH) peine à fournir des avancées sur l’enquête alors que la corporation et les proches de la victime sont incapables de faire leur deuil.



Enquête

Par Milo Milfort



Photojournaliste indépendant, Vladjimir Legagneur a travaillé chez Loop Haiti et le journal Le Matin. Il voulait faire un reportage sur les conditions de vie à Grand Ravine, quartier de la commune de Martissant, un no-go-zone où seuls les gangs armés ont voix au chapitre. Cinq ans après sa disparition, la justice haïtienne reste muette. Aucune avancée significative n’a été annoncée dans le cadre de l’enquête alors que les autorités judiciaires se murent dans le silence favorisant une culture d’impunité dans un pays où au moins une quinzaine de journalistes ont été tués ces dix dernières années.


Le 28 mars 2018, la police nationale d’Haïti (PNH) a affirmé avoir découvert à Grand Ravine, lors d’une opération, des ossements et un chapeau qui seraient ceux de Vladjimir Legagneur. Des analyses ADN ont été annoncées. Cinq ans après, la police n’a pas présenté les résultats au grand désespoir des proches et familles.

Interrogé à ce sujet, un haut gradé de l’institution a répondu de manière pour le moins évasive :


« La DCPJ [Direction centrale de la police judiciaire] travaille sur le dossier. Il y a une carence au niveau de la médecine légale en Haïti. Le service ne fonctionne pas. Pour que ça puisse fonctionner, il faut qu’il y ait des ressources humaines et matérielles », affirme-t-elle en insistant sur les problèmes matériels. Elle laisse croire que l’inspection générale (IG) est très préoccupée par des cas de journalistes tués. « On veut avoir une police professionnelle respectant les droits des citoyens », termine-t-elle.

Nous avons décidé d’enquêter pour voir en quoi la médecine légale haïtienne serait véritablement en cause dans la lenteur de l’enquête sur la disparition du photojournaliste. On a découvert que le retard dans le dossier n’a foncièrement aucun rapport avec la médecine légale haïtienne.


Trouver les circonstances du décès pour parvenir à l’agresseur, voilà le rôle de la médecine légale qui étudie des indices retrouvés sur les lieux afin de donner des informations à la justice pour pouvoir avancer dans ses enquêtes. Une tâche qui revient à l’Institut médico-légal (IML), créé au début des années 2000 devant travailler de concert avec la Police scientifique en appui à la justice pénale, entre autres. La dernière autopsie réalisée est celle du corps du président Jovenel Moïse, assassiné par des commandos à l’intérieur de sa résidence privée le 7 juillet 2021.


Selon les informations que nous avons recueillies, l’IML était fonctionnel entre 2018 et 2021. Dans le dossier relatif à l’enquête sur la disparition de Vladjimir Legagneur, la médecine légale haïtienne a été totalement écartée, selon nos enquêtes.


LA MÉDECINE LÉGALE HAÏTIENNE ÉCARTÉE


« [Après tout ce temps], elle [la police] devrait détenir des éléments d’informations », souligne Jean Armel Demorcy, spécialiste de la médecine légale en Haïti. Cependant, il reconnaît que certains examens, à l’image des tests ADN, ne peuvent pas se réaliser en Haïti. « Mais nous les faisons [quand même]. Même si nous n’avons pas de labo d’ADN, nous pouvons faire les prélèvements et les envoyer à l’étranger », assure M. Demorcy, soulignant que c’est ce qui a été fait dans le cas de l’ex-président René Préval. Une suspicion d’empoisonnement pesait sur sa mort. Des prélèvements ont donc été envoyés à l’étranger dans les labos spécialisés qui ont ensuite fourni les résultats.


« Malheureusement, le dossier [Vladjimir Legagneur] n’est pas parvenu à l’IML », regrette Jean Armel Demorcy, son directeur, rappelant que d’après ce que disaient la presse et les rapports entendus, on a trouvé des ossements envoyés à l’étranger. « Jusqu’à présent, on attend les résultats et on ne les a toujours pas ». « Prendre une affaire comme celle de Legagneur, l’envoyer dans une autre juridiction, ce n’est pas correct », dénonce le spécialiste.

Quand on a une expertise à faire… On retrouve des ossements haïtiens, on l’envoie à l’étranger et on vous envoie le résultat. Mais qu’est-ce qui vous garantit que le résultat n’est pas faussé ? » se questionne M. Demorcy. « Mais c’est le job de l’IML de garantir la traçabilité de cette question », avance-t-il. Par exemple, laisse-t-il croire, si on lui avait envoyé les ossements, il aurait assumé sa responsabilité dans l’affaire. Donc, même s’il allait contracter un labo étranger, il se serait déplacé pour observer de ses propres yeux sachant qu’un protocole le lie avec ces instituts qui peuvent à tout moment répondre par-devant lui de ce qui se passe.


« J’ai entendu dire dans la presse que l’enquête se poursuit et qu’on a envoyé les ossements aux fins d’études à l’étranger », dit-il, pourtant, l’instance qui devrait piloter une telle démarche est l’institut médico-légal (IML) — parce que c’est lui qui détient des expertises médico-légales. « Mais quand vous prenez [des échantillons], les envoyer comme ça à l’étranger… c’est du n’importe quoi. L’IML est une institution qui garantit la souveraineté du pays. Le traitement judiciaire des choses ne peut se faire ailleurs comme cela se fait actuellement », poursuit le responsable dans une entrevue exclusive.


Selon lui, dans le cadre de ce dossier, on aurait dû chercher des indices. La police aurait dû se faire accompagner d’un médecin légiste. Ce qui n’a pas été fait. « Les policiers ont été atterrés en y allant », dit Demorcy, affirmant qu’il ne sait pas comment ont-ils procédé pour se rendre à Grand Ravine. « Mais si on avait garanti ma sécurité, je m’y serais rendu avec eux », assure-t-il.


Arriver sur les lieux, ce qui est nécessaire, selon lui, c’est de bien observer l’espace. Ce qui fournit déjà une information qui permettrait de répondre aux questions : est-ce que le journaliste était arrivé dans cette zone véritablement ? Est-ce qu’il était passé véritablement là ? Deuxièmement, c’est regarder comment ils l’ont enterré. Ce qui, selon lui, constitue une information importante. Avec quoi on l’a enterré ? Vivant ? Nu ? Est-ce qu’il portait des habits ? Car les vêtements détiennent des informations importantes, notamment des traces de l’agresseur.


Si ce sont des ossements, c’est différent. Il faut pouvoir établir des différences, voir si ce ne sont pas des ossements de bœufs, de chiens, etc. Si effectivement, on a découvert des ossements et un chapeau, l’autre étape consiste, à chercher entre autres, s’il y a des plaies par balles, car des projectiles peuvent rester dans le corps. Est-ce qu’on l’a décapité avec une machette ou un couteau – afin de voir dans quelles conditions cela a été fait. Il faut pouvoir l’expliquer.


La deuxième démarche, c’est d’aller regarder s’il s’agit véritablement de l’ADN du journaliste. Pour se faire, il faut se rendre chez le journaliste pour aller chercher ses habits, ses effets personnels, sa brosse à dents, des choses susceptibles d’avoir des traces de son ADN aux fins de comparaison. « Est-ce que cette démarche a été faite, je ne le sais pas. Vous ne pouvez pas prendre [les échantillons], les envoyer à l’étranger et puis demander s’il s’agit de Vladjimir Legagneur. Il faut qu’il y ait un élément de comparaison».

L’étape suivante, explique le médecin, c’est – s’il y existe des traces de balles— regarder quel type d’arme a été utilisée voire quelle personne portait cette arme. La police pourrait voir quelle arme et quel présumé bandit l’a tué. « C’est ça la démarche. Mais je ne sais pas laquelle ils ont suivie », dit-il.


IMPOSSIBLE DE FAIRE LE DEUIL ?


Dans la poursuite de notre enquête, nous avions contacté un proche de Vladjimir Legagneur afin de discuter sur les avancées connues du dossier. Des années après les évènements, il dit être encore nourri par le chagrin de se voir impuissant dans une telle situation –assurant que si c’était lui, le photojournaliste ferait quand même quelque chose afin que justice soit rendue à sa famille. « Je me sens affaibli. Je n’ai pas de la force pour pouvoir m’exposer », avance Philippe Pierre (nom d’emprunt), soulignant que Vladjimir Legagneur ne sortira jamais de sa mémoire.


Footballeur durant son temps libre, Vladijmir aimait le challenge. C’était un grand fan de l’équipe de France. Un passionné de Zinedine Zidane. Il aimait la boxe. Son rêve était de devenir un excellent boxeur pro. Il était un rude travailleur - qui est toujours en mouvement.


« Vladjimir Legagneur est plus qu’un ami qui s’est transformé en famille. On était tellement proche qu’il était comme mon bouclier. Quand on m’a appelé pour me dire qu’il avait disparu, j’étais au travail. C’est sa femme qui m’a appelé pour me dire qu’il n’est pas rentré – je lui ai répondu qu’il allait quand même revenir parce qu’il avait l’habitude d’aller dans cette zone », confie ce proche. Quelqu’un qu’il a croisé de manière fortuite qui s’est transformée en ange gardien.

Vladjimir, était selon lui, quelqu’un sur qui un ami peut compter. Malheureusement, il a disparu et rien n’est fait pour découvrir la vérité, se plaint-il. « Quand il est arrivé à Grand Ravine, à midi, il a appelé sa femme pour lui dire qu’il est parvenu à destination. Donc, il était véritablement à l’intérieur de Grand Ravine. Entre 14 et 24 jours après, la messagerie WhatsApp de Vladjimir émettait encore », ajoute le proche qui affirme que jusqu’à présent la brosse à dents autant que l’ordinateur portable de la victime sont entre les mains de la DCPJ.


« Jusqu’à présent, la DCPJ n’a pas donné les résultats du test d’ADN », regrette cette source qui dit avoir mené sa propre petite enquête en contactant des personnes de la zone qui lui ont confié : « Qu’il y a effectivement quelque chose de bizarre qui s’est passé ! Tout le monde le confirme – mais a peur d’en parler », avance-t-il. La consultation d’un prêtre vaudou aurait confirmé la mort du journaliste par décapitation, ajoute-t-il. « Si la police avait véritablement la volonté, je ne dirais pas que justice serait faite - mais elle aurait pu trouver quelque chose », poursuit le proche, fustigeant le manque de volonté des autorités pour faire jaillir la lumière sur l'affaire.


Pour cela, cet ami de Legagneur refuse de « parler de la mort, il n’y a pas encore de preuve. Je préfère parler de disparition. Quand quelqu’un parle de la mort, cela me dérange. Je ne veux pas qu’on parle de la mort - il n’existe pas de preuves ». Il confie avoir demandé en rêve au journaliste pourquoi a-t-il disparu, ses proches et tout le monde le recherchent partout. « Quand quelqu’un parle de sa mort, je suis dérangé. Dans ma tête, il n’est pas mort », confie-t-il.


Plusieurs personnes contactées, voire des proches et amis.es, ont peur de parler du sujet par crainte de représailles.


Fin 2018, le mandat d’instruction du juge chargé du dossier, Jean Wilner Morin est arrivé à expiration et n’a pas été renouvelé. Des auditions ont été menées. Des années après, le média d’information et d’investigation en ligne a contacté le juge Jean Wilner Morin pour essayer de lui soutirer des informations, il nous a répondu à la négative en ces termes :

« J’ai un devoir de réserve. Il m’est interdit d’accorder d’interview sur un dossier dont j’avais la charge et qui est toujours en traitement dans la juridiction. Ce qui est sûr, je ne travaille plus sur ce dossier, il est peut-être distribué dans un autre cabinet d’instruction s’il a été récupéré aux bureaux du Bicentenaire », a-t-il souligné.

En guise de rappel, depuis juin 2022, le Palais de Justice logé au Bicentenaire est contrôlé par les gangs armés de Village de Dieu qui ont obligé les autorités à déménager le Parquet au local de l’Office de la Protection civile (OPC) à Lalue. Lors de l’invasion du Palais de Justice par les gangs, des dossiers auraient été emportés, voire détruits.


Milo Milfort

Ce projet de contenus est financé par l’IFDD/OIF.




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