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Contre vents et marées, le centre culturel KIREKK reprend du service à Carrefour-feuilles

La violence des bandes armées qui a éclaté à Carrefour-Feuilles en août dernier a causé des morts, des blessés et a forcé des milliers de personnes à se déplacer. Cette tempête a également emporté avec elle le centre culturel du Koletif Inivesitè pou Ranfòsman Edikasyon Kominotè ak Kilti (KIREKK). Environ deux mois après, le phœnix renaît, annonçant un lent retour des jeunes et une petite pluie d’espoir arrose les cœurs, dessinant une reprise lente des activités.


Reportage


C’est week-end. Ce samedi matin, à Carrefour-feuilles, le soleil balai déjà les nuages avant de se porter au zénith d’un ciel timide qui dessine l’espoir du retour de la vie dans le ghetto. À la rue St Gérard, ce carrefour, lieu de rencontre de presque tous les chemins du quartier, des motards font le va-et-vient. La station de taxi de la place héberge quelques chauffeurs et marchandes qui nous regardent d’un air de chien battu. Nous poursuivons le chemin jusqu’à la porte d’entrée de l’Université St Gérard, le local du Koletif Inivesitè pou Ranfòsman Edikasyon Kominotè ak Kilti (KIREKK).


Franchir la sombre barrière orpheline de son gardien, prendre l’escalier pour accéder au centre culturel de Kirekk, nous avons rencontré ces jeunes qui célèbrent, pour la plupart, la réouverture de leur espace de prédilection. Dans la salle qui abrite une bibliothèque, un espace de jeux transformé par moment en salle de conférence ou de formation, ils se rencontrent pour la première fois après des mois d’absence, de stress, de peur, de nostalgie et de désespoir, essayant de recoller les morceaux.


« On est né à Carrefour-feuilles. C’est là qu’on a grandi. C’était on ne peut plus dur de laisser cette zone un bon matin sans savoir ou se donner la tête », explique Job Fleurismé, étudiant en Sociologie à la Faculté des Sciences humaines (FASCH) de l’Université d’État d’Haïti (UEH). Job raconte que lors de l’éclatement de cette tempête, il s’est réfugié à la faculté pendant un moment. Peu après, les responsables étaient obligés de fermer l’espace. Il prit sa valise et partit pour Thomassin dans les hauteurs de la capitale.


« Pendant tout ce temps, j’étais très stressé. J’ai essayé la lecture et la musique, mais ce n’était pas assez. Je pensais que nous avions perdu », nous raconte le jeune animateur de l’atelier des jeux d’échecs du centre, avec sérénité en essayant de garder un sourire qui disparaît d’une seconde à l’autre. Le fils d’impasse Dieudonné s’amuse à expliquer aux jeunes comment déplacer les pions dans le jeu, quel comportement adopter et comment gagner. « L’échec est un jeu d’esprit, de réflexion, ça nous donne la maîtrise et améliore notre comportement », explique-t-il.


Sur la table d’à côté, Lensky et Jamesley, deux adolescents de 15 ans, se donnent à fond dans une partie d’échecs. Ils ne partagent pas seulement des sucreries, mais de la joie, un sentiment de réjouissance et de reconnexion. Cette énergie se lit sur leur visage comme si cette partie d’échecs était pour eux une victoire sur l’absence. « Personne n’était à l’aise, tout le monde a fui la zone, nous aussi. Mais on est de retour », répond Lensky Cadet, tout souriant dans son t-shirt blanc.


Ces deux jeunes adolescents habitent à quelques mètres l’un de l’autre. Ils sont amis depuis leur plus tendre enfance. Ils jouent à toutes sortes de jeux pour s’épanouir. C'était la première fois que des individus allaient les arracher de leur zone de confort. Ils se sont séparés pendant un bon bout de temps. Ils ne pouvaient qu’échanger des salutations aux téléphones. Ils ont retrouvé cet amour et cette joie de vivre dans une partie d’échecs au centre culturel de KIREKK.


Christelle Augustin, dans la vingtaine, est étudiante à la FASCH. Elle n’est pas de Carrefour-Feuilles, mais elle accompagne l’un de ces amis qui étaient obligés de quitter la zone. « Mes amis ne sont pas encore revenus jusqu’à présent », nous confie-t-elle.


Si certains viennent pour relancer les activités et retrouver la joie qui leur était enlevée, d’autres viennent pour tester cette possibilité d’un retour à la maison. Cette étudiante en psychologie qui était très touchée par la situation de ses amis compte retourner au centre. « Le jeu d’échecs, c’est amusant et instructif », dit-elle.


KIREKK, dans une démarche de militance ?


Après cinq ans de résistance et d’action communautaire contre la multiplication de la violence à Carrefour-Feuilles, le Koletif Inivesitè pou Ranfòsman Edikasyon Kominotè ak Kilti (KIREKK) s’est vu violemment attaqué et délogé par cette même violence qu’il essayait de prévenir. Les responsables tout comme les pratiquants.es ont vidé les lieux. Si certains ont pris le chemin d’une province, la majorité attendait, dans des camps de fortune à Port-au-Prince, l’arrivée d’une solution miracle.


« Je suis heureux d’être à nouveau ici. C’est le moment tant attendu », relate Othniel D’Haïti, photographe de l’organisation. Se tortillant sur sa chaise, il retourne sur le passé douloureux. « Cela m’a brisé. J’étais obligé de me réfugier à Arniquet dans le Sud », nous confie-t-il, soulignant qu’il a passé plus de deux mois avant de revenir. « Je suis dans la zone depuis 2004. J’avais entre 6 ou 7 ans quand je suis venu. J’ai grandi ici. Du jour au lendemain, quelqu’un vous force à quitter sans aucun espoir d’y retourner, il n’existe pas de plus pénible situation », témoigne le jeune résidant.


Stanley Elevetus est l’un des responsables de la bibliothèque du centre. Pour lui, cette réouverture a une signification pour l’organisation, mais aussi pour tout le quartier. « Nous sommes revenus. Nous relançons les activités, c’est pour dire que nous devons garder l’espoir. C’est pour dire que nous ne voulons pas perdre Carrefour-Feuilles », précise ce jeune leader, soulignant que cela ne parle pas uniquement des droits des individus, mais aussi de leur attachement avec leur zone. « J’ai tout appris ici. Le football, le jeu aux billes, faire des amis et tout. Partir d’ici, ça a creusé un vide qu’on n’oubliera jamais », lance-t-il.


À l’occasion, nous avons rencontré Steeve St Hilaire, journaliste et membre de l’équipe de communication de l’organisation et bibliothécaire au centre. Pour lui, au regard de l’évolution des choses, KIREKK s’inscrit dans une démarche de militance. « C’était un coup dur pour toute l’organisation. Ces tensions ont chamboulé notre agenda pour l’année. Mais nous nous sommes dit que nous avons connu le pire. Pas question d’abandonner », rétorque Steeve. Selon lui, dans cette démarche, son organisation ne veut pas arrêter de jouer son rôle dans la recherche de l’harmonie et la prévention de la violence dans les communautés.


« KIREKK a organisé des campagnes de sensibilisation contre la violence. Il y a des fresques murales qui en témoignent. C’est cela notre travail. La violence apportée dans la communauté nous dépasse, mais nous allons continuer à épargner nos jeunes sur ce chemin », rassure le jeune de Sicot, une localité de la communauté. Le responsable s’attribue un satisfecit pour les efforts conjugués par son organisation en dépit des difficiles barrières à sauter. « Peu importe si l’on arrive à toucher le but, nous avons fait ce que nous avions à faire, nous avons fait notre boulot, c’est déjà pour nous une satisfaction », s’enorgueillit Steeve.


Selon les jeunes rencontrés, il s’agit d’un très lent retour à la normalité. Ce sont des zones comme le marché Tunnel, Bredy, Sicot, Miron qui accusent pour l’instant le retour de certaines familles. Les zones qui représentaient le foyer de la violence et les zones avoisinantes sont restées paralysées. Ceux et celles qui sont de retour acceptent bel et bien qu’ils soient sous l’empire des gangs qui circulent sans ambages et commencent par rançonner les gens. Si KIREKK essaye d’allumer le soleil de l’espoir, il n’en reste pas moins que c’est une lumière qui se lève et s’assombrit dans la plus grande fragilité.


Jean Robert Bazile


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