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Des victimes de discriminations et d’exclusion dans les églises protestantes haïtiennes témoignent

En Haïti, la relation entre les Églises protestantes et leurs membres reposerait sur une certaine tension négociée entre un petit groupe de dirigeants et une foule de dirigés.es. Si la grande majorité doit s’adapter et se plier sous peine de sanctions, voire d’exclusion, nombreux sont les jeunes qui témoignent avoir quitté leur assemblée.

CP: Haiti24



Reportage


Il est à peine 9 heures du matin. On est à Lilavois dans la Plaine du Cul-de-sac, au nord de la capitale. Le soleil commence par se faire sentir brutalement. Ce dimanche-là, les fidèles des églises de la place défilent. Guerlange Coladin, qui vient à peine de sortir du 1er culte de la sienne, nous reçoit chez un ami, membre de la congrégation.


Ses débuts n’étaient pas faciles dans cette assemblée. Mais elle a continué à la fréquenter jusqu’à se faire plonger dans les eaux du baptême. Si au départ elle espérait œuvrer dans le ministère à travers les différentes activités de l’église, elle a pourtant perdu tout espoir après avoir été mise à l’écart. Tout a débuté avec une histoire de coiffure. « J’avais mal à la tête quand à l’école on m’a imposé un modèle de coiffure. Ne pouvant pas me peigner tous les jours à cause de la maladie, j’étais obligée de porter une greffe. C’est à partir de ce moment qu’ils ont commencé à m’écarter », confie la jeune fille dans la vingtaine, d’un ton de révolte.


Les membres de l’assemblée ont rapidement mis de côté Guerlande sans même la questionner. Elle n’a plus de carte de persévérance ou pour le moins, sa carte de membre baptisé. Si elle n’a pas quitté la congrégation, elle est devenue une étrangère et s’est repliée sur elle-même. Elle reste en dehors des activités de l’église et continue de vivre sa vie au prix des hostilités de ceux et celles qui sont censés être ses frères et sœurs en Christ. « Certains responsables ne répondent même pas à mes salutations puisque maintenant, je porte du pantalon dans la rue, je mets du rouge à lèvres et de faux ongles », nous confie - t-elle.


Assise sur un sofa rouge, les pieds croisés, les sourcils froncés, Guerlange balance sa rage contre cette institution qui, selon elle, pratique la discrimination. « Dans cette église ils vous jugent sur votre apparence pour vous rabaisser. Ils croient savoir qui d’entre les membres est chrétien.ne ou pas, bon/bonne ou mauvais. e. Ils sont les plus saints et font croire à d’autres qu’ils n’ont rien à voir avec le bon Dieu », révèle-t-elle, ajoutant que certains membres et responsables de son église sous-estiment les autres.


Tout comme Guerlande, Vanessa Dorange fut discriminée dans l’église qu’elle fréquentait, dès sa petite enfance, à cause d’un pantalon qu’elle a dû porter de manière circonstancielle. « Ça a commencé dès lors que j’ai entamé mes études universitaires. J’étais obligée de porter des pantalons puisque je rentrais tard. Il était raisonnable pour une jeune fille de porter un pantalon pour faciliter la montée du bus. Ils m’ont mis totalement à l’écart sans me questionner, sans essayer de comprendre », se souvient la jeune sociologue et professeure de sciences sociales.


Les dames-missionnaires de l’assemblée ont commencé à l’éviter du regard et à ne pas répondre à ses salutations. « C’est une forme de rejet pour dire que je suis impure et que je n’ai pas ma place auprès d’elles. Ces genres de comportements ont perpétué jusque dans les cultes et finalement j’ai été interdite de participer dans les cérémonies de sainte cène à l’église », raconte Vanessa.


Selon elle, dans son église, il y a un modèle de chrétien ou chrétienne taillé sur mesure. Quiconque accuse un certain écart se fait automatiquement jeter dans l’oubli. « Pour eux, la jeune fille pieuse est celle qui est sans tresses, sans rouge à lèvres, sans vernis à ongles, sans boucle d’oreille, sans pantalon », pense la jeune sociologue.


À comprendre Vanessa, ces églises chrétiennes et protestantes jugent sous apparence et vous infligent un traitement qui serait, selon elles, proportionnel à la personne que vous êtes. « Elles décident de celui ou celle qui doit trouver grâce aux yeux de Dieu. Une fille coupe ses cheveux comme moi je le fais, une personne qui fait des dreads, un garçon qui laisse ses cheveux grandir, une fille qui porte une jupe courte et même des rouges à lèvres sont des personnes indignes », fait-elle savoir.


Le fameux « banc noir » : symbole d’exclusion…


Wideline Ducasse est journaliste et infirmière de formation. Elle fait ses débuts dans l’une des congrégations de la Mission de l’Église de Dieu en Haïti. La jeune fille a été traitée de rebelle pour avoir refusé d’obéir le plus servilement possible aux principes imposés par les responsables de l’assemblée. « Les pasteurs de ces assemblées se prennent pour des chefs suprêmes. Eux seuls ont le droit à la parole et vous êtes obligés de dire amen à tout ce qu’ils disent. Si vous questionnez ou du moins vous remettez en question leur arsenal de principes, vous êtes automatiquement considéré. e comme rebel.elle et ils sont prêts à vous mettre dehors », précise-t-elle.


Pour Wideline, il s’agit d’une structure clanique. « Tout comme il y a des clans dans la société, l’église n’est pas différente. Quelqu’un qui donne beaucoup d’argent, il reçoit plus de respect et d’encadrement. S’il a un problème, ils se lèvent en foule pour aller le voir. Cette discrimination, on la trouve dans toutes les entités de l’église », dit-elle constater tout en regrettant qu’un pauvre dans cette même église n’ait pas droit à cette solidarité.


Dans la plupart de ces églises, les responsables auraient tout un répertoire d’actions pour sanctionner ceux et celles qui refusent d’obéir aveuglément à leurs ordres. Si certains vont jusqu’à vous demander de partir, d’autres vous isolent. Ils vous humilient jusqu’à obtenir votre départ ou votre pleine soumission. « À l’église où persévère ma mère, le pasteur interdit les relations amoureuses. Si deux jeunes s’engagent dans une relation sentimentale, il vous donne deux ans pour vous marier », raconte Wideline Ducasse, précisant que si vous ne voulez pas vous marier aux vœux du Pasteur, il vous sanctionne.


Si Ducasse est en colère contre ses pratiques, ce n’est pas uniquement pour le fondement de ces cas de violation des droits de la personne qu’elles sont sujettes. Elle est aussi préoccupée par la conséquence de ces actes. « Si c’est un.e jeune de quinze à dix-huit ans ? À dix-huit ans, il/elle vient à peine de terminer ses études. Si elle/il est intelligent.e, en deux ans, il.elle supposé.e à la fac, le pasteur l’exige à se marier. Comment va-t-il/elle faire pour subvenir à ses besoins et répondre aux exigences du mariage ? », questionne Ducasse.


Mépris, discriminations, préjugés, marginalisation, exclusions, Wideline Ducasse raconte la descente aux enfers des jeunes des églises protestantes assénés par les « violences symboliques » perpétrées par leurs pasteurs et autres officiers des églises. « Dans cette église, il y a un banc peint en noir, si vous êtes sous sanction, c’est là votre seule place. Vous n’avez pas le droit de donner même une offrande. C’est une exclusion totale », martèle la jeune infirmière qui ne manque pas de mots pour signifier ce banc noir.


« Le banc noir fait penser à la noirceur, au péché, au diable. C’est pour vous dire que vous êtes impur.e sal.e et indigne », informe-t-elle avec grande frustration dans la voix.


Une église, deux poids, deux mesures ?


« Mon problème avec l’église c’est que les dirigeants traitent les membres de manière inégale. Il y a des sièges que certains membres ne peuvent pas prendre lors des cultes. Si ça arrive, ils vous demandent de quitter cette place », dénonce Marie Claude Orvil. L’étudiante en Science Comptables a dû laisser sa première assemblée à cause de ces écarts de comportement doublés d’un manque d’encadrement. Cette congrégation, dit-elle, n’offre aucune possibilité à un.e jeune de se réaliser.


« Il y a des membres privilégiés. Ils reçoivent tous les services et jouissent de tous les privilèges. S’ils ne viennent pas au culte un jour, ils reçoivent des visites, les membres s’inquiètent », souligne la jeune Marie Claude

.

Les premiers contacts de la jeune fille avec la discrimination et la catégorisation des membres dans cette église l’ont aidée à comprendre la dynamique des assemblées. Ce qui a provoqué son abandon. « Mais vous [les non-privilégiés], vous pouvez vous absenter même pendant un mois pour n’importe quelle raison. Cela ne les regarde pas. Mais quand vous êtes de retour, ils vous critiquent d’être venu à l’église quand vous le voulez », raconte la jeune étudiante dans sa sérénité.


Les victimes de discriminations et d’exclusions s’accordent pour dire que les membres de leur église se sont même donnés des pouvoirs divins. Prenons le cas de Anthonia Joseph, mère d’une adolescente, toutes deux faisant partie de la même congrégation. Alors qu’Anthonia était tombée malade, elle a fait appel aux membres de l’assemblée. « Ça ne sert à rien de prier », ont-ils répondu puisqu’elle vivait en concubinage avec le père de son enfant. Laisser sa maison et son mari était la seule solution viable pour être guéri, ont-ils laissé croire.


Jean Robert BAZILE


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