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« Kore Tifi », l’arme à émancipation de Fondation Toya

« Kore Tifi » est le nom d’un programme mis en œuvre par l’organisation féministe Toya en vue de créer un espace d’émancipation pour les filles et femmes. Il vise à déconstruire les jeunes et adolescentes sur les perceptions diffuses autour des rapports de pouvoir dans la société. Ce club, implanté à Carradeux, dans la commune de Tabarre et à Morne Lazare, commune de Pétion Ville, accueille des filles de 8 à 19 ans au bord d’une table de concertation sur les problèmes liés au VIH/SIDA et les violences orchestrées contre les femmes et les filles dans la société haïtienne.



Reportage


« Maintenant, si quelqu’un me dit ou me fait quelque chose de mal, je sais comment y répondre puisque je sais que j’ai aussi un droit tout comme lui », clame Alisha Kimberly Soraya avec une énergie qui combine fierté et satisfaction sur le visage. Quinze ans, cette adolescente prépare ses examens de 9e année fondamentale tout en restant accrochée à ce club qu’elle a intégré depuis deux ans. « En mettant en pratique ce que j’apprends, je me sens à l’aise, je me sens en pleine forme. On apprend à ne pas laisser les autres violer nos droits, nous manipuler et nous parler comme bon leur semble », affirme-t-elle.


Pour Alisha Kimberly, Kore Tifi est la meilleure des initiatives qui puisse exister dans la société haïtienne optant pour un élargissement du club. « Si je devais ajouter quelque chose à ce programme, je suggérais qu’il intensifie les sensibilisations sur la lutte contre les violences faites aux filles », termine la jeune Soraya. Du même souffle, Kayrah Fritzline Marseille, prend la parole et justifie le fondement de Kore Tifi. « Dans la société, les garçons ont plus de droits et d’importance que les filles. Voilà pourquoi Kore Tifi vient les aider à être conscientes de leur valeur, de leur capacité », argumente-t-elle.


Kayrah Fritzline, 14 ans, est une élève de 8e année fondamentale. Elle témoigne que c’est grâce à des amies de son voisinage qu’elle a entendu parler du club. Elle s’intègre et se retrouve là-dedans. Elle raconte que le club a changé sa vie en la libérant de timidité et de la paresse. Il s’inscrit déjà dans la parité pour le partage des privilèges. « Ce que les hommes peuvent faire, les femmes peuvent aussi le faire », s’enorgueillit la jeune adolescente. À son âge et en dépit de son niveau d’études, elle est déjà consciente des enjeux de pouvoirs dans les rapports sociaux de sexe.


Nous rencontrons Schakinia Charles dans la cour de son école où elle est présidente de la classe du nouveau secondaire I. Dans son uniforme blanc et gris, elle reste calme et réservée en dépit de l’atmosphère mouvementée qui nous accueille ce lundi. Fraîchement intégrée, elle vient pour une raison et elle formule déjà ses attentes. « Je viens pour apprendre beaucoup plus de choses sur moi-même et pour participer à stopper les violences faites aux filles dans la société. J’attends beaucoup de ce programme. Je souhaite qu’il parvienne à stopper la violence dans la société en implantant d’autres clubs dans les autres zones du pays », avance Schakinia dans sa sérénité.


Dans ce club, toutes les filles rencontrées portent un discours sur la société. Ce, en rapport avec ce qu’elles assimilent lors des formations et ateliers. Si certaines d’entre elles voient le développement personnel lié à l’élimination de la timidité, de la paresse, d’autres voient le leadership et d’autres encore, les affaires. Socarina Maximain est de celles qui pointent du doigt le conflit alimenté par le mode de rapport que les hommes entretiennent avec les femmes dans la société. Elle s’approprie d’un discours purement féministe.


« Les violences faites aux femmes et aux filles continuent parce que les filles se laissent faire », déclare Socarina. Grande de taille avec une certaine lenteur dans les gestes, la jeune Socarina, 18 ans, se positionne dans le conflit pour l’égalité entre les sexes. « On sait qui on est, de quoi on est capable et dans la mesure de notre valeur », se vante-t-elle en postulant qu’il n’est pas normal que les garçons aient plus de pouvoirs que les filles. De là, elle présente Kore Tifi comme cet espace ouvert aux filles pour parler de ce qu’elles ne comprennent pas, parler des lieux où elles se sentent à l’aise et des violences faites aux filles.


Kore Tifi : Pour le bien-être des femmes et des filles?


Rose Carline Julien, infirmière et responsable de Club, présente cette initiative comme un projet à quatre vitesses. Dans la première phase, on a identifié les problèmes et leurs conséquences. On a mis en place une formule dénommée carte de sécurité où l’on invite les jeunes à dire quel lieu où elles se sentent en sécurité. « Certaines d’entre elles confient qu’elles se sentent beaucoup plus en sécurité quand elles sont à l’église, d’autres à l’école, d’autres aux restaurants et autres », explique-t-elle, soulignant que c’est à travers cette démarche qu’ils ont identifié ces deux zones cibles.


La responsable nous confie que certaines jeunes filles racontent qu’à l’école, les professeurs leur font des avances et des propositions indécentes. Ils leur demandent d’échanger leurs corps contre certains privilèges comme des notes et des considérations spéciales face aux sanctions. Certains professeurs, directeurs et maîtresses d’écoles agissent avec brutalité envers les jeunes filles, nous dit-elle. Elle soutient que les filles se sentent parfois harcelées sexuellement dans les écoles. Elles subissent des violences émotionnelles et se sentent en état d’insécurité même à la maison.


« À travers cette activité, on entend réduire voire éliminer les violences faites aux femmes et aux filles, changer la perception de la société sur la question de l’égalité entre les sexes », explique Mme Julien réprimant le fait que certaines personnes interprètent mal la question de l’égalité des sexes. « Certains voient la question de l’égalité dans la force, mais c’est une égalité en droit. Droit d’aller à l’école et jouir l’ensemble de nos droits. Exercer le métier de notre choix, vivre avec toute notre liberté », précise la formatrice.


Les autres phases visent à conscientiser les filles, à leur donner les supports appropriés et les amener à agir, selon la mentore. La militante féministe croit en une lutte pour la résolution des conflits de pouvoirs. « Si l’on doit sortir, l’on n’a pas besoin de se faire accompagner d’un garçon même si celui-ci est plus petit que nous », revendique Rose Carline Julien. Cette revendication motive sa détermination. Il faut que les filles arrivent à atteindre un niveau de confiance. On veut arriver à une société où il y a un équilibre de pouvoir. Le déséquilibre du pouvoir est la source de toutes les violences, martèle Mme Julien.


En dépit de certains défis auxquels le club doit faire face, Rose Carline Julien s’accorde un satisfecit pour le travail déjà accompli au cours des trois premières phases du projet. « Dans cette expérience, ma satisfaction est celle de voir les filles qui s’acceptent comme elles sont. Mince ou obèse, avec de petits ou de gros seins… Et surtout, leur compréhension et leur implication dans la lutte pour l’équilibre des pouvoirs », termine-t-elle.


Jean Robert BAZILE


Ce projet de contenus a eu le support de l’IFDD/OIF.

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