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Le calvaire sans fin des femmes kidnappées en Haïti

Depuis 2019, le kidnapping bat son plein dans le pays. Personne n’est épargné par ce fléau. Les violences, dont sont l’objet les femmes enlevées, sont des plus inimaginables. Nombreuses d’entre elles sont violées, torturées et parfois même tuées. Enquet’Action est allé voir des victimes.



Reportage


Coups et blessures, propos indécents, pressions psychologiques, mauvaises conditions d’hygiène, malnutrition, tels sont parmi tant de mauvais traitements subis par les victimes. Jeanne (nom d’emprunt) a vécu un véritable enfer lors de son enlèvement à Delmas en décembre 2021. Elle a passé pas moins de quatre jours aux mains de ses ravisseurs, enfermée dans une petite chambre contre son gré. « Dès mon arrivée, ils m’ont donné un paquet de biscuits et des sachets d’eau. Je n’avais pas le droit de prendre un bain, encore moins me brosser les dents », se souvient-elle.


Aujourd’hui, Jeanne vit encore avec les séquelles de ce kidnapping. Ravagée par la frayeur, elle limite ses déplacements dans ce pays où ce phénomène devient monnaie courante. Elle croit qu’elle n’est pas à l’abri d’un nouvel enlèvement.


« La peur reste constante. Je suis on ne peut plus prudente », avoue-t-elle, regrettant le fait que la population est livrée à elle-même face à un tel phénomène touchant toutes les catégories sociales. En plus d’être séquestrées, les femmes sont parfois violées par les ravisseurs. Un souvenir dont les victimes auraient préféré ne pas hériter à l’instar de Jacqueline (nom d’emprunt). Plus d’un an après son enlèvement, elle revit ses jours de séquestration.


« Ce n’est pas facile de surmonter ce douloureux moment. Je ne souhaite à personne de vivre ce qui m’était arrivé », lance celle qui a été enlevée à l’Avenue Christophe, non loin du Palais National, pendant l’année 2021. Comme beaucoup d’autres personnes, les proches de Jacqueline ont dû collecter une forte somme d’argent en échange de sa liberté. Un montant aux conséquences lourdes. « Nous sommes pratiquement décapitalisés et endettés. Le kidnapping ruine économiquement, physiquement et moralement », soutient celle qui a eu de graves problèmes de santé après sa libération.


Une énorme quantité de victimes…


S’il est difficile de mettre des chiffres reflétant la réalité des femmes enlevées, séquestrées, torturées, violées et même tuées, on sait néanmoins que l’industrie ne chôme pas. Pas moins de 796 cas d’enlevements ont été recensés en 2020, plus de 1 000 cas en 2021, selon le CARDH. Et pour l’année 2022, plus d’un millier ajoutés à plus de 2 mille cas d’homicides, dont 163 femmes et 22 filles, selon les données d’un rapport de l’ONU sur la situation en Haïti.


Selon la police haïtienne, en 2022, les enlèvements ont fait 1 359 victimes, dont 294 femmes et 23 filles. Des données qui ne présentent que la tête de l’iceberg quand on sait que l’écrasante majorité des enlèvements sont gardés secrets pour éviter les représailles dans un pays où ce sont les gangs qui gouvernent à la place des autorités. Il n’existe pas de données concernant le pourcentage de violences sexuelles parmi les femmes et les filles enlevées, car la plupart d’entre elles ne le signalent pas par crainte de représailles ou de honte.


« Cependant, les témoignages recueillis auprès de certaines victimes et témoins indiquent que les éléments des gangs armés utilisent très fréquemment la violence sexuelle lors des enlèvements », lit-on dans le rapport de BINUH publié en octobre 2022. Maître Gédéon Jean, responsable du CARDH, abonde dans le même sens. Il souligne qu’il existe des cas de viols collectifs sur les femmes prises en otage à maintes reprises.


« Cette affirmation se base sur l’échantillon dont dispose la Cellule d’Observation de la Criminalité (COC) du Centre d’Analyse et de Recherche en Droits de l’Homme (CARDH) », clarifie Gédéon Jean. Il rappelle que les victimes ne partagent pas les informations sur les conditions de leurs séquestrations. Beaucoup de femmes victimes préfèrent garder le silence en refusant de dénoncer leurs agresseurs. Toutefois, elles sont nombreuses celles qui ont brisé l’omerta, selon Me Maisonneuve.


« Environ 500 femmes violées ont déjà fait une déposition », informe le prêtre. Selon lui, le foyer de ces viols et violations des droits des femmes se trouve à Croix-des-Bouquets, Pernier, Saint-Michel de l’Attalaye et Gros-Morne. « Mais l’entrée sud de la capitale demeure la zone la plus dangereuse et la plus cruelle en matière de bilan », informe-t-il.


Plusieurs femmes victimes contactées pour ce reportage ont refusé de témoigner même sous couverture d’anonymat. Parler de ce sujet fait resurgir de très mauvais souvenirs selon elles. L’une d’entre elles a soutenu que témoigner sur cet événement dans la presse peut avoir, à l’avenir, de graves conséquences sur ses enfants. Cependant, plusieurs cas se sont invités tout seuls dans la presse suite à la diffusion de certaines images sur les réseaux sociaux.


Une photo de Stéphanie Arizone, nue avec deux armes attachées sur la poitrine tout en étant ligotée a fait le tour des réseaux. Elle a été enlevée au cours du mois de juillet 2022 après sa déportation de la République voisine.


Assemile Dieuseul, 34 ans, mère de trois enfants a été kidnappée à deux reprises, en août 2020 et août 2022. Elle a été torturée lors de ses deux enlèvements à Tabarre, d’après son témoignage au journal « Premye Okazyon » de la Radiotélévision Caraïbe. Les images ont révélé plusieurs cicatrices à divers endroits du corps de la victime dû aux mauvais traitements connus aux mains des ravisseurs.


Aux conséquences psychologiques désastreuses


Crise d’angoisse, anxiété, pensées suicidaires… font partie du lot quotidien des personnes victimes d’enlèvement. La lourde tâche reste de vivre avec ce traumatisme. De l’avis du psychologue Wilcox Toyo, la privation de la liberté d’une personne peut occasionner beaucoup d’émotions et de mauvaises sensations. Et ceci, même chez une personne saine, bien avant le drame.


« Normalement, une personne qu’on met en captivité doit être dérangée. Après un cas de kidnapping, la victime est plongée dans une profonde détresse », affirme le spécialiste en santé mentale précisant la vulnérabilité des femmes face à un tel phénomène. Elles sont souvent atteintes de dépression et ont peur de sortir seules. Une épreuve qui est difficile à surmonter, vu la multiplicité des crises de panique.


« Les impacts peuvent varier d’une personne à une autre par rapport à la capacité de résilience de la personne en question. Certaines personnes développent d’autres maladies mentales graves », souligne M. Toyo tout en insistant sur la nécessité de soutenir une femme victime. De l’avis du psychologue, une oreille attentive peut s’avérer importante dans ces moments afin de l’aider à surmonter la situation. « Ce qui peut renforcer son mécanisme de défense pour qu’elle puisse faire face à l’événement », précise Wilcox Toyo.


Le travailleur en santé mentale conseille à la population de ne pas culpabiliser les femmes victimes. Un comportement qui peut les plonger davantage dans la dépression au point même de vouloir se donner la mort. Il affirme qu’il n’est pas nécessaire de mettre la pression sur la victime. « Il se peut qu’elle ne soit pas encore prête à parler. On doit cependant l’aider à se reprendre au fur et à mesure. Ce qui va atténuer les risques de dépression, de crise d’angoisse ou encore d’attaque de panique », précise-t-il.


Le droit à la sécurité et à la vie est loin d’être garanti en Haïti. Ce, malgré leur mention dans la constitution haïtienne de 1987. « Les droits humains ne sont d’actualité à aucun niveau en Haïti », se désole Jean Gardy Maisonneuve, défenseur des droits humains. Selon lui, ces droits sont très précaires, car ils sont fragilisés par l’État qui devrait les garantir. « La progression des cas d’enlèvement est due à l’irresponsabilité de l’État. Les bandits prennent du terrain devant le silence total des autorités », expose-t-il.


« Les droits humains se dégradent constamment et considérablement en Haïti. La démocratie et l’État de droit apparents sont mis à nu. Le droit à la sécurité et au respect de l’intégrité physique deviendrait une chimère dans ce contexte où les gangs opèrent et kidnappent sur quasiment tout le territoire, torturent et violent atrocement les filles », conclut le CARDH, dans son rapport titré « L’État des droits humains » en 2021.


En dépit de la loi sur l’enlèvement, la séquestration et la prise d’otage de personnes votée au Sénat de la république en novembre 2008 et à la chambre des députés en janvier 2009 et publiée dans Le Moniteur le 20 mars 2009, rien n’arrête l’industrie du kidnapping en Haïti. La 49e législature haïtienne voulait éliminer ce phénomène ayant fait surface en 2004, au lendemain de l’exil de l’ancien président Jean Bertrand Aristide. Cette loi prévoit de lourdes sanctions contre les auteurs et les complices de l’enlèvement.


L’article 293-1 mentionne entre 15 à 20 ans de travaux forcés. La perpétuité est prévue au cas où l’enlèvement suivi de séquestration aura été accompagné de violences, d’agression sexuelle, de tortures corporelles… selon l’article suivant. Les articles 293-5 et 293-6, quant à elles, prévoient les mêmes sanctions pour les complices et coauteurs qui, tout comme les auteurs, ne pourront en aucun cas bénéficier de la liberté provisoire ni la main levée du mandat de dépôt ou d’arrêt. En attendant de voir l’application de ses mesures, les Haïtiens et Haïtiennes de toutes catégories sociales continuent de vivre sous le poids de l’insécurité généralisée avec le kidnapping, sa forme la plus manifeste.


Fanfan FABIOLA


Ce projet de contenus a eu le support de l’IFDD/OIF.

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