Le Centre National de Radiothérapie victime de la débâcle post-séisme ?
- 4 févr. 2018
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 4 jours
Depuis dix ans, la première pierre de la construction d’un Centre national de radiothérapie attend le lancement effectif des travaux. Les fonds alloués au projet ont été engloutis par la machine de l’État. Dans un pays où tout est prioritaire, les nombreux malades du cancer susceptibles de bénéficier de la radiothérapie sont placés sur une liste d’attente par les gouvernements qui se sont succédé avant et après le séisme.

Par Milo Milfort
Partie II : Le Centre National de Radiothérapie victime de la débâcle post-séisme ?
L’année 2018 aurait marqué les dix ans d’existence du Centre National de Radiothérapie, Chimiothérapie et de Médecine Nucléaire (CNRCMN), s’il avait réellement été construit à Port-au-Prince.
Selon un document retrouvé par ENQUET’ACTION, le bâtiment devait comporter quatre grandes unités :
une unité très fermée et sécurisée regroupant tous les locaux de traitement de radiothérapie ;
une unité ouverte au public abritant l’accueil, les services dont la clinique de consultation, la pharmacie, le counseling et la chimio-ambulatoire ;
une unité d’hospitalisation pour les traitements de chimiothérapie (fonction de soin hospitalier) ;
une unité de bureaux administratifs (fonction de gestion du centre).
Actuellement, Haïti dispose de méthodes traditionnelles de traitement du cancer comme la chimiothérapie et la chirurgie, mais pas des méthodes modernes telles que la radiothérapie et la médecine nucléaire, essentielles surtout dans les cas de cancer en phase avancée. L’établissement de ce centre spécialisé poserait donc les bases d’une modernisation du système de santé publique en répondant aux exigences techniques et organisationnelles liées au traitement du cancer.
« Le principe de la radiothérapie consiste à traiter notamment le cancer en soumettant les zones affectées à un bombardement de radiations ionisantes qui détruisent ou endommagent les cellules cancéreuses des organes concernés (tissus cibles), en attaquant et détruisant le matériel génétique, mettant ainsi les cellules dans l’impossibilité de se reproduire ou de continuer à se développer. Quoique ces radiations soient susceptibles de causer certains dommages aux cellules normales avoisinantes, celles-ci peuvent se reconstituer et recommencer à remplir leurs fonctions vitales », note ce même document retrouvé par ENQUET’ACTION.
Le coût total de ce projet était estimé à 40 millions de dollars américains, dont l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) devait fournir 30 millions pour la formation du personnel, l’acquisition des équipements et les autres dépenses d’opération. À ce jour, environ cinq personnes ont été formées : deux radio-oncologues en France, deux techniciens en radiothérapie en Belgique et un physicien médical au Canada, grâce au financement de l’AIEA, partenaire clé de ce projet crucial. Ces professionnels vivent et travaillent en Haïti, en attente de la construction du bâtiment, dont le coût est évalué entre 10 et 15 millions de dollars américains.
Le Fonds pour la Reconstruction d’Haïti (FRH) annonçait le 6 février 2013 de nouveaux financements « pour des projets à impact direct et durable sur les conditions de vie des citoyens », spécifiquement en vue de « réduire drastiquement le taux de mortalité liée au cancer en Haïti », sur requête du gouvernement haïtien.
« Le Comité de pilotage du FRH, sous la présidence de la ministre de l’Économie et des Finances, Mme Marie Carmelle Jean-Marie, a décidé de réserver 10 millions de dollars pour un projet de construction d’un centre national de radiothérapie, de chimiothérapie et de médecine nucléaire dans la commune de Port-au-Prince », lit-on dans la note de presse, mentionnant aussi que Jean-Marie avait elle-même été atteinte d’un cancer traité en Haïti.
Le FRH permettait de financer des projets orphelins pour lesquels il n’existait aucune autre source de financement. « Avec un taux de 58/100 000 personnes qui meurent du cancer du col par manque d’assistance, ce centre, premier du genre en Haïti, devait révolutionner l’accès aux soins de chimiothérapie et de médecine nucléaire », poursuit la note.
« Des fonds (10 millions de dollars) ont été sécurisés, à travers le Fonds de Reconstruction d’Haïti, pour la mise en œuvre du projet de Centre de Radiothérapie, y compris l’établissement du Registre National des Cancers. À cet effet, 6 millions de dollars US restaient à mobiliser », écrivait le ministère haïtien de la Santé Publique (MSPP) à la page 55 du rapport de ses « grandes réalisations 2012-2013 ». Jusqu’en septembre 2014, des documents officiels vantaient la présence de ces fonds.
Dans son rapport bilan 2011-2014, le MSPP, sous le label « lutte contre les principaux cancers », mentionnait en plus des « 14 sites de dépistage des lésions précancéreuses du col de l’utérus », les « fonds sécurisés (10 millions US$) à travers le Fonds de Reconstruction d’Haïti, pour la mise en œuvre du projet de Centre de chimiothérapie et de Radiothérapie ».
Mais où sont passés ces fonds ?
« Les fonds ont été réalloués vers d’autres projets après le séisme. Le projet pourrait être construit et maintenu pour des années avec 10 à 15 millions de dollars américains. Je ne sais pas où est allé l’argent. Je pense à l’aide au tremblement de terre en 2010 », confie le Dr Vincent DeGennaro, responsable de l’Innovating Health International, une institution travaillant dans la lutte contre le cancer en Haïti. « Le projet n’a plus de financement gouvernemental complet. »
L’ex-ministre de l’Économie et des Finances, Marie Carmelle Jean-Marie (MCJM), reconnaît que les fonds avaient bel et bien été réservés au projet, mais qu’ils ont ensuite été utilisés à d’autres fins. « Ça a été une vraie bataille pour obtenir ces 10 millions de dollars pour ce projet présenté par le MSPP. Ils ont accepté du bout des lèvres », se rappelle-t-elle.
« Mais entre réserver les 10 millions de dollars et les recevoir, il y a tout un parcours. Il faut présenter le projet et réclamer les fonds. J’avais démissionné et il n’y avait plus personne pour se battre pour ce centre. Ces 10 millions n’ont pas été affectés au projet de construction, mais utilisés à titre de support budgétaire. Ils ont payé des dépenses générales, de fonctionnement et même des salaires… Donc, fondus dans la trésorerie de l’État », se désole MCJM.
Elle déplore qu’après sa démission du gouvernement en avril 2013 pour « manque de solidarité de ses pairs », il n’y ait pas eu de suivi.
« La procédure n’a pas été respectée. Après un certain temps, le ministère de l’Économie et des Finances a dû faire face à certaines dépenses et a réclamé l’argent à la fin de l’année 2013 », affirme l’ex-ministre. « Il aurait été élégant d’informer le MSPP que les fonds avaient été utilisés à d’autres fins… ne pas les laisser dans le doute et continuer à travailler avec l’AIEA », reconnaît-elle.
Plusieurs rencontres, depuis 1990, entre l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) et le MSPP ont finalement abouti à la pose de la première pierre du centre oncologique en 2007. Ce centre, annoncé initialement en septembre 2004, devait être opérationnel en 2009. Le coût de la construction était alors évalué à 10 millions de dollars américains.
Environ 100 000 dollars américains, équivalant à l’époque à 7 millions de gourdes, auraient été utilisés pour la pose de cette première pierre. Celle-ci a donc eu lieu avec deux ans de retard. Depuis lors, la construction n’a pas bougé d’un pouce.
Le coordonnateur du Projet de rétablissement de la Radiothérapie en Haïti, Dr Jean Ronald Cornely, s’en lave les mains : « Je n’y suis pour rien. J’ai décidé de ne pas toucher à l’argent. Donc, de faire toutes les tâches techniques de suivi. Sachant que l’argent est synonyme de piège », insiste celui qui travaille sur le projet depuis plus de 26 ans. « Se pa 2 moun kap mouri la non. »
Selon des statistiques de la Directory of Radiotherapy Centres, les États-Unis comptent pas moins de 2 112 centres de radiothérapie, Cuba en a 9 et la République Dominicaine en possède 12.
Radiothérapie : chronique des difficultés…
Il s’agit en réalité d’un projet de rétablissement de la radiothérapie en Haïti, puisque le système a déjà existé dans le passé. Dans les années 1950 et 1980, l’Institut Oncologique National (ION) menait un travail important sous l’égide du Dr Charles Chevalier, avec l’aide du Dr Verginiaud Péan et du Dr Léon Colon. Environ cinq mille patients ont bénéficié d’un traitement intégral incluant chirurgie, chimiothérapie et radiothérapie (cobaltothérapie), appuyé par la Howard University de Washington D.C.
La cobaltothérapie est un traitement du cancer utilisant les rayonnements émis par le cobalt 60. Cette forme de radiothérapie était employée notamment contre les cancers de la tête, du cou, du sein et de l’utérus.
« Nous avions déjà eu un centre de cancérologie. Nous avions eu un appareil très ancien à l’hôpital Saint François de Sales. Un appareil qui n’existait qu’en Haïti. Il nous avait été offert depuis des années. Les autres pays avaient cessé de l’utiliser, pourtant on a continué en Haïti », se rappelle le Dr Jean Ronald Cornely, directeur exécutif du Centre National de Radiothérapie, Chimiothérapie et de Médecine Nucléaire (CNRMN).
Au début, cet appareil Janus servait beaucoup, mais devenu obsolète, il a ensuite été relégué au rang de déchet nucléaire. Il a été à l’origine de nombreuses complications, « responsables de la mort de bon nombre de malades. Ce n’était pas vraiment un appareil contrôlé pour savoir la quantité de rayons administrés.
Aujourd’hui, les appareils existants sont connectés à un ordinateur permettant de mesurer la dose reçue par le patient, mais aussi de simuler le traitement avant son application (planification) », ajoute-t-il.
L’ION a été remis au Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP) en 1986 et a malheureusement fermé au début des années 1990, rappelle le Dr Jean Cantave dans un article intitulé Situation du cancer en Haïti, paru dans le no 1 d’Info-Chir, revue haïtienne de chirurgie, en juin 2011.
Jusqu’en septembre 2004, les appareils de l’ION étaient encore présents en Haïti. Lors de la 48e conférence générale de l’AIEA à Vienne, la ministre de la Santé publique, Dr Josette Bijou, déclarait : « (…) nous voulons rappeler à l’attention du Directeur Général le dossier de la gestion des déchets de l’Institut oncologique national. En dépit de l’appui financier de l’AIEA pour le conditionnement, l’enlèvement et le transport des deux sources de cobalt radioactif, depuis le mois de juin dernier les conteneurs sont toujours sur place et constituent une préoccupation majeure pour ceux qui fréquentent leur environnement immédiat. Nous aurions souhaité que le nécessaire soit fait dans les meilleurs délais. »
L’appareil Janus décommissionné, comportant encore une activité radioactive, a finalement été récupéré par l’AIEA pour être transporté vers un site de stockage international en Norvège.
« Nous avions été contraints de l’éliminer pour le remplacer par des appareils modernes, plus sécuritaires, dans une structure adéquate protégeant l’environnement, le personnel soignant et la population en général », ajoute le Dr Cornely, qui assure que les autorités veulent désormais créer un centre moderne et reconnu mondialement. « C’est pourquoi on parle de rétablissement de la radiothérapie en Haïti. Elle existait déjà. Nous l’avons éliminée. Nous voulons y revenir, mais sous une forme beaucoup plus moderne. »
La pierre d’achoppement du projet demeure inconnue
Bien avant la pose de la première pierre, l’AIEA avait envoyé au moins trois délégations en Haïti pour inspecter l’espace et travailler sur le projet. Elles ont foré la propriété, prélevé des spécimens du sol pour analyse et donné par la suite leur accord pour l’établissement d’une construction destinée à abriter des appareils de radiothérapie.
Trois éléments importants faisaient office de prérequis imposés par l’AIEA pour l’érection du centre. Le premier, c’est le registre national, existant depuis 2011, mais qui jusqu’à présent ne fournit pas de statistiques nationales. Haïti fonctionne avec des données internationales. Le deuxième est l’Unité de dosimétrie et de radioprotection, un organisme chargé de contrôler le centre, de s’assurer que les machines délivrent des doses réglementaires et de superviser le contrôle environnemental. Cette unité existe déjà et dispose d’un staff de physiciens, environ sept personnes formées aux frais de l’AIEA.
Le troisième, et le plus important, est l’Autorité Nationale de Sûreté Radiologique (ANSR), prévue par la loi régissant la matière, votée et promulguée sous le gouvernement de Me Boniface Alexandre, au Journal Le Moniteur du 28 avril 2005.
L’ANSR est une institution multisectorielle censée regrouper les ministères concernés, notamment le MSPP, le Ministère du Commerce et de l’Industrie (MCI), le Ministère de l’Environnement et le Ministère du Plan (MPCE). Il revient à cette autorité de sûreté nucléaire de garantir la sécurité radiologique, mais aussi de prévenir et de réprimer toute menace liée au terrorisme nucléaire et radiologique, ainsi que le trafic illicite de matières nucléaires.
Cette entité n’existe que sur le papier. Et les difficultés ne datent pas d’hier.
Le 20 septembre 2011, à Vienne, lors de la 55e session de la conférence générale de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Azad Belfort, chef de la délégation haïtienne, soulignait dans son discours que la solution à bien des problèmes de développement auxquels Haïti est confronté pouvait être trouvée dans le cadre d’une coopération stratégique avec l’AIEA, dans les secteurs de l’agriculture, de l’environnement, de la planification énergétique et de la santé publique.
« Nous éprouvons pour le moment beaucoup de difficultés dans le cadre de la mise en œuvre de notre projet de centre de radiothérapie, mais nous estimons que le problème sera très bientôt résolu », disait-il.
Avec près de dix mille cas de cancer par an, si l’on se réfère aux statistiques internationales, ce projet apparaissait plus qu’impératif pour le bien-être et la santé du peuple haïtien. « Il importe de noter qu’avec le nouveau gouvernement qui sera mis en place bientôt, ce projet pourra, sans aucun doute possible, être mis en œuvre », prévoyait-il.
Ce qui n’a pas été fait. Et la nature de ces difficultés reste inconnue.
Dans le plan directeur de Santé 2012-2022 du MSPP, publié en octobre 2013, les autorités misaient grandement sur le centre de radiothérapie – qui n’existe pas encore et semble loin d’exister – pour lutter contre les principaux cancers (sein, col de l’utérus, prostate), et ainsi « réduire la morbi-mortalité liée aux principaux cancers ». Qui plus est, comme indicateurs, on avançait « le nombre et pourcentage de centres de radiothérapie fonctionnels par département ».
Le ministère de la Santé évoquait même le renforcement des services d’appui au diagnostic et au traitement, citant en exemple le laboratoire, l’imagerie et la radiothérapie, avec comme entité responsable le CNCRMN.
Pourtant, aujourd’hui, il n’y a aucun financement pour le projet et la construction du centre ne semble pas pour demain.
Entre-temps, le cancer continue de faire des ravages, lentement mais sûrement. Si les décisions et actions majeures qui s’imposent ne sont pas prises, peut-être qu’à l’horizon 2030, le chiffre de dix mille nouveaux cas annuels aura doublé, et que les populations, surtout les plus pauvres, continueront à être décimées par ce fléau dévastateur qu’est le cancer.
Ce texte a été publié le 4 février 2018 sur l’ancienne version du site.










Commentaires