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Silence, on kidnappe des journalistes en Haïti !

Ces cinq dernières années en Haïti, les journalistes sont devenus la proie facile des groupes armés qui font régner la terreur dans le pays en général, la région de Port-au-Prince en particulier. Au moins une trentaine sont tués, blessés, enlevés, victimes d’attaques ou de tentatives d’enlèvement, créant du coup, de la peur au sein de la corporation fonctionnant dans l’extrême précarité.


Reportage


Ils sont quelque dizaines de journalistes, patrons de médias, militants de droits humains, de proches et d’amis de Pierre Louis Opont, ex-journaliste et patron de média enlevé depuis déjà plus d’un mois, à fouler le macadam pour exiger sa libération. « Libérez Opont », « Aba Kidnapping », « L’État, assumez vos responsabilités », peut-on lire dans ces pancartes lors de cette marche organisée dans les hauteurs de la capitale, à Pétion-ville.


« Je lui ai parlé à trois reprises, mais c’est durant quelques secondes », lance Marie Lucie Bonhomme, journaliste et épouse de la victime. Elle souligne que les ravisseurs exigent de fortes rançons qui sont inatteignables. « Nous ne l’avons pas. Nous n’avons aucun moyen de pouvoir le collecter », laisse-t-elle entendre, la voix peinée. « Nous leur demandons de grâce, libérez Pierre Louis afin qu’il puisse prendre des soins de santé. Après tous ces jours sans sa prise de médicaments, c’est sûr que sa santé se dégrade. Cela peut lui être fatal », ajoute Mme Bonhomme, soutenant être en proie à une épreuve existentielle majeure.


Malgré une rançon donnée, l’ex-journaliste et patron de média kidnappé le 20 juin 2023 est encore entre les mains des membres du groupe armé dénommé Kraze Baryè, dirigé par le tout puissant chef de gang appelé Vithelhomme Innocent, semant la terreur jour et nuit dans la commune de Tabarre.

Et, avant Pierre Louis Opont, d’autres journalistes ont vécu l’enfer du kidnapping qui enveloppe le pays depuis fin 2018 dans l’indifférence totale des autorités qui sont accusées d'être de connivence avec les gangs armés qui sont plus de 300, selon des chiffres officiels.


Depuis le début de l’année, au moins 7 journalistes ont été enlevés en Haïti, la dernière en date étant Blondine Tanis, de l’émission « Tribune matinale » de Radio Rénovation FM, kidnapée en juin dernier et libérer environ une semaine plus tard - obligeant du coup de se rendre d’urgence à l’hôpital pour avoir été battue par les ravisseurs en vue de faire pression sur ses proches.


« Le journalisme m’a sauvé la vie »


On l’appelle Pierre Jacques parce qu’il exige l’anonymat, craignant encore pour sa sécurité même s’il ne vit pas au pays. Journaliste dans la trentaine avancée, Jacques a été enlevé en 2022, dans la commune de Delmas, à l’intérieur de sa voiture lors d’un rapt collectif effectué par le groupe armé qui contrôle Grand Ravine, quartier populaire de Martissant situé au sud de la capitale, où il y a cinq ans, Vladjimir Legagneur, un photojournaliste est porté disparu.


« Le journalisme m’a sauvé la vie. Peut-être qu’ils m’auraient exécuté si je n’étais pas journaliste », s’est-il confié à Enquet’Action tout en refusant d’aborder certains aspects clés de ce qui lui est arrivé. Un kidnapping qui a eu d’énormes impacts sur lui, à l’entendre parler. Une expérience qu’il compte consigner dans un document en cours d’écriture se réservant d’en aborder dans la presse.

Jacques qui travaillait pour un média numérique et une station de radio de la capitale nous confie que les bandits lui ont demandé s’ils travaillent pour un média en ligne et lequel. Ce qui a poussé le journaliste à questionner le type de rapport existant entre certains médias en ligne et les groupes armés. Car constituant un des canaux de prédilection pour que les gangs armés s’expriment dans l’opinion publique.


L’un des membres du gang lui a demandé d’appeler la radio pour laquelle il travaille afin de s’exprimer en direct. « Cela m’a beaucoup impacté. Je me suis rendu compte que je suis au même endroit que Vladjimir Legagneur. Je pensais que j’allais connaître le même sort que lui », affirme le journaliste multimédia qui depuis lors n’est plus stable au pays.


La mobilisation pour pallier l’impuissance


Face à l’impuissance des autorités qui abandonnent le pays aux mains des gangs armés, les journalistes se fient de préférence à la mobilisation des rues, des articles, notes et communiqués de presse, des capsules de sensibilisation et de multiples interventions à la radio pour dénoncer l’enlèvement d’un confrère ou consœur journaliste.


Parfois, pour pouvoir trouver de l’argent afin de donner aux ravisseurs, des collectes d’argent se réalisent dans le secret total — appauvrissant sur le coup des familles et proches de journalistes — l’un des métiers le plus précaires et le plus fragiles d’Haïti après le job de policier.

Les réseaux sociaux sont surtout le terreau de ces mobilisations faites d’appels incessants à la libération du journaliste enlevé. Des vidéos de personnalités et proches implorant la pitié des bandits. Et aussi, des affiches et visuels faisant le tour de tous les réseaux afin de sensibiliser les gangs.


Des sommes immenses sont globalement réclamées par les gangs comme rançon. Des journalistes après avoir été enlevés ont fait le choix d’abandonner le pays. D’autres font profil bas. Certains abandonnent automatiquement le métier obligeant de vivre des années encore avec des cicatrices immenses.


Phénomène global d’insécurité ?


Pour le journaliste Godson Lubrun, président de l’Association haïtienne des Médias en ligne (AHML), il s’agit d’une situation globale d’insécurité dans laquelle, les journalistes ne sont pas épargnés. Il appelle les autorités à assumer comme cela devrait être leurs responsabilités.


« C’est un phénomène qui globalement met le pays à genoux et de plus en plus tend à atteindre la corporation parce qu’il y a beaucoup de journalistes qui sont victimes », a-t-il fait savoir à Enquet’Action. Il rappelle qu’il s’agit d’une crise sécuritaire dans laquelle le pays est plongé depuis des années et que de plus en plus tendent à épouser d’autres formes touchant tous les compartiments de la société.

« Parfois les journalistes sont exposés parce qu’ils font leur travail qui leur exigent de sortir. Parce qu’on ne peut exercer le métier entre les quatre murs de votre maison. Il faut sortir. Il faut prendre des risques. Plus vous sortez — plus vous êtes à risque d’être victime », laisse entendre le travailleur de la presse. « Ce qui fait que les journalistes deviennent une des cibles privilégiées des bandits. Car la pratique médiatique vous oblige à sortir tous les jours. Ce qui fait que vous risquez d’être comptés parmi les victimes », désole-t-il.


Une situation impactant le métier


Des journalistes sont kidnappés chez eux, ou en route pour leur travail, ou en sortant de leur lieu de travail ou en sortant du reportage. Ce, dans un pays totalement pris en otage par des gangs armés mettant même en déroute les autorités se qui montrent impuissantes.


En raison de cette insécurité grandissante, la qualité des contenus des médias tend encore plus à baisser. Dans les médias, il existe très peu de reportages, encore moins de travaux de terrain haut de gamme. Les journalistes se contentent des évènements, des notes et communiqués de presse et des appels téléphoniques pour nourrir leurs contenus médiatiques.

« Quand les bandits exigent des sommes mirobolantes pour libérer un journaliste enlevé, c’est qu’ils ne comprennent pas que le journaliste est une voix pour les sans voix. Ils ne le comprennent pas. Cela sous-tend qu’il pourrait avoir besoin d’une voix pour faire entendre sa voix — qu’il ne la trouvera pas », souligne Godson Lubrun.


Certains enlèvements sont médiatisés. D’autres non. De grandes personnalités médiatiques sont enlevées et l’information reste dans un cercle très fermé, constate Enquet’Action. Ce, de peur que toute diffusion de l’information ne complique la situation de la victime. Les chiffres sont alarmants. Ils donnent froid au dos. Mais est loin d’être le reflet réel de la réalité.


Une situation catastrophique


De 2021 à date, au moins 16 journalistes dont 3 propriétaires de médias ont été enlevés. Deux ont été par la suite exécutés, deux autres portés disparus, a révélé le CARDH à Enquet’Action.

« C’est très inquiétant sur le plan quantitatif. Dans ce rythme-là, les journalistes seront très inquiétés. Et cela affectera leur travail si des mesures ne sont pas adoptées pour garantir leur protection », soutient Gédéon Jean, directeur exécutif du CARDH. Si en général la classe moyenne et les socioprofessionnels sont les premières cibles des ravisseurs, les données sur les journalistes montrent qu’ils sont aussi dans le viseur des kidnappeurs, ajoute M. Jean.


« Des mesures devraient être envisagées pour les protéger. En effet, les journalistes ont un rôle important à jouer dans la construction de la démocratie et de l’État de droit en Haïti », relate-t- il. Pour sa part, Godson Lubrun, journaliste et responsable d’association de médias en ligne croit que les journalistes comme tous les citoyens exigent un meilleur climat sécuritaire afin de pouvoir exercer sans crainte et peur leur profession. « Un meilleur climat sécuritaire pour pouvoir évoluer, c’est inévitable au moment où nous vivons », fait-il savoir.


Longue est la liste des victimes. Le 13 juin, Marie Lucie Bonhomme, journaliste à Radio Vision 2000 et propriétaire de la station de radio et de télévision Télé Pluriel, a été enlevée de force de sa résidence dans la commune de Tabarre, au nord-est de Port-au-Prince, emmenée à la base du gang « Kraze Baryè » et relâchée quelques heures plus tard.


Une semaine plus tard, le 20 juin, le propre mari de Mme Bonhomme, l’ancien président du Conseil Électoral provisoire (CEP), Pierre Louis Opont, a été enlevé par le même gang qui le détient encore aujourd’hui. Depuis lors, des organisations telles que l’Association des journalistes haïtiens et SOS Journalistes se sont jointes à la campagne pour la libération d’Opont, que plusieurs médias identifient comme le copropriétaire de Télé Pluriel.


Outre Tanis et Bonhomme, quatre autres journalistes ont été enlevés et libérés après le paiement de leur rançon cette année : Robert Dénis, directeur général de TV Canal Bleu et récemment élu président de l’Association nationale des médias haïtiens (ANMH) ; Lebrun Saint-Hubert, président et directeur général de la radio communautaire 2000 ; Jean Thony Lorthé, animateur de l’émission « Rafrechi Memwa » sur Radio Vision 2000 ; et Sandra Duvivier, journaliste culturelle, caméraman et membre du personnel de Telemax, la chaîne de télévision 5.


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