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Tabassée, exploitée et violée, Maryse Jean, la non-voyante durement éprouvée par l’insécurité

Rescapée de la guerre des gangs à Martissant en juin 2021, Maryse Jean* s’est réfugiée dans la commune de Cité-Soleil. Une année plus tard, elle a été de nouveau chassée dans les mêmes circonstances. Sans vision, sans domicile, la veuve sexagénaire arpente la route de l’Aéroport à la recherche de moyens de subsistance.



Reportage


Il est trois heures de l’après-midi. Maryse traîne déjà le lourd fardeau de sa longue journée sur la route de l’Aéroport, dans la capitale haïtienne. Un mouchoir délavé auréole, avec peine, sa tête. Son accoutrement émaillé de trous garde difficilement sa couleur initiale. La fatigue se répand sur son visage ridé. Elle s’arrête sur l’escalier d’une passerelle à proximité du rond-point communément appelé Trois Mains (3 men, en créole haïtien) pour essouffler. Elle ne sait plus où donner de la tête. « Je n’ai aucune idée de l’endroit où je vais dormir ce soir. Peut-être à côté de l’une des nombreuses entreprises se trouvant à proximité », lâche-t-elle, d’une voix terreuse.


Maryse arpente la route de l’Aéroport depuis le 8 juillet 2022 suite à une guerre de gangs à Cité-Soleil. Elle a dû se réfugier avec plus de 1 000 rescapés sur la place Hugo Chavez, commune de Tabarre, à quelques mètres de l’Aéroport international Toussaint Louverture. Mais, depuis la décision des autorités municipales de la zone de chasser de la place les réfugiés.es de cette guerre, sa blessure est devenue de plus en plus béante. Sans sommeil ni nourriture, la très malheureuse Maryse purge amèrement une peine qu’elle n’a pas cherchée. Sur son visage, le désespoir et la misère sont palpables.


Il est presque 16 h, le soleil s’apprête à nous tourner le dos. La sexagénaire n’a pas encore eu droit à son premier repas.


En 2021, Maryse résidait à Martissant, entrée sud de Port-au-Prince. Elle bénéficiait régulièrement de l’assistance du pasteur de l’église qu’elle fréquentait. Un jour, elle s’est rendue à son rendez-vous habituel. Le responsable de l’assemblée lui a demandé de patienter, le temps qu’il arrive sur place. Puis la nuit est arrivée avec son lot de cauchemars. « On m’a enlevé. Cinq hommes m’ont violée tout en me frappant », fait-elle savoir.


Son visage, ses genoux, sa cuisse portent encore les marques des blessures infligées par ses agresseurs. Pour Maryse, cet événement traumatisant a souillé sa dignité. « Depuis plusieurs années, je n’ai eu aucun rapport sexuel jusqu’à ce que les vagabonds me violent en me saccageant avec fracas », explique la veuve, les larmes aux yeux. Elle dit avoir été retrouvée, abandonnée au bord d’un canal à Pétion-Ville, deux jours après son enlèvement.


La séquestration de la sexagénaire est loin d’avoir été l’unique drame qu’elle a connu à Martissant. Les affrontements entre la bande à Izo (Village de Dieu) et Chrisla (Tibwa) lui ont coûté sa maison et son petit commerce. Mais sa plus grande perte a été son fils qui était en quatrième année de médecine. « Mon unique espoir a reçu une balle à la tête », se souvient-elle. Si Maryse s’était réfugiée dans la commune de Cité Soleil, c’est grâce à un don de 75 mille gourdes (environ 500 dollars américains) d’un ancien patron. Avec cet argent, elle s’est offerte une nouvelle maison dans ce bidonville. « Un ami m’a dit que si je loue une maison avec cet argent, je n’aurai pas d’autres moyens pour le renouvellement du loyer. J’ai suivi ses conseils avant de m’en acheter une », affirme-t-elle.


Maryse est arrivée à Cité-Soleil avec un œil et a perdu sa vision par la suite. Peu de temps après, soit en juillet 2022, des affrontements entre civils armés l’ont aussi privé de son nouveau domicile. Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), plus de 471 personnes ont été tuées, blessées ou portées disparues dans cette guerre ayant opposé les coalitions G9 et G-PEP.


C’est grâce à Cendia René, sa voisine, que Maryse a eu la vie sauve. « Elle s’est échappée avec moi en me disant que si elle trouve quelque chose à manger, j’en trouverai aussi », dit-elle.


À présent les deux rescapées sillonnent plusieurs communes de la capitale, espérant croiser le chemin de bons samaritains. Une situation qui est loin de plaire à Maryse. « Parfois, j’ai envie de prendre un couteau et de me le passer sous la gorge pour en finir une bonne fois pour toutes. Mais le plus gros problème, c’est que je ne peux le faire toute seule. Je ne peux rien faire toute seule », se désole-t-elle.


Quels droits pour les handicapés en Haïti ?


Selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 15 % de la population haïtienne vit avec un handicap. Un rapport de la Banque Mondiale (BM) publié en décembre 2021 a révélé que les personnes vivant avec un handicap dans les pays en développement ont un accès limité aux services et il y a souvent un manque d’infrastructures appropriées pouvant favoriser leur pleine intégration sociale. En Haïti, le pays le plus appauvri de l’Amérique, la situation de ses personnes handicapées se complique de jour en jour.


À côté des problèmes liés à l’emploi, au logement et autres avantages sociaux, l’insécurité pèse lourd. Ce qui fait que le droit des personnes vivant avec un handicap est loin d’être garanti en Haïti. Malgré qu’il soit protégé par la loi du 13 mars 2012 portant sur l’intégration des personnes handicapées et la Convention des Nations Unies relatives aux droits des Personnes handicapées (CRDPH), ratifiée par Haïti en mars 2009.


Plus d’une décennie après, les personnes handicapées rencontrent de nombreux obstacles dans la jouissance de leurs droits et des protections exigées par la loi. Du coup, il est à souligner que la CRDPH a pour but de promouvoir, protéger et assumer la pleine et égale jouissance de tous droits et toutes libertés fondamentales par les personnes et de promouvoir le respect et leur dignité intrinsèque.


« Lutter pour l’inclusion est une lourde bataille », déclare, pour sa part, le secrétaire d’État à l’intégration des personnes handicapées, Génard Joseph. Il soutient que l’inclusion est ce qui permet à tous les citoyens d’apporter une contribution importante au changement en prenant l’exemple de la sélection des amputés qui vient d’écrire une page d’histoire rayonnante à la Coupe du monde en Turquie. L’exclusion des personnes vivant avec un handicap est très fréquente dans les familles haïtiennes. « On peut avoir une famille qui ne compte pas l’enfant qui a une déficience et ne l’envoie pas à l’école », déclare-t-il, mentionnant qu’on ne fait aucun cas des handicapés victimes de l’insécurité.


Le Bureau du secrétaire d’État pour l’intégration des personnes handicapées (BSEIPH) plaide pour une société inclusive. « Permettre qu’il y ait une éducation adaptée aux différents types de handicaps est une bataille importante. C’est celle pour l’inclusion de toutes les personnes », précise-t-il, soulignant que les tremblements de terre, les accidents fréquents des motocyclettes, les balles des bandits entre autres, ont augmenté le nombre des personnes en situation de handicap en Haïti. Selon lui, l’insécurité, qui atteint son paroxysme dans le pays, a de graves conséquences sur les personnes handicapées. Beaucoup de ces personnes vivent aux dépens de la mendicité.


À en croire M. Joseph, environ deux à trois cents de ces personnes défilent quotidiennement dans les locaux du BSEIPH pour demander de l’aide. Le budget du bureau est insuffisant pour apporter des supports aux victimes. Une situation qu’il estime criante.


« Que tous les bons citoyens apportent leur soutien aux personnes handicapées et que les autorités étatiques mettent en place des politiques publiques adaptées aux besoins de ces personnes très négligées dans la société », lance le responsable plaidant pour que l’État se dote d’un budget adéquat pour ceux et celles vivant avec une déficience, physique, mentale, entre autres, qui est dans une pauvreté extrême. M. Joseph rappelle que l’article 44 de la loi du 13 mars 2012 sur l’intégration des personnes handicapées fait injonction à toutes les institutions publiques et privées d’un quota de 2 %, des postes pour les personnes handicapées, sur base de leurs qualifications et aptitudes.


Pourtant, en 2022, l’application de cette loi est loin d’être garantie. « Ce ne sont pas des lois qui manquent en Haïti, ce sont leurs applications [qui fait défaut] », se désole-t-il. Selon lui, cette loi est violée par l’État lui-même tout en mettant l’accent sur plusieurs articles de la convention relative aux droits des personnes handicapées. Parmi eux l’article 9, qui plaide pour l’accessibilité sous toutes les formes. L’article 14 et l’article 19 qui fait le plaidoyer pour la sécurité, l’autonomisation et l’inclusion des personnes handicapées.


UFMOHR s’alarme…


Avec la montée de l’insécurité dans le pays, les personnes qui vivent avec une déficience deviennent de plus en plus vulnérables. Beaucoup d’entre elles sont obligées de fuir leurs maisons pour se réfugier dans des camps, sur des places publiques et vivent dans des conditions inhumaines.


Charline Augustin, coordonnatrice ai de l’Union des Femmes à Mobilité réduite d’Haïti (UFMOHR) ne cache pas ses inquiétudes. Selon elle, il s’agit d’une peine de plus ajoutée à leur sort. « Ces personnes sont devenues doublement vulnérables. Non seulement qu’elles sont dans des endroits où les règles d’hygiène ne se respectent pas, ces espaces ne sont pas adaptés pour les personnes handicapées. « C’est une situation vraiment chaotique », déplore-t-elle.


Charline Augustin reconnaît que ces personnes sont exposées à toutes sortes de violences et ne bénéficient pas, très souvent, des assistances humanitaires en raison de leurs handicaps. Elle explique à quel point la vie des personnes handicapées est très compliquée en Haïti, notamment les femmes. Car la plupart des femmes sont au chômage. Ce qui vient exacerber leur situation. « Dans différentes zones du pays, plusieurs d’entre elles ont abandonné leurs maisons et ont été violées. La situation de ces personnes, particulièrement les femmes et les filles handicapées, est alarmante », regrette la coordonnatrice de l’UFMORH.


La situation interpelle aussi le secrétaire d’État pour l’intégration des personnes handicapées. Génard Joseph croit que ces femmes sont en proie à toutes sortes de violences. Surtout celles qui portent un handicap visuel. « Elles sont constamment violées. N’ayant pas de vision, elles n’ont pas la possibilité d’identifier les bourreaux pour les suites judiciaires », souligne-t-il. Selon lui, beaucoup de personnes handicapées sont déjà tombées sous les balles assassines des gangs armés opérant dans différents endroits du pays en allant chercher quelque chose à manger. Il fait état d’une telle situation à Cabaret, dans le siège social des sourds.


Dans le département des Nippes, dit-il, des personnes handicapées sont mortes de faim lors du récent pays lock. De l’avis du responsable du BSEIPH, les sourds sont très vulnérables étant donné qu’il y a peu de personnes qui parlent en langue des signes dans le pays. Il informe que le bureau qu’il dirige a un programme en cours visant à offrir des séances de formations en langues des signes et en braille aux personnels de l’État, aux policiers et aux personnels médicaux afin qu’ils puissent apporter leur secours aux personnes qui souffrent de ce handicap.


Maryse fait partie des personnes handicapées privées d’inclusion dans la société haïtienne. La veuve chassée à deux reprises de sa demeure à cause de l’insécurité a été contrainte de laisser la place Hugo Chavez de Maïs gâté qui lui servait de refuge. Abandonnée sur le trottoir, elle étend sa main aux passant.es tout en nourrissant l’idée de se suicider d’un moment à l’autre.


Fabiola Fanfan


Ce projet de contenus a eu le support de l’IFDD/OIF.

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