top of page

Affaire du sang contaminé : MSPP dos au mur, une enquête en cours et de lourdes sanctions en vue ? 

Alors que les tensions étaient au plus haut point entre Haïti et la République dominicaine pour la construction d’un canal sur la rivière Massacre par des Haïtiens, pas moins de 27 pochettes de sang furent saisies dans la zone frontalière de Ouanaminthe. Au moins 2 d’entre elles seraient contaminées par des virus pouvant provoquer l’hépatite et un autre par le VIH. Ce scandale expose au grand jour un trafic florissant de sang enclenché par des individus se trouvant notamment dans le Grand Nord d’Haïti. 

Une enquête du ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP) qui ne s’est toujours pas prononcée officiellement sur la question est en cours. Des décisions drastiques, dont de lourdes sanctions, devraient être prises. Le dossier se révèle sensible au point que des personnalités du secteur ont peur d’en parler ignorant qu’une telle contrebande fait peser des dangers énormes sur la population. 


C’est du moins ce que révèle une investigation menée par Enquet’Action malgré la réticence affichée par les autorités sanitaires centrales au sein du MSPP face à nos demandes persistantes d’entrevues.


C’était le vendredi 13 octobre 2023, en pleine fermeture des frontières officielles haïtiano-dominicaines. Décision prise par le président dominicain Luis Abinader pour contraindre Haïti à arrêter la construction de son canal d’irrigation sur la rivière Massacre dans le nord-est du pays. Cependant, à un moment donné, le poste frontalier de Ouanaminthe - Jimani est autorisé à s’ouvrir deux fois par jour pour faciliter le retour des Haïtiens déportés ou voulant retourner de manière volontaire dans leur pays. Un « task force » composé, entre autres, des autorités locales, de la douane et des membres de la Police frontalière (Polifront) vient les accueillir voire assurer le contrôle et la vérification des lieux. 


Alors que les gens rentraient avec leurs effets personnels, Harold Joseph, le vice-délégué de l’arrondissement de Ouanaminthe faisant partie de l’équipe, a remarqué quelqu’un avec une boite sur la tête. « Qu’est-ce que tu transportes ? », a-t-il demandé à l’homme qui lui a répondu qu’il s’agit de sang. Le responsable lui a intimé l’ordre de l’attendre. Celui-ci a déposé par terre la boite en soulignant qu’il s’agit de sang appartenant à un médecin de la ville. « Sur le moment, on ne savait pas de quoi il en retournait. Mais après, on s’est rendu compte qu’il s’agissait de sang à injecter », confie le docteur Jean Denis Pierre, directeur départemental du nord-est du ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP) à Enquet’Action.


Le sang a été remis à la direction départementale du MSPP déjà sous le terrain dans le cadre de l’inspection de produits avariés saisis. « Ce que j’ai fait, je suis rentré avec la boite au Poste de Transfusion sanguine (PTS) de Fort Liberté. Nous avons pris les échantillons et les avons envoyés à Port-au-Prince », ajoute Dr Pierre. Par la suite, le sang saisi a été transféré au laboratoire du Ministère qui s’occupe de cela au niveau de Port-au-Prince, à en croire le médecin qui porte un démenti formel sur les rumeurs persistantes faisant croire que le sang contaminé aurait disparu, voire vendu. « Non, le sang n’a pas disparu », certifie-t-il. 


Dans les échantillons envoyés à Port-au-Prince, il y aurait deux d’entre eux suspectés d’être infectés par des virus pouvant provoquer l’Hépatite. Un échantillon avec de l’hépatite C, l’autre hépatite B et l’autre aurait du VIH, nous a fait savoir une source généralement bien informée au sein du MSPP qui nous a assuré que des tests complémentaires sont faits sur les échantillons en raison des soupçons.


Trafic florissant de sang à la frontière


Le responsable régional du ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP) reconnaît qu’il y a des médecins qui s’adonnent à la pratique consistant à faire rentrer du sang en Haïti via les régions frontalières. Pour en finir avec, il dit avoir organisé une réunion avec eux pour leur expliquer qu’il s’agit d’une pratique « illogique et anormale ». À ce moment, cette pratique a été « suspendue », à en croire le Dr Jean Denis Pierre. « C’est une pratique qui a été suspendue. Et qui a recommencé brusquement avec cette saisie parce que nous savions que c’était une pratique qui n’existait plus », laisse-t-il entendre. Il y a plusieurs instances qui surveillent ce trafic : la Police nationale d’Haïti (PNH), mais également la justice par le biais du Commissaire du Gouvernement, selon lui. 


En vrai, la pratique se poursuivait allègrement, mais pas à grande échelle. « C’est une pratique illégale. Ils n'ont pas du tout le droit de le faire. Le sang ne doit pas être importé. C’est seulement l’État qui est habilité à importer du sang dans le pays. Mais le fait que des Haïtiens sont habitués à se rendre en République dominicaine où on leur donne du sang — s’ils en nécessitent — ils le font », souligne directeur départemental du nord-est du ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP).


Récemment, une clinique privée aurait annoncé disposer de sang à vendre. Le MSPP a réagi en exigeant à sa direction départementale de fermer la clinique. Ce qui n’aurait pas été fait, rapporte une source sur place dans le nord-est.


Nous avons décidé d’approfondir notre enquête. Et les découvertes sont ahurissantes. Il constitue une pratique très en vogue dans le Grand Nord (département du Nord et du Nord-est). Des individus et médecins se rendent en République dominicaine pour s’acheter du sang - traversant la frontière pour rentrer avec sur le territoire haïtien. Une pratique non contrôlée par les autorités sanitaires du pays ouvrant la voie à un véritable trafic lucratif de sang entre les deux pays partageant l'île. 


Si en Haïti, la transfusion de sang constitue un don, en République dominicaine le don existe certes, mais le sang constitue également un produit commercial. Là-bas, il n’y a pas que la Croix Rouge - mais aussi des espaces privés où l’on peut l’acheter, selon différentes sources contactées par Enquet’Action. À Dajabón comme à Santiago, des Haïtiens vont en acheter puis traversent la frontière en voiture ou à pied sans être repéré. Et c’est encore plus facile de le faire, les jours de marché binational - puisque le passage à pied n’est pas contrôlé.


À en croire des sources concordantes dans le Nord-est, il y aurait des médecins spécialisés dans cette pratique dans la région. Dès que vous avez besoin de sang, vous allez voir un d’entre eux pour vous faciliter la tâche. Le médecin à qui le sang contaminé saisi était destiné ferait partie d’eux puisque les 27 pochettes de sang ne s’étaient nullement destinées à un seul patient, mais à plusieurs. 


« C’est une pratique qui ne dérange pas ou du moins ne dérange pas les autorités », laisse comprendre le journaliste et propriétaire de média Sylvestre Fils Dorcilus (SFD). Elle s’est normalisée. Dès qu’il y a pénurie de sang et que vous en avez besoin, vous allez le prendre en République dominicaine souvent sous recommandation de votre médecin. « Dès que vous avez une personne qui a besoin de sang, ils vont le chercher en République dominicaine pour vous », confie SFD. Donc, il est possible de se procurer du sang à des prix pas dérisoires en terre voisine - l'amener en Haïti pour les revendre le double, voire le triple du prix d’achat. « Cela n’intéresse pas l’État. Parfois, même les familles de gens mettent de la pression sur les médecins pour injecter le sang importé à leur patient qui en a besoin en toute urgence. Aucun processus de vérification n’est fait ».


En plus du trafic d’armes, de munitions et d’organes existant dans les zones frontalières du pays, il est une évidence qu’il existe le trafic de sang. Peu connu et invisible, il s’avère être un trafic existant depuis de nombreuses années. Contrebande de sang sur la frontière est une pratique qui a la vie dure. « Je sais que cette pratique existe depuis longtemps surtout au moment où les gens commencent par avoir des difficultés pour trouver du sang en Haïti pour leur famille malade ou qui vont être opérées », révèle Kelly Clédor Bastien, médecin et professeur d’université. C’est surtout dans le département du Nord parce que le processus pour trouver du sang dans cette région est extrêmement difficile. « Il faut l’envoyer pour des contrôles à Port-au-Prince. S’il y en a de disponibles, on l’envoie. Et avec le fait qu’il y ait des cas d’urgence, cela complique la tâche. N’en parlons pas pour les cas où n’en trouve pas », dit-il.


Les frontières haïtiennes avec la République dominicaine sont poreuses. À part les quatre points frontaliers officiels plus ou moins sous « contrôle », il existe des centaines d’autres non officielles et non contrôlées par les autorités des deux pays. Il est possible de quitter Haïti, de rentrer en République voisine, et retourner au bercail par la suite librement, sans s’inquiéter. Ces points non officiels sont des terrains faciles pour le trafic d’armes, de munitions, d’enfants, d’organes entre les ressortissants des deux pays. 


Ce n’est pas un problème lié au département du Nord, mais à tout le pays. Trouver du sang en Haïti constitue un calvaire depuis un certain temps. Les réseaux sociaux comme Facebook et WhatsApp représentent un terreau fertile pour les personnes qui en nécessitent pour faire des appels aux dons, constate Enquet’Action. Ainsi, quand une personne a une opération à faire - une opération planifiée - ils sont obligés d’utiliser le moyen consistant à l’importer de la République voisine. Le moyen le plus rapide et le plus fragile de tous. 


Le MSPP en alerte… à quoi s’attendre et que faire ?


Actuellement, le ministère haïtien de la Santé diligente une enquête sur la question afin de monter jusque vers la filière. Différentes personnalités régionales ont été déjà interrogées. « On nous demande d’être discret sur le sujet. Si on ne l’est pas, on ne pourrait pas trouver toutes les personnes impliquées. Plusieurs personnalités sont actuellement à pied d’œuvre dans le cadre de l’enquête et recueillent des informations afin de trouver les personnes impliquées de loin ou de près. Si la question fait bruit dans la presse, à ce moment on ne pourra pas trouver les personnes impliquées », confie Dr Jean Denis Pierre, directeur départemental du ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP).


« On a commencé à remonter aux filières, mais c’est en toute discrétion pour qu’il n’y ait pas une méfiance et des personnes réticentes à communiquer des informations. Cela est obligé d’être fait en toute discrétion », ajoute-t-il. Des communications officielles et un communiqué de presse seraient prévus dans les jours à venir. Les autorités sanitaires sont en train de tout compiler — de lourdes décisions seront annoncées. « Actuellement, on n’a presque toutes les informations. Le MSPP est en alerte et on a réagi immédiatement, mais on ne pouvait jamais effectuer des saisies pouvant nous permettre de dire — voilà on trouve des pochettes. On ne l’a jamais pu trouver », estime Dr Jean Denis Pierre. 


Pour sa part, le vice-délégué de Ouanaminthe Harold Joseph confie à Enquet’Action que le laboratoire d’où a été acheté le sang contaminé a été sanctionné sous demande des autorités haïtiennes. 


Au sein du ministère de la Santé publique et de la Population à Port-au-Prince, c’est le silence médiatique au point que l’ordre serait passé d’interdire à des personnalités de parler à la presse. La direction de communication autant que la direction générale ont totalement refusé nos demandes d’entrevues sur la question. À la question : Est-ce que vous pensez qu’après les résultats de l’enquête - vous pensez que des personnes pourraient perdre leur poste ou transférer ou arrêter par la justice ? Dr Pierre répond : « Définitivement, il n’y a pas assorti de là. Je ne peux pas me prononcer dessus. Je dois attendre que tout soit fini ».

C’est une pratique qui n’est pas contrôlée par le MSPP et qu’il ne parviendrait jamais à contrôler, persiste et signe Dr Kelly C. Bastien, qui a abandonné la politique pour la médecine. « C’est le protocole qu’il faut renforcer. Traverser la frontière avec une pochette ne devrait pas être permis. Le MSPP doit renforcer le protocole d’administration de sang dans le pays », plaide-t-il. Par protocole, il entend les informations comme d’où sort le sang, quel laboratoire l’a contrôlé et quel résultat trouvé. Comme ça, vous saurez s’il s’agit de la Croix Rouge de Port-au-Prince, on le reconnaît. « Si ce sang ne vient pas d’Haïti, il vient d’un autre endroit — il doit avoir un protocole particulier mis en place devant permettre de contrôler ce sang pour s’assurer que c’est apte à ce que les gens puissent le recevoir », laisse-t-il entendre. Par cette stratégie, il croit que le médecin doit s’assurer que le sang à injecter est conforme. Idem pour l’hôpital où travaille le médecin. 


« C’est au MSPP et à la Croix-Rouge de mettre sur pied un protocole pour renforcer cela. Tout aussi, faire valoir les sanctions encourues pour tout ce qui ne respecte pas le protocole — qu’il soit patient, médecin ou hôpital. Sanctions pénales et retrait de licence de fonctionnement », termine celui qui a été au poste de directeur de partenariat et de coopération de l’Université publique du Nord au Cap-Haïtien (UPNCH) en mai 2022.


En attendant la publication du rapport du MSPP sur le scandale. Une question fondamentale s’impose. Faut-il s’attendre dans les prochains jours à un scandale de sang contaminé à la dimension de celle connue en France dans les années 80-90 ? À rappeler, l’affaire du sang contaminé constitue un scandale sanitaire, politique et financier qui a touché plusieurs pays dans les années 80-90 à la suite d’infections par transfusion sanguine au cours de laquelle pas moins de 2 000 hémophiles sont sortis contaminés par le VIH. Le scandale a éclaté en France quand la journaliste Anne-Marie Casteret a publié une enquête montrant que le Centre national de transfusion sanguine avait distribué sciemment des produits sanguins contaminés par le VIH à des hémophiles. L’un des plus grands scandales sanitaires qu’a connus la France au cours de son histoire. 


Haïti est le pays comportant le plus de Personnes vivant avec le VIH (PVVIH) dans la région Amérique latine et caraïbe. Encore en 2011, pas moins de 150 mille personnes vivaient avec le VIH en Haïti pour un total de 1 500 décès. Le pire, environ 22 mille personnes infectées ne savaient pas qu’elles vivaient avec le VIH. Malgré les avancées significatives faites par Haïti, des défis pour le moins compromettants persistent dont cette affaire de difficultés de trouver du sang dans le pays, le trafic florissant avec la République dominicaine et le refus de grand nombre de personnes de se faire diagnostiquer.


Comments

Rated 0 out of 5 stars.
No ratings yet

Add a rating

À la une

bottom of page