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Dans les gangs armés en Haïti, des femmes se la coulent douce ?

Plusieurs dizaines de femmes/filles joueraient un rôle actif dans les bandes armées en Haïti, révèle une investigation menée par Enquet’Action. À chaque catégorie leur rôle, leur responsabilité et leur mission.


Enquête


« Me voici qu’on qualifie de femme de gang ! Je ne sais rien dans ce que l’on parle. Vous voyez que je ressemble à une femme de gang ? J’ignore tout de ce que vous dites », lance en sanglot une fille dans la vingtaine dans une vidéo circulant en boucle sur les réseaux sociaux en avril 2023.


Maillot rayé rose et bleu, elle joue la carte d’un coup monté. « Je végète dans la misère. Je ne peux ni boire ni manger. Cette personne à la base de cette action me hait terriblement », ajoute-t-elle en continuant à pleurer. Cette présumée coupable est à sa quatrième vidéo du genre. Son message d’innocence ne change pas. Selon celle qui dit vivre encore chez mère, aucune personne dépendant de ses parents ne saurait s’allier à un gang.


Les témoignages du genre, ils n’en manquent pas. Ils se sont multipliés entre avril et mai 2023 sur les réseaux sociaux, dont Facebook et TikTok. Nous en avons répertorié plus d’une dizaine, dont une mettant en scène deux jeunes femmes que certaines personnes ont liées au groupe armé 5 Secondes de Village de Dieu (entrée sud de Port-au-Prince).


« Mes amis, j’habite à Pétion-ville (Nerette). Je vais vous montrer l’espace où nous avions fait la vidéo. On prétend que c’était au Village de Dieu. Il faut bien regarder pour ne pas commettre d’erreurs. Vous prenez mes photos, vous me taxez de femme de gang et dites que je fais des vidéos à Village. Voilà où l’on fait les vidéos. Ça, c’est le mur. Nous avons un avenir. Vous ne pouvez pas agir de la sorte », disent-elles.


Sur les réseaux sociaux, les femmes, accusées d’être de connivence avec des gangs et celles accompagnant de présumés bandits, correspondent à des critères bien spécifiques. La quasi-totalité a des tatous au niveau de l’estomac, des mains en particulier droites et aussi au niveau du pied. Certaines portent des bracelets de cheville au pied. D’autres portent des boucles d’oreille au nombril, au nez ou dans la langue. Plusieurs d’entre elles seraient des mineures. TikTok est leur réseau social de prédilection. Là, des vidéos d’elles frôlent l’indécence.


« Des femmes qui ont l’habitude d’aller donner du plaisir aux gangs (Fanm ki konn al bay gang yo plezi – en créole) », est l’accusation majeure portée contre ces femmes. Une situation que l’opération Bwa Kale a donnée écho. Lancé le 24 avril dernier, ce mouvement a permis aux populations d’aborder, entre autres, la présence des femmes dans les groupes gangs semant la terreur depuis au moins 2018 en Haïti.


Participation passive ou rapport naturel ?


Djems Olivier est sociologue. Sa thèse de doctorat s’est basée notamment sur la problématique des territoires de la violence. Ses travaux de terrain l’ont amené dans plusieurs quartiers dont Grand Ravine, Simon-Pelé, Village de Dieu et Cité de l’Éternel. Il a découvert que les femmes ont plus qu’un rôle sexuel dans les gangs.


« Ils ont des femmes pour des activités de débauche et de plaisirs. On les appelle en ce sens “Madan baz”. Mais au-delà de ce titre, elles remplissent des fonctions qui leur confèrent le qualificatif de » Manman Baz ». Elles sont là pour cuisiner et pour faire la lessive pour les [présumés bandits] », révèle M. Olivier à Enquet’Action.


Il arrive que ce ne soient pas ces femmes qui préparent la nourriture. Elles vont l’acheter chez les marchands de rues puisque les hommes ne peuvent pas circuler librement. Cette liberté de déplacement leur permet d’aider les groupes armés à plusieurs niveaux.


« Non seulement elles participent dans le transport de la nourriture, mais également dans le transport des armes », souligne le chercheur Olivier tout en précisant que cette situation concernait la décennie 2000. À présent les hommes faisant partie des gangs sont beaucoup plus libres de se déplacer puisqu’ils sont plus puissants qu’auparavant.


Les femmes sont également recrutées par les gangs pour les enlèvements. Elles aident à plusieurs niveaux. « Il y a des gens aisés qui sont kidnappés et qui sont placés dans des chambres climatisées. On leur donne de la bonne nourriture et on leur donne même accès à des femmes. Des femmes qui sont là pour eux », a fait savoir Me Gédéon Jean, contacté par Enquet’Action.


Le directeur exécutif du Centre d’Analyse et de Recherches en Droits de l’Homme (CARDH) nous a fait savoir que dans les espaces contrôlés par des hommes armés, ces derniers ont un droit qu’ils exercent sur les femmes au-delà des rapports d’hommes/femmes. Et ce, parce que contrairement aux femmes, les hommes ont le plus souvent grandi dans les quartiers qu’ils dirigent. Une situation qui, selon l’homme de loi, facilite davantage la domination des bandes.


« Les civils armés exercent un rapport de rois avec ses sujets. Cela veut-dire s’il y a une fille qui vit dans le quartier qu’ils dirigent, celle-ci doit accepter leurs avances ou abandonner la zone en cas de refus. Il y a des rapports qui sont faits sous contrainte », explique Me Gédéon Jean.


D’autre part, l’avocat fait appel à la thèse de relation naturelle pour expliquer la présence des femmes dans les gangs armés. « Dans la zone, en tant qu’hommes et humains, ils ont des rapports paraissant naturels avec des femmes/filles. Rapports filles et garçons », souligne l’homme de loi à Enquet’Action.


Cette forme de participation des femmes dans les gangs est la moins active. C’est en tout cas ce que nous a affirmé Marie Rosy Auguste Ducéna, responsable de programmes au Réseau national de défense de Droits Humains (RNDDH). Ce qui ne les empêche pas d’être coupables par devant la loi.


« Si une femme sait qu’un homme est un bandit commettant des exactions, mais elle-même n’est pas activement impliquée dans ce qui se passe, elle se fait complice dans la mesure où elle accepte que son conjoint ait ce mode de vie », nous dit Mme Ducéna.


La défenseure des droits humains soutient également la thèse d’association de malfaiteurs. « Lorsqu’une femme partage sa vie avec un homme sachant qu’il fait partie d’une association de malfaiteurs et qu’elle reçoit une partie du butin provenant d’exactions du groupe, par ricochet elle participe dans l’association de malfaiteurs », souligne-t-elle sans langue de bois.


Selon Mme Ducéna, c’est pour cela que dans les prisons haïtiennes, il y a des femmes qui s’y trouvent pour la seule et bonne raison qu’elles ont été arrêtées avec leurs conjoints, membres de groupes armés.


Le mouvement Bwa Kale et les femmes


Dans les gangs armés en Haïti, les femmes sont utilisées comme des informatrices dans des endroits spécifiques. Ces femmes « antenne » sont là pour contrôler les déplacements des cibles et/ou pour prévenir les gangs de la présence ou de l’arrivée de policiers dans un lieu précis. Les réseaux sociaux ont permis à leur rôle de s’étendre.


En guise d’exemple, plusieurs d’entre elles auraient utilisé les réseaux sociaux pour avoir des contacts avec des membres de la diaspora haïtienne qui seront enlevés par la suite une fois arrivés au pays. Dans les massacres, raids et attaques armées, les femmes ne seraient pas innocentes. Et pour preuve, la nouvelle orientation qu’a connue l’opération Bwa Kale à la fin du mois de mai 2023.


Au moins une dizaine de femmes accusées de connivence avec les gangs ont été dans la visière des partisans de ce mouvement. Quelques-unes ont été tuées ou lynchées depuis le lancement de l’opération à Canapé - Vert le 14 avril dernier où 14 hommes, devant porter main forte à une bande criminelle, ont été brûlés. Ce qui a inauguré du coup, une ère nouvelle en Haïti laissant croire que les bandits sont dans la tourmente.


Munis de bâtons, de pierres et de machettes, des riverains de plusieurs quartiers de la région métropolitaine de Port-au-Prince ont lancé la chasse aux hommes ainsi qu’aux femmes. Cette justice expéditive montre le ras-le-bol de la population contre les exactions des gangs et leurs acolytes prenant en otage une bonne partie de la capitale haïtienne.


Pour Me Gédéon Jean, le mouvement Bwa Kale peut s’expliquer par une équation. D’une part, détaille l’avocat, on a une population en proie aux actions des bandits, de connivence avec des femmes, qui tuent, kidnappent et violent. D’autre part, on a une police qui consent des efforts, mais dépourvue de moyens pour faire face aux problèmes. Et enfin, une Internationale qui tourne en rond. Une situation qui ne saurait se solder par un réveil de la population.


« Les gens savent que les filles/femmes acceptent d’aller travailler dans les fiefs des bandits et qu’elles jouissent de leur argent. Donc, quand la population fait la chasse aux bandits, il y a des femmes et des filles qui sont victimes », explique Me Jean, soulignant que la charte des Nations Unies, au regard du droit international, offre le droit à la légitime défense.


L’opération Bwa Kale a permis de mettre en exergue un phénomène qui existait depuis au moins deux décennies : le rôle actif des femmes dans les gangs. On les voit dans des clips vidéo faits par les gangs armés. Et aussi, dans des vidéos les montrant parmi les hommes armés faisant la fête.


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