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Haïti : Entre faux groupes sanguins et groupes sanguins qui changent ?

On pourrait l’appeler l’arnaque au groupe sanguin. Une situation mettant en péril la vie de nombreuses personnes. En Haïti, les résultats de groupes sanguins peuvent changer quasi au même rythme que les laboratoires formels et informels les réalisant en veux-tu en voilà, qui se multiplient. C’est du moins, ce que révèle une investigation menée par Enquet’Action.



Enquête


Alors que les locaux du bureau central de la Direction générale des Impôts (DGI) ne s’ouvriront que dans moins de deux heures, soit à 8 h, plus d’une centaine de personnes majoritairement, des jeunes y font déjà la queue, en pleine rue. Sous le regard des passants, ils/elles sont plusieurs à opter pour de longs débats, histoire de tuer le temps. Les discussions apportent de la chaleur en attendant que les rayons du soleil l’intensifient. Nous sommes à l’avenue Christophe, au centre-ville de Port-au-Prince.


Certains.nes sont venus.es pour obtenir leur Numéro d’Immatriculation fiscale (NIF) - pièce capitale - ou pour le renouveler. D’autres espèrent retirer leur timbre fiscal pour se procurer un passeport. Au milieu de cette ambiance cacophonique qui s’annonce longue et épuisante, des raketè, personnes se présentant comme des facilitateurs, se montrent à chaque instant. Ils offrent leurs services à toute personne qui semble être novice et pressée. « Pour quel service, es-tu venu? Matricule ? Les droits de timbre pour passeport ? Je peux te faire passer rapidement. Connais-tu ton groupe sanguin ?… », lancent-ils, espérant convaincre leurs proies. Une situation quasi identique dans l’environnement des autres bureaux de la DGI de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince.


Au milieu de ce rassemblement, une de nos collaboratrices à Enquet’Action décide de se faire passer pour une étudiante venue obtenir son matricule fiscal. Elle espère être abordée par l’un des « raketè » pour expérimenter le test de Groupe sanguin (GS) qu’ils disent offrir aux gens se rendant à la DGI, loin de tout laboratoire. Après une vingtaine de minutes d’attente, la journaliste, voyant qu’elle n’est point remarquée, décide de s’éloigner de la foule et se rend de l’autre côté de la route. « Où puis-je faire le test de Groupe Sanguin ? », demande-t-elle à une dame vêtue d’un chemisier bleu marine, assise sur un banc, un sac déposé sur les jambes. « Je peux le faire pour toi », s’empresse-t-elle de répondre à celle qui semble être sa première cliente de la journée.


Ici, la dame se fait appeler Miss et partage le banc avec deux autres collègues, en plein air, sur le trottoir. Elle dit avoir fait des études en laboratoire médical et effectue ce genre de test dans l’environnement du bureau central de la DGI depuis 2004. Bien avant que l’institution soit transférée à l’avenue Christophe.


Après quelques secondes de négociations, elle retire ses matériels de son sac et les dépose sur ses jambes. En quelques secondes, le test est fait. Deux minutes plus tard, le verdict est tombé. « Tu es B+ », annonce-t-elle à notre collègue tout en précisant que le résultat est fiable. « Ton groupe Sanguin, c’est pour la vie. Il ne change pas », garantit-elle, d’un air confiant. Or, le B+ que la Miss vient d’attribuer à la journaliste est différent du Groupe Sanguin O+ qu’elle a en réalité. Du moins, d’après le résultat que la travailleuse de la presse a obtenu d’un centre médical de la capitale.


Qu’en est-il des institutions médicales ?


À travers les réseaux sociaux, notamment Facebook, plusieurs haïtiens.nes se disent étonnés de constater un changement de résultats après un nouveau test de Groupe Sanguin. Les « raketè » aux alentours des bureaux de la Direction générale des Impôts (DGI) sont très vite indexés dans les publications et les commentaires. Ce sont eux qui se chargent d’amener leurs clients.es à celles qui se présentent comme des spécialistes de laboratoire médical. Selon les témoignages, le Groupe 0+ est celui qui est le plus attribué à ceux et celles qui viennent retirer leur Numéro d’Immatriculation fiscale (NIF) alors qu’en réalité le Groupe Sanguin n’est point obligatoire pour l’obtenir.


Enquet’Action a contacté une dizaine de ces personnes qui disent être victimes de cette arnaque. Athalie Lindor, l’une d’entre elles, s’en est aperçue récemment alors que depuis environ 10 ans, on lui a fait savoir qu’elle était du Groupe A+. Une information qu’elle a eue aux alentours d’un bureau de la DGI. « J’étais en classe de terminale. Il fallait que j’aie mon numéro d’immatriculation fiscale. Les gens, se trouvant autour, m’ont dit que je devais faire un test de groupe sanguin pour le document. Comme j’étais un peu enfantine, j’ai accepté », se souvient l’actuelle sociologue et militante féministe.


C’est au Canada, où Mme Lindor fait sa maîtrise en criminologie, qu’elle a su qu’elle était en réalité O+. « Tous les hôpitaux où je me suis rendue en Haïti ont eu tendance à me demander mon GS au lieu d’en faire le test. C’est récemment, étant au Canada, que j’ai su que je suis du GS O+ », explique l’ancienne étudiante de la Faculté des Sciences humaines (FASCH) de l’Université d’État d’Haïti (UEH). La sociologue pense avoir évité, de justesse, le pire en Haïti. « Un hôpital canadien a fait le test sans me demander mon groupe sanguin. Imaginez les dégâts que cela pourrait engendrer si j’avais une urgence en Haïti et qu’on se basait sur le A+ que ça donnait comme information alors que le personnel médical devait se contenter de me faire le test », souligne Athalie Lindor.


Si la grande majorité des victimes note avoir eu rapport avec la Direction générale des Impôts (DGI), ce n’est pas le cas pour Dadelinou Pierremond. L’originaire des Gonaïves a déjà fait le test à quatre reprises dans plusieurs hôpitaux du département de l’Artibonite. C’était une obligation pour les institutions qu’elle fréquentait lorsqu’elle vivait en Haïti. « La première fois, je fais le test dans un hôpital public à Raboteau. J’étais A+. J’ai apporté le résultat aux personnes concernées. On a mis l’info dans mon badge de travail », raconte-t-elle.

Dadelinou a récidivé dans un autre hôpital public à l’Estère, ville voisine des Gonaïves, où travaillaient des spécialistes cubains. Le résultat n’a pas changé. Pour son mariage, un autre test a confirmé qu’elle était A+. « Et une 4e et dernière fois quand je devais quitter le pays, il était encore A+ », se rappelle-t-elle. Mais arrivée aux États-Unis, Dadelinou a découvert qu’elle était au fait du Groupe A - . « J’étais tellement étonnée que j’ai dû demander au médecin si le Groupe Sanguin pouvait changer. Il m’a dit non et à cause de moi, il a envoyé mon sang dans un autre laboratoire pour voir de quoi il en est. Il a encore trouvé A - », nous raconte-t-elle tout en soutenant avoir fait le test dans plusieurs autres États américains.


Les faux Groupes Sanguins : un problème majeur…


Les appels au don de sang en urgence sont assez fréquents en Haïti. Ils proviennent des membres de la famille ou des amis.es proches des personnes victimes d’accidents ou de femmes sur le point d’accoucher. Le Groupe Sanguin des concernés est toujours indiqué dans l’espoir de trouver un donneur compatible. Une tâche compliquée quand il s’agit surtout de personnes de rhésus négatif.


Les activités de collectes de sang sont des occasions qui permettent aux initiateurs non seulement de pallier le problème de stock, mais de partir également à la conquête des Groupes Sanguins qui sont rares dans le pays. C’est là qu’entre en jeu le Réseau national des Groupes Sanguins de rhésus négatif (RENAGSANG), lancé en 2017. Moins de 3 % de la population haïtienne sont du groupe A -, B -, AB - ou O - et ne sont pas répertoriés. C’est en tout en cas ce que nous informe Nancy Lainé, coordonnatrice et fondatrice du réseau. Elle a fait le choix de travailler dans ce champ spécifique qu’elle qualifie de difficile.


Selon Mme Lainé, les donneurs réguliers représentent 10 % dans le système alors que le pays a besoin entre 70 et 90 mille pochettes de sang pour faire face aux demandes. Les réponses pour les besoins de sang de rhésus négatif tardent davantage par rapport à l’autre catégorie. Pour essayer de pallier le problème, en plus de réaliser des collectes générales de sang, le Réseau national des Groupes Sanguins de rhésus négatif se sert des plateformes numériques pour inviter les personnes de Groupe Sanguin A -, B -, AB- ou O - à rejoindre un réseau national de donneurs volontaires.


« Vous avez fait votre test dans un laboratoire fiable, le RENAGSANG vous informe que vous faites partie d’une catégorie ayant un des groupes sanguins les plus difficiles en Haïti et à travers le monde », peut-on lire dans l’une des affiches publiées sur la page Facebook de la structure.


Mais, comment savoir si un laboratoire est fiable ? Comment savoir si c’est le bon Groupe Sanguin qui a été communiqué ? « La meilleure façon pour une personne de connaître son groupe sanguin est de donner du sang », répond Nancy Lainé, articulant autour de l’importance d’avoir un groupe sanguin fiable sur une pièce d’identité. Le cas contraire peut s’avérer fatal en cas d’urgence. Il est vrai que ce n’est pas le sang des proches de la personne se trouvant dans le besoin qui lui est administré, il est quand même nécessaire que les donneurs soient d’un groupe compatible. Histoire de remplacer les pochettes qui vont être utilisées pour la transfusion.


« Imaginez que quelqu’un ait fait le test dans un laboratoire, le résultat a indiqué qu’il ou elle est de tel groupe sanguin et que cette personne se rend au Centre National de Transfusion sanguine pour donner du sang a une personne qui est véritablement dans le besoin… Après le test de compatibilité, si l’on trouve que le groupe ne correspond pas, le processus va être relancé. Et on va devoir chercher un autre échantillon. On perdra du temps alors qu’il s’agit d’une extrême urgence », souligne la fondatrice de RENAGSANG.


Le CNTS : le dernier rempart ?


En Haïti, l’analyse, le traitement et le stockage des pochettes de sang se font uniquement au Centre national de Transfusion sanguine (CNTS) qui se trouve à Port-au-Prince. C’est dans ce centre, où travaillent les employés du Programme national de Sécurité transfusionnelle (PNST), que s’effectue le test de groupe sanguin le plus fiable. « Mon rôle, c’est d’assurer que la détermination des groupes sanguins soit faite par quelqu’un ayant l’expertise pour donner un résultat fiable », nous fait savoir le Dr Ernst Noël, directeur du PNST.


Le spécialiste en transfusion sanguine certifie que jusqu’à preuve du contraire, la science n’a pas recensé le cas d’une personne ayant changé de groupe sanguin. « Si les résultats sont différents, à un moment donné, l’un des deux groupes qui ont fait les tests a commis une erreur. Cela dépend du niveau de la personne qui s’en charge. Ça dépend aussi du réactif qu’elle a utilisé », soutient le responsable de cette direction centrale créée en 2004 par le ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP).


Le Programme national de Sécurité transfusionnelle se donne pour objectifs d’augmenter les dons de sang volontaires et bénévoles, de constituer un pool de donneurs et surtout d’assurer la disponibilité, l’accessibilité et la sécurité des produits sanguins. L’instance étatique travaille à renforcer la structure transfusionnelle du pays et la capacité de réponse aux urgences en termes de besoin en sang. Il coordonne aussi toutes les activités des acteurs intervenants dans la transfusion sanguine.


Selon le Dr Ernst Noël, le PNST ne peut pas jouer le rôle de la Direction d’Organisation des Services de Santé (DOSS) qui a la responsabilité de s’occuper de l’organisation des services et des soins de santé du pays. « Je ne suis pas là pour gérer ce qui se passe dans les laboratoires du pays. C’est la DOSS, une entité du ministère, qui peut vérifier ce que font les laboratoires », nuance le numéro un du Programme national de Sécurité transfusionnelle.


En finir avec ce potentiel danger?


La journaliste Nancy Lainé, responsable du Réseau national des Groupes Sanguins de rhésus négatif, rappelle que l’État haïtien a pour obligation de veiller sur les laboratoires du pays pour freiner les dérives ayant notamment trait au groupe sanguin. « Plusieurs personnes qui font partie du RENAGSANG ont témoigné avoir eu un groupe sanguin de rhésus positif sur une pièce d’identité et ont fini par réaliser qu’elles sont de rhésus négatif en donnant du sang », fait-elle remarquer.


Pour sa part, la Dre Cassandra Jean-François, cofondatrice et présidente du Konbit San Pou San (KSPS), pense que le problème réside dans le fait que l’État n’a pas forcément de contrôle sur l’importation des matériels devant être utilisés pour les services et les soins de santé en Haïti. « C’est un problème de régulation. Je conseillerais aux gens de se rendre dans une institution fiable comme le CNTS s’ils veulent connaître leur groupe sanguin, ce marqueur déterminant pour les receveurs », précise la responsable du KSPS, structure qui, depuis 2020, s’est engagée dans des activités de collectes de sang.


Cette pratique de groupes sanguins en veux-tu en voilà, très présente dans l’environnement des bureaux de la Direction générale des Impôts (DGI), traduit au mieux le comportement je-m’en-foutiste des autorités étatiques. C’est en tout cas la lecture de la sociologue Athalie Lindor, elle aussi victime du phénomène. « La priorité est la corruption, l’enrichissement illicite… Pourquoi ces raketè ont le champ libre jusqu’à procurer, à plus d’un, un groupe sanguin ? », se demande-t-elle.


Mme Lindor croit qu’il devrait y avoir des institutions accessibles pour que les gens puissent aller directement vers les personnes qui sont payées pour offrir des services. Ce, pour éviter le pire. « Vu les difficultés, les gens qui viennent se procurer une pièce d’identité passent par le chemin qu’il juge plus facile. Les moyens les plus faciles sont ceux qui sont les plus dangereux. Si l’accès est facile et que le service est rapide, il n’y aura pas de faille pour les raketè », exhibe fermement Athalie Lindor.


La sociologue dit être au courant de l’existence d’endroits où il faut aller en Haïti, surtout à Port-au-Prince, pour déterminer son vrai groupe sanguin. Mais, selon elle, le coût pose problème. « Imaginez que vous êtes issu d’une famille modeste. Êtes-vous en position de connaître cette information ? Et si vous l’êtes, pourriez-vous répondre aux exigences pour accéder à l’espace ? Il faut avoir un État capable de se rendre vers la population », propose-t-elle.


En attendant l’intervention de l’État, indéterminable reste le nombre de personnes qui circulent dans le pays avec de faux groupes sanguins. En l’absence d’une liste d’endroits fiables, tous les Haïtiens devraient-ils se rendre au Centre National de Transfusion sanguine (CNTS) qui se trouve à Port-au-Prince pour connaître la vérité ? La quête paraît déjà impossible.


Jeff Mackenley GARCON


Ce projet de contenus est soutenu par l’IFDD/OIF.


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