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L’invasion du marché par les souliers importés tue la cordonnerie haïtienne

Les cordonniers sont dépourvus de toute assistance et d’encadrement. Non seulement l’invasion du marché haïtien par des chaussures usagées et importées tue leur espoir, mais le pullulement des foyers de gangs dans le pays paralyse leur production. C’est la descente aux enfers pour cette industrie jadis florissante. Une descente aux enfers provoquée egalement par les politiques économiques des autorités qu'Haïti a connu ces 30 dernières années.


CP:Challenges


Reportage


Sous un soleil de plomb, nous avons interrogé Hermane sur son lieu de travail non loin de «Kafou ti fou ». Frisant la soixantaine, il a abandonné son statut de cordonnier depuis trois ans. À présent, il s’érige en cireur de chaussures, juste pour pouvoir nourrir sa modeste famille. L’invasion du marché haïtien par des chaussures usagées a complètement basculé sa vie. « Depuis un certain temps, mes activités ne peuvent plus répondre aux exigences de ma famille. Car, je ne trouve plus de clients qui préfèrent se procurer des souliers usagés. Presque tout le monde, tourne le dos aux souliers locaux », s’alarme le sexagénaire, noyé dans une lueur de désespoir.


« Au départ, tout le monde voulait se procurer des produits locaux. Près du Stade Sylvio cator, à la rue chareron, on fabriquait sans arrêt des sandales, des souliers, des valises et des ceinturons. On n’avait même pas le temps pour dormir », argue-t-il. Parler de l’invasion de haussures importées en Haïti est un sujet extrêmement sensible, reconnaît Hermane. Mais, sans langue de bois, il avoue que leur présence dans le pays nuit à l’expansion du métier de cordonnier. « Les chaussures haïtiennes sont plus précieuses et résistantes que celles venant en dehors du pays. Il est très difficile de déchirer une paire de souliers locaux. Malheureusement, on nous a imposé celles qui viennent de l’étranger encore mal fabriqués ».


Pour sa part, Jeudi Louis, père de quatre enfants, ne cache pas sa frustration face au règne des souliers importés dans le pays. « Nos chaussures se vendent à des prix reflétant la dépense effectuée pour les fabriquer parce qu’on achète, les matériaux à des prix élevés. Pourtant, des gens disent qu’ils sont soi-disant trop chers. Pour eux, le prix des souliers importés est plus abordable. Base sur laquelle, ils abandonnent nos produits », explique le cordonnier qui paraît angoissé. Se sentant abandonné et méprisé, ce dernier cloue au pilori les autorités étatiques.


Cela paraît absurde que le marché soit envahi par des produits étrangers au détriment des artisans nationaux. Aucun contrôle n’est exercé sur le fonctionnement et l’évolution de la production nationale. C’est une preuve qui justifie l’incompétence de nos dirigeants. L’État devrait fermer le marché pour faire barrage aux souliers usagés, martèle fermement Louis. « On ne peut pas stopper brusquement l’invasion des souliers usagés sur le marché local. Ça demande toute une planification et une procédure à suivre. Toutefois, l’État peut progressivement étudier les stratégies permettant de réduire l’importation des souliers étrangers qui seraient grandement bénéfiques pour l’avancement de la production nationale », rétorque pour sa part l’économiste Camille Chalmers.


Si aujourd’hui, les souliers usagés bousculent les locaux, à une certaine époque, ces derniers étaient très convoités. Le métier de cordonnier était très florissant en Haïti.


Pour réitérer cette pratique, le meilleur moyen c’est de mettre la production nationale au-devant de la scène, avance de son côté Boss Baby. « Certains clients me témoignent leur fierté après avoir acheté une paire de souliers locaux. Je connais des étrangers qui achètent et admirent notre créativité. Je souhaite vivement que tous les Haïtiens embrassent la production nationale », encourage vivement le cordonnier. « Nous avons pris le maximum de temps que possible pour fabriquer nos souliers. C’est ce qui justifie leur solidarité. Alors que, les chaussures usagées ne sont pas résistantes même aux rayons du soleil », rencherit Louis.


Une descente aux enfers provoquée !


Camille Chalmers, professeur à l’Université d’État d’Haïti, attribue la descente aux enfers du secteur de la cordonnerie haïtienne à un mauvais calcul lié aux politiques économiques adoptées au cours de notre histoire. Cette dernière selon lui mène une lutte acharnée contre la production nationale. « Toutes les politiques macroéconomiques et les politiques publiques du pays favorisent largement les importations au lieu d’encourager la production nationale. L’État ne met pas assez de ressources suffisantes sur le plan technique, financier et organisationnel pouvant aider et encourager les producteurs nationaux. Du coup, les cordonniers se trouvent délaissés », explique l’économiste, assis calmement derrière son bureau.


Les prévisions économiques effectuées au plus haut niveau de l’État coïncident toujours à d’autres projets. Dans ce cas précis, la démographie, l’urbanisation… sont entre autres certains facteurs qui influencent ce choix économique axé sur l’importation à outrance. Le professeur tente de faire jaillir la lumière sur cette orientation économique tant décriée dans l’opinion publique.


En Haïti, il y a une explosion au niveau de l’urbanisation. Celle-ci entraîne une surpopulation dans la capitale depuis un certain temps. Port-au-Prince est passé d’une population de 500 mille habitants selon une estimation datée de 2003, à une population estimée à environ 4 millions d’habitants aujourd’hui. « Alors, ce bassin de population urbaine est demandeur d’un très grand besoin pour survivre. Il a besoin de se revêtir, de manger, de boire, de se loger, de s’éduquer… Pour trouver satisfaction pour une population aussi dense, l’État se recours à la tendance dominante la plus facile qui est l’importation à outrance au lieu de tourner les yeux vers la production nationale », dénonce l’économiste Chalmers.


Pourtant, il s’oppose catégoriquement à l’idée que notre économie repose entièrement sur l’importation. « Il est clair que ce bassin de consommation est vital et essentiel dans la dynamisation de l’économie haïtienne. Pour cela, il ne devrait en aucun cas dépend de l’importation », relativise l’économiste.


L’économie du pays est désarticulée. Les différents secteurs productifs ne sont pas connectés entre eux. Il n’y a pas de connexion dans la demande locale. Ceux-cireprésentent pour lui, le plus grand problème faisant obstacle au développement de la production nationale. « C’est un grave déficit », raffermit-il. Nous assistons à un effondrement économique en Haïti avec une situation de récession de plus de trois ans. « Il s’agit d’une dépression économique. Laquelle est le résultat de l’un des choix de notre politique économique adoptée depuis la fin des années 1980. Cela a malheureusement renforcé la dépendance économique, financière et politique du pays par rapport à l’extérieur ».


Selon le rapport de la direction du commerce extérieur du ministère du Commerce, de 2012 à 2015, Haïti a exporté près de 9 millions de dollars de produits artisanaux. De 3,3 millions en 2014, les exportations ont dramatiquement chuté de 865 000 dollars en 2015. En outre, selon les chiffres de l’OEC (Ordres des Experts-Comptables), en 2019, Haïti a exporté plus de 880 000 dollars de produits artistiques et artisanaux. Pourtant, les exportations ont considérablement baissé de 650 000 dollars en 2020.


En dépit de la baisse de production enregistrée dans le secteur de la cordonnerie en Haïti, le PDG de Mak Pa Nou Création est persuadé que ce métier n’est pas en voie de disparition. Toutefois, il admet qu'il s’agit d’un métier non régulier et négligé. « L’État n’encadre pas les artisans. Il n’y a même pas une politique culturelle dans le pays pour faciliter la tâche aux cordonniers. Comme tous les autres métiers de la vie nationale, la cordonnerie a chuté », reconnaît-il.


De la protection du secteur…


Selon le Professeur Charlmers, des mesures protectionnistes sont nécessaires pour le redressement et la protection de la production nationale. Cependant, celles-ci doivent accompagner tout un train de mesures. Ça doit commencer au niveau du tarif douanier que l’État va imposer. Ça doit aussi passer au niveau de la douane par des contrôles rigoureux. Ces mesures doivent également passer au niveau du contrôle des frontières, au niveau du crédit et de ciblage des producteurs afin qu’ils puissent obtenir des moyens suffisants qui leur permettent d’investir dans leur secteur d’activité.


« Ces mesures sont applicables aussi pour d’autres domaines de la production nationale comme le domaine de tailleur, de l’agriculture, de l’aménagement mobilier », estime M. Chalmers. « Toute une réflexion ciblée devrait être effectuée sur le mode de connaissances de nos artisans », poursuit-il. Pour relever réellement la barque de la cordonnerie, il laisse croire que ça demande aussi des supports techniques et technologiques. « Des regards doivent jeter sur les outils, les conditions de travail des cordonniers et sur leurs capacités techniques. Il y a tout un ensemble de techniques de polissage qui devrait être mécanisé ».


Entre autres, M. Charlmers pense que la motivation est l’un des facteurs déterminants dans la progression d’un secteur d’activités. Alors, des activités cycliques, comme l’exposition des œuvres des artisans, des cérémonies de remise de prix et récompenses annuelles pour les meilleurs œuvres et les cordonniers de l’année constituent tout un train d’initiatives pouvant valoriser le secteur, lâche l’économiste.


Déficit de ressources et d’assistance


Pour donner un autre visage à la cordonnerie haïtienne, le 23 novembre 2010, Mackendy a décidé de mettre en œuvre le projet de Mak Pa Nou Création. C’était pour lui une idée nouvelle et innovatrice. Il s’agit d’une compagnie évoluant dans le secteur de l’artisanat, et se spécialisant dans la confection de sandales et accessoires. On fabrique des souliers, ceintures, portefeuilles et autres.




Toutefois, pour fabriquer des chaussures, certaines ressources matérielles considérées comme intrants sont indispensables. Le début d’un calvaire pour cette compagnie et pour bon nombre de cordonniers haïtiens. Cette situation ralentit considérablement la progression de ce métier. Comme toutes les autres entreprises du pays, Mak Pa Nou Création rencontre d’énormes obstacles surtout pour se procurer les matières premières. La majorité des intrants qui participent dans la confection des chaussures viennent de l’extérieur. « Actuellement, on ne peut pas travailler. Parce qu’il y a une forte rareté de semelle », se plaint Mackendy Smith.


La carence de matières premières n’est pas sans conséquence sur le petit atelier de travail de Boss Baby. Il révèle que les matériels nécessaires pour fabriquer une chaussure deviennent de jour en jour plus difficiles en Haïti. « Le manque de cuir et d’autres accessoires importants figure parmi les grands obstacles qui m’empêchent de travailler. Parfois, je suis obligé de mentir à mes clients. Car, je ne peux pas leur avouer que je n’ai pas de matériels », regrette le cordonnier.


Il s’apprête à plier bagage dans le métier si cette rareté persiste. Les cordonniers avaient l’habitude d’acheter le cuir local à Bizoton et à Mariani au sud de la capitale. Contre toute attente, ces manufactures ont malheureusement fermé leur porte à cause de l’insécurité. Ce qui contraint des cordonniers de se tourner vers l’Europe et la République dominicaine.


Mackendy estime qu’à un certain niveau, l’importation des matières premières venant surtout de la République dominicaine, a un impact néfaste sur la qualité des produits confectionnés. Selon lui, la bonne qualité d’un produit ne réside pas seulement dans sa fabrication. Ça demande toute une chaîne de transformation. Les types de semelles, la nature des cuirs et leurs modes de conservation doivent être analysés. Alors, pour parvenir à une meilleure qualité de production artisanale en Haïti.


« On devrait [pouvoir] produire toutes les matières premières destinées à la confection des chaussures et accessoires », recommande Mackendy Smith, croyant que la mauvaise qualité des matières premières tue forcément la production. De plus, la montée vertigineuse des prix des intrants constitue un fil à retordre pour ce secteur d’activités. « Les artisans n’ont pas de crédit. L’État ne nous offre aucune opportunité d’affaires. C’est très difficile pour nous de travailler », déplore Mackendy, l’inquiétude se lit sur son visage.


Au moment de son lancement, Mak Pa Nou Création a reçu une subvention de 200 000 gourdes dans le cadre d’un programme d’entrepreneuriat. Il a été initié par CONFEJÈS de concert avec le ministère de la Jeunesse et des Sports après le tremblement de terre du 12 janvier 2010. Après cette initiative, l’entreprise ne fonctionne qu’avec les moyens du bord sur le plan financier. Néanmoins, au niveau technique, cette société de personnes reçoit toujours d’assistance.


Généralement, le refus du grand public de ne pas acheter les souliers haïtiens est surtout lié aux clichés existant dans le travail des cordonniers haïtiens. Car, les dernières générations, pratiquant ce métier, étaient guidées par un instinct de survie. Ça a causé d’énormes lacunes dans la finition des produits, estime Mackendy, le coordonnateur General de INIKK. Il compte créer un incubateur qui aura sept compartiments, dont un compartiment de production bien équipé qui permettra aux artisans de mieux travailler. Également, un espace de recherche avec des livres, des reportages et documentaires sur la cordonnerie et son histoire et une salle d’exposition. « Nous travaillons déjà à fond sur ce projet », révèle-t-il.


L’encouragement de la cordonnerie haïtienne serait très avantageux pour notre économie, précise Camille Charlmers. Pour lui, ce secteur d’activités ouvre forcément la voie à une véritable croissance économique. « Le secteur de l’élevage en tira grandement profit, car les souliers et les sandales sont fabriqués en cuire. Les cordonniers vont sûrement se servir de la peau des animaux. C’est ce qui permettra d’avoir une croissance équilibrée, génératrice de revenus, d’emplois et de bien-être », conclut-il.


Pierre-Samuel Marcelin


Ce projet de contenus a eu le support de l’IFDD/OIF.


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