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Lafontaine Orvild, chercheur et journaliste, cloue la presse haïtienne au pilori

Le chercheur et journaliste haïtien, Lafontaine Orvild, vient de publier, aux éditions l’Harmattan, ‘’Panser la Presse haïtienne. Perspectives herméneutiques à une autorégulation pragmatique’’, préfacé par Bertrand Cabedoche, professeur en sciences de l’Information et de la communication, responsable de la chaire UNESCO Communication internationale de l’Université Grenoble Alpes et président d’honneur du réseau mondial des chaires UNESCO en communication.


Cet ouvrage qui s’intitule ''Panser la presse haïtienne. Perspectives herméneutiques à une autorégulation pragmatique'' fait la nécropsie des cellules cancéreuses de la presse haïtienne. L’auteur, Lafontaine Orvild, montre que la presse haïtienne est clouée au pinacle de la vénalité.


Celle-ci s’explique par la métastase de scandales de corruption dans la presse, de pots-de-vin, de marchandisation du micro, de connivence avec les gangs, de journalistes offrant des consultations à des ONG ou à des organismes qu’ils devraient être censés surveiller, de responsables de médias et d’associations de journalistes devenant ministre, secrétaire d’État, sans avoir remis leur démission, ainsi que le cas de journalistes accrédités dans les grandes instances de pouvoir (Parlement, Palais, Primature) qui se transforment ou sont transformés en attachés de presse voire consultants.


L’auteur part du constat selon lequel les professionnels de l’information jouissent d’une liberté leur permettant d’aborder les sujets de leur choix. Au nom de cette liberté, les médias ont toujours revendiqué leur rôle civique, en se considérant comme des sentinelles de la démocratie. Mais, souligne l’auteur, cette liberté tant louée et si salvatrice semble produire un effet des moins inattendu. Car au cours de la dernière décennie se sont produits pas mal de dérives et de manquements manifestes aux principes éthiques et déontologiques qui devraient être censés régir la profession.


Cancérisation de la presse


Le journaliste se trouve de plus en plus sur le banc des accusés, et est sujet de critiques. Dès lors, l’auteur s’autorise une incursion dans les coulisses de ces dérives pour présenter les moyens d’autodiscipline et d’imputabilité, qu’ils soient internes ou externes à la profession.


Le chercheur se réfère à son ouvrage Autopsie de l’Autorégulation de la presse haïtienne. Considérations éthico-politiques pour montrer qu’un texte à vocation référentielle pour une autorégulation des médias apparut en 2011 sous l’égide de l’UNESCO. Mais rédigé sans même une simple consultation des principaux acteurs, le code d’éthique est vite apparu plaqué, disposé autour d’une référence universaliste générale sans distinction dans aucun des contextes locaux, c’est-à-dire inapplicable aux pratiques médiatiques haïtiennes.


La cancérisation de la presse montre que la démocratie ne parvient pas à s’implanter dans la formation sociale haïtienne. Entretemps, note l’auteur, l’autorégulation des médias haïtiens ne table sur aucun arrière-plan normatif. La déontologie et le contrôle de qualité comme fondements de la légitimité du journalisme demeurent une coquille vide. Il est vrai qu’existe l’artefact d’une charte déontologique, mais celle-ci pose un problème de validité et de légitimité de taille pourvu qu’elle soit rédigée par un corps extérieur à la corporation.


Des défis liés à l'autorégulation


Le chercheur soutient que l’autorégulation repose sur une implication volontaire et consensuelle des protagonistes. Aussi ne peut-elle être ni forcée ou violentée ni le fait d’associations de médias et de journalistes uniquement. À s’arc-bouter sur le comportement des acteurs, aucune volonté n’est exprimée en faveur de la régulation de la presse haïtienne. Il s’agit, d’après l’auteur, d’un agir qui ne surprend pas si l’on se réfère à son premier ouvrage sur l’autorégulation de la presse haïtienne qui a conclu que les enjeux de l’autorégulation de la presse dans l’espace haïtien sont d’ordre institutionnel, politique, culturel et sociétal.


Institutionnel dans la mesure où la lutte pour la survie met les acteurs dans une position qui, loin de se donner la capacité d’une assomption de soi, les transforme en des individus ne voyant que des intérêts à soi contingents. Politique parce qu’il n’existe aucune politique de l’information et des médias qui définit scrupuleusement qui peut créer une entreprise de presse, quelle formation, quel type de personnel, comment et quelles dispositions doit encadrer son fonctionnement.


Culturel pour autant que l’Haïtien développe un rapport anthropologique abscons à tout ce qu’il se forge et se donne : principe, norme, loi et constitution. Il suffit d’ailleurs de se référer aux pratiques quotidiennes des acteurs pour s’en convaincre. Sociétal puisque les médias et les journalistes évoluent dans un environnement où les valeurs sont en pleine déchéance.


Tendance à pérenniser le ''statu quo''


D’après Lafontaine Orvild, la corporation ne se donne pas des moyens d’autocontrôle. Il n’existe aucun mécanisme interne permettant de sanctionner les fautes professionnelles des journalistes, voire d’en débattre simplement. Toutefois, les médias s’en remettent à des règlements provinciaux, propres à chaque rédaction et à la conscience morale du journaliste. Chaque acteur s’ankylose, sachant qu’il n’existe pas de volonté manifeste des protagonistes de s’autoréguler.


Il en résulte une tendance à pérenniser le statu quo dans lequel la référence à un code de déontologie joue un rôle essentiellement symbolique. À la recherche d’antidote aux maux de la presse haïtienne, Lafontaine Orvild convoque l’idée de promesse mutuelle à laquelle doit renvoyer le principe d’autorégulation, ainsi que la prise en compte permanente des contextes et des vécus pour qu’à l’usage, les normes s’imposent vis-à-vis des exigences d’intelligibilité, de validité et de justesse de l’énonciation.


Ainsi, le code déontologique prend le large par rapport à une conception positiviste dont les instances corporatives ont tendance à entourer le contenu de leurs références. Face aux enjeux éthiques contemporains, le chercheur estime que l’autorégulation de la presse ne peut se concrétiser sans l’implication du public. L’information appelle une responsabilité collective. La presse, à elle seule, ne peut garantir le respect de la déontologie professionnelle.


Une presse qui n’aime pas qu’on la regarde de l’extérieur


Voilà pourquoi il importe d’évoquer la déontologie des sources, où l’on pointe souvent les règles déontologiques mises à mal par l’exigence de rentabilité amenant les journalistes à outrepasser le respect de leurs devoirs pour répondre aux desiderata des groupes de pression qui se battent pour la reprise maquillée de leurs paroles, de leurs communiqués et conférences de presse. Ainsi, l’argumentaire préconisé est que la presse et le public participent au débat sur l’autorégulation. Il y va de la responsabilité collective.


Tout l’enjeu est de parvenir à celle-là dans un espace médiatique marqué par l’absence d’un consensus autour de la profession journalistique, d’une part, et la poursuite de ses propres intérêts, d’autre part. Qui pis est, la presse n’aime pas qu’on la regarde de l’extérieur. Si elle est laissée dans une sphère sans contrôle ni ombudsman, elle participe à la perversion et à la destruction de sa liberté.


Chercheur en Communication et médias, Lafontaine Orvild n’est pas à son coup d’essai. Il est auteur et co-auteur de quatre ouvrages publiés chez L’Harmattan : Panser la Presse haïtienne. Perspectives herméneutiques à une autorégulation pragmatique (2022), La reconstruction du leadership spirituel en Haïti (2021), L'Université d’État d’Haïti dans les arcanes des médias. Le savoir et le sang (2020) et Autopsie de l’autorégulation de la presse haïtienne. Considérations éthico-politiques (2019).

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