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Du viol à la résilience : le combat des femmes haïtiennes

  • 22 mai
  • 6 min de lecture

Dans un contexte où l’insécurité est grandissante dans le pays, les gangs armés continuent d’imposer leur loi par la terreur. Aux côtés des extorsions et des massacres, le viol demeure l’une des armes qu’ils utilisent pour asservir les communautés. Face à cet instrument de punition et de contrôle qui déshumanise des milliers de femmes et de filles, ce sont les organisations non gouvernementales (ONG) qui se retrouvent en première ligne pour accompagner les survivantes sur le chemin de la reconstruction.


De la prise en charge médicale au soutien psychosocial, en passant par leurs conditions de vie dans les camps de fortune, Enquet’Action, à travers une série de deux reportages et une enquête, explore les parcours de résilience de ces femmes.


(Partie II sur III)


Des survivantes de violences des gangs dansent avec l'infirmière du centre d’accueil et d’accompagnement Douvanjou. © Jeff Mackenley GARCON / Enquet'Action (EA)
Des survivantes de violences des gangs dansent avec l'infirmière du centre d’accueil et d’accompagnement Douvanjou. © Jeff Mackenley GARCON / Enquet'Action (EA)


Reportage


Un solo de guitare, rejoint par des battements de tambours, résonne ce midi dans un haut-parleur du centre d’accueil et d’accompagnement Douvanjou, à Port-au-Prince. Au rythme des instruments, six femmes dansent, le sourire aux lèvres. Au milieu des éclats de rire, de nouvelles arrivées pénètrent dans la salle et se laissent immédiatement porter par l’ambiance. Elles sont accompagnées par l’infirmière du centre.


Ici, les groupes de parole consacrés aux femmes victimes de violences se réunissent une fois par semaine. Danser et chanter occupent une place essentielle dans leur processus de guérison. Ce vendredi, ce sont les paroles de la chanson Gade Papi (« Regarde papa », en français) de la célèbre artiste haïtienne Emeline Michel qui sont entonnées en chœur : « Lorsque les choses deviennent dures, il ne faut pas perdre espoir, il ne faut pas abandonner. Ne laisse pas une mauvaise expérience te détourner de ton chemin. Sois patient·e, reste confiant·e. Chaque étoile a son moment pour briller. Regarde papa, cela a marché. »


Le temps de cette chanson, ces femmes, toutes survivantes de viols commis par des gangs armés, semblent déposer leur fardeau. Elles s’autorisent un rare moment de répit.


Raconter pour renaître 


Après trente minutes d’ambiance, elles sont désormais douze survivantes dans la salle. La responsable du centre arrête la musique, fait les salutations d’usage et ouvre la séance. Les participantes sont invitées à prendre la parole, à raconter le mal qu’elles ont vécu. L’objectif est clair : évoquer ce qui a mutilé le corps afin de se le réapproprier et de l’aimer à nouveau.


« Avant, je n’avais pas cette apparence qui fait peur aux gens. J’étais bien portante… » Ainsi commence le récit de Marjorie*, la trentaine. Le 28 janvier 2023, sa vie a basculé à Carrefour Feuilles, un quartier de Port-au-Prince. « Je revenais de l’université où j’étudiais les sciences infirmières. J’étais en troisième année. J’avais à peine quelques minutes à la maison lorsque j’ai reçu une gifle. Quand je me suis retournée, j’ai vu six hommes armés. Ils m’ont tous violée. J’étais encore en uniforme », raconte-t-elle.


À cette époque, Marjorie était mère de quatre enfants, dont des jumeaux de moins d’un an. Les hommes armés ont tué l’un des nourrissons. « Mon mari était dans le voisinage. Il est entré dans la maison lorsqu’il a entendu mes cris. Il s’est battu avec eux. Ils l’ont criblé de balles. Ce fut un véritable choc pour moi. Je me suis évanouie », dit-elle, les yeux rivés vers le sol.


Le calvaire ne s’est pas arrêté là. Le 10 avril 2025, elle a été à nouveau victime d’un viol collectif, cette fois à la Plaine du Cul-de-Sac, où elle avait trouvé refuge. « Comme la première fois, ils étaient six. Mon fils aîné de huit ans a voulu s’interposer. Ils l’ont violé à cause de sa réaction. Après, ils m’ont attaché les bras, bandé les yeux et emmenée dans une maison abandonnée. Ils m’ont battue, violée, puis laissée pour morte », explique-t-elle. « Du sang sortait de plusieurs parties de mon corps, notamment des yeux », ajoute Marjorie.


Après son témoignage, une pause est observée. Quatre survivantes participent à un jeu de chaises musicales ; les perdantes dansent pour la gagnante dans une ambiance festive. Mais rapidement, l’histoire de Stéphanie*, 39 ans, ramène la salle à la dure réalité.


« Les bandits m’ont dit que j’avais deux choix : les laisser me violer sur place et sauver mon mari, ou les laisser m’emmener après l’avoir tué. J’ai choisi la première option. Ils ont forcé mon mari à regarder », témoigne-t-elle debout. En trois ans, c’était la troisième fois que des membres de gangs s’en prenaient à sa famille. « J’ai été chanceuse les deux premières fois. Mais l’année dernière, le pire est arrivé. Même si j’ai choisi le viol pour tenter de sauver mon mari, ils l’ont quand même tué. Ils ont brûlé son corps. Depuis, je souffre d’insomnies », confie-t-elle.


Après la réunion du groupe de parole, Stéphanie, de dos, a décidé de parler avec notre équipe de son processus de guérison. © Milo Milfort / EA
Après la réunion du groupe de parole, Stéphanie, de dos, a décidé de parler avec notre équipe de son processus de guérison. © Milo Milfort / EA



Mères meurtries, enfants marqué·es 


Chez les survivantes, ce n’est pas seulement le viol subi qui les empêche de dormir. L’insomnie est aussi liée à la vie qu’elles sont désormais contraintes de mener. Avant le passage des gangs armés, Marie vendait des vêtements, une activité qui lui permettait de prendre soin de ses quatre enfants. « Ils ont brûlé la maison. Mon petit commerce avec. Depuis, je survis de camp en camp, dans de mauvaises conditions. S’il se met à pleuvoir en pleine nuit, cela veut dire que mes enfants et moi allons la passer debout, sans dormir. Ce n’est pas une vie », lâche-t-elle, les larmes aux yeux.


Pour alléger sa situation, Marie avoue avoir confié deux de ses enfants à un membre de sa famille. « Au téléphone, ils me rappellent toujours que je ne leur suis d’aucune utilité. Cela fait mal, mais ils ont raison. Tous leurs amis sont scolarisés, contrairement à eux », poursuit-elle, dans le silence de la salle.


Dans ce groupe de parole, plusieurs survivantes disent avoir pensé, au moins une fois, au suicide. C’est le cas de Lucie qui s’apprêtait à passer à l’acte lorsque son fils aîné de 13 ans l’a surprise. « Je m’apprêtais à boire du chlore pour en finir avec toute cette souffrance. Il est apparu et m’a demandé : “Maman, si tu meurs, comment allons-nous vivre ? Qu’allons-nous devenir sans toi ?” Ces paroles m’ont touchée et m’ont fait changer d’avis », dit-elle, dans un léger sourire.



Après la réunion du groupe de parole, Lucie, de dos, a décidé de parler avec notre équipe de son processus de guérison. © Milo Milfort / EA
Après la réunion du groupe de parole, Lucie, de dos, a décidé de parler avec notre équipe de son processus de guérison. © Milo Milfort / EA


Aujourd’hui, Lucie ne pense plus au suicide. Mais elle reconnaît être en permanence en colère. « Pour la passer, je frappe mes enfants. » Elle vit aussi dans la crainte du jour où elle devra leur avouer les raisons de cette colère. « Le jour où j’ai été violée, je crois que mes enfants ont pu se rendre compte de quelque chose, bien que les bandits les aient tenus à distance. Ma plus grande peur reste le jour où j’aurai à leur raconter ce qui s’est réellement passé, cette nuit-là », confie-t-elle.


Sur le long chemin de la reconstruction


Avant cet important tête-à-tête avec ses enfants, Lucie espère qu’elle sera, d’ici-là, complètement remise de ses blessures physiques et émotionnelles. Elle affirme être déjà sur la bonne voie. « Grâce au groupe de paroles, j’ai pu retrouver le sourire. Maintenant, je travaille sur ma colère afin de m’en débarrasser. J’essaie, au mieux, de ne pas me concentrer sur le passé », fait-elle savoir. « Je suis en train de redevenir la personne que j’étais. Peut-être même une bien meilleure version », ajoute-t-elle.


Comme elle, les autres membres de ce groupe de paroles disent poursuivre leur long chemin vers la reconstruction. Une quête dont Marie dit déjà récolter les bénéfices. « Désormais, je respire autrement. J’ai retrouvé l’envie de vivre. J’ai appris à revaloriser mon corps », témoigne-t-elle.


Après les témoignages, les danses et les jeux, un seau d’eau est placé au centre de la salle. Des feuilles de basilic y sont plongées.


Les survivantes préparent le rituel du basilic.  © Jeff Mackenley GARCON / EA
Les survivantes préparent le rituel du basilic. © Jeff Mackenley GARCON / EA


L’eau est ensuite distribuée à toutes les survivantes afin qu’elles se lavent les mains, le visage et les cheveux. Elles répètent à plusieurs reprises, avec fermeté : « Notre corps n’est pas sale. Nous en reprenons le contrôle. » Un exercice difficile pour certaines, qui ne peuvent s’empêcher de pleurer.



Distribution de l'eau aux survivantes. © Jeff Mackenley GARCON / EA
Distribution de l'eau aux survivantes. © Jeff Mackenley GARCON / EA


Sur cette symbolique purification, la séance prend fin. Il est maintenant 14 heures. Les survivantes quittent le centre Douvanjou et retournent, pour la plupart, dans des camps de fortune. Elles devront encore attendre huit jours avant de revenir ici et de bénéficier, à nouveau, d’un moment de répit.



Les survivantes purifient symboliquement leur corps. © Jeff Mackenley GARCON / EA
Les survivantes purifient symboliquement leur corps. © Jeff Mackenley GARCON / EA


Jeff Mackenley GARCON


*Les survivantes ont reçu des noms d’emprunt dans cet article.



 
 
 

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