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Haïti-insécurité : les policiers, pris entre deux feux

  • 14 juin 2025
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 14 juil. 2025

Le 12 juin dernier, la Police Nationale d’Haïti (PNH) a commémoré son trentième anniversaire dans un climat de violence des gangs qui continuent d’étendre leur contrôle sur le pays. Dans ce contexte sécuritaire fragile, l’institution policière continue de compter les victimes. Selon le réseau national de défense des droits humains (RNDDH), depuis le début de cette année, au moins 16 policiers ont été assassinés dans des opérations visant à déloger les bandits armés ou dans des affrontements avec ces derniers. En plus de subir la loi des gangs qui les attaquent où les chassent de leurs maisons, les policiers doivent aussi travailler dans des conditions difficiles avec des équipements inadéquats, un maigre salaire ou encore une assurance sociale inefficace.


Un sous-commissariat de police détruit par les gangs armés. © Jean Feguens Regala.


Reportage

 

« Imaginez être policier et être incapable de protéger sa propre famille. Je ne vois pas à quoi me sert un tel titre. » C’est avec ces mots troublants que Victor* nous reçoit chez lui, ici à Pétion-Ville, à l’est de Port-au-Prince. En temps normal, lorsque ce policier n’est pas en service, il est avec ses amis, loin de sa famille. « Nous nous retrouvons pour boire quelques bières ensemble. Je fuis ma famille pour ne pas montrer mon impuissance. Je fuis la réalité. »


Cette réalité à laquelle Victor fait référence, c’est le mode de vie que lui et sa famille mènent depuis que des bandits armés du gang Krazè Baryè se sont introduit dans sa maison il y a deux ans. Une soirée noire dans toute sa splendeur, précise-t-il. « Ils sont entrés dans la maison et ont violé ma fille. A l’époque, elle n’avait que 13 ans. Ils ont menacé de tous nous tuer si elle faisait du bruit. Il était dans les 11 heures du soir. C’était difficile pour nous de nous rendormir après un tel choc », se rappelle Victor, la voix tremblante.


Aujourd’hui, deux années plus tard, Victor ne s’est toujours pas remis de ce drame qui a changé la vie de sa famille. Les souvenirs de cette soirée continue de le hanter. « A chaque fois que je pense à cette nuit-là, aux pleurs de ma fille, c’est la vie qui s’arrête autour de moi. Et je ne me sens toujours pas prêt à aborder ce sujet avec elle », nous avoue l’agent de l’ordre, le visage rempli de tristesse.


Cet évènement n’est pas seulement un choc psychologique pour Victor et sa famille, c’est aussi le début d’un long calvaire. Si avant, nourrir ou encore payer les frais de scolarité de ses enfants était une simple formalité, aujourd’hui c’est tout ce qu’il y a de plus difficile pour celui qui a plus de 10 ans de service dans la Police haïtienne. « Auparavant, j’étais propriétaire. Maintenant, je dois payer un loyer et des frais de scolarité qui ensemble représentent 10 fois mon salaire. Parfois, c’est grâce au soutien de quelques amis que nous arrivons à tenir. Il y a des moments où je dis à ma femme que je ressens le désir d’aller loin d’elle et des enfants », nous révèle Victor, la gorge nouée. « Je sens que je n’existe pas », ajoute-t-il, les yeux larmoyant.


Des conditions de travail alarmantes


Même en étant dans cet état d’esprit, Victor continue d’être en première ligne dans la lutte contre les gangs, tout comme les autres policiers affectés par la situation sécuritaire du pays qui ne cessent de réclamer de meilleures conditions de travail. Ils doivent défendre les territoires qui ne sont pas sous le contrôle des gangs avec des matériels et équipements inadéquats et insuffisants.


Jupiter*, la trentaine, fait partie d’une unité spécialisées de la PNH. Il y a quelques mois, elle a frôlé la mort en plein combat, à l’intérieur d’un véhicule blindé. « Une balle a transpercé le véhicule, m’a frôlé avant d’aller toucher un collègue qui se trouvait derrière moi », nous dit-elle.


En dépit de leur quotidien fait d’horreur, ni Jupiter, ni ses collègues de service n’ont pas droit à un accompagnement psychologique de l’institution. « Le pire dans tout ça c’est de rester en poste ou de reprendre du service après avoir été témoin des adieux d’un collègue pris dans une embuscade des gangs. Parfois, nous nous empressons de désarmer certains collègues pour éviter qu’ils se fassent du mal », nous révèle-t-elle. Selon Jupiter, par rapport à cette situation, tous les policiers sont mentalement instables. Ce qui représente un danger dans la lutte qu’ils mènent contre les gangs.


« Nous étions en mission à Croix-des-Bouquets lorsque notre véhicule est tombé en panne. Les bandits ont profité pour y mettre le feu avec nous à l’intérieur. Nous avons dû replier à cause de notre chauffeur qui avait été touché dans une opération précédente. Il avait repris du service sans assistance psychologique. Il s’est tout de suite remémoré l’attaque et était capable de conduire. On a failli mourir », nous dit Jupiter.  Si cette mascarade continue, poursuit-elle, la génération future risque d’hériter un pays sans policier. « Un pays où le chef de gang Izo raconterait, avec fierté, à ses enfants ce qu’il faisait aux gens lors de son règne de terreur. »


Dans les opérations, les policiers ne sont même pas accompagner d’une unité de soin, si l’on croit, Gary Jean Baptiste, porte-parole du SPNH-17, le premier syndicat de la police de nationale. « Lorsque des policiers sont blessés dans certaines opérations, ils n’ont aucun garantie de trouver un endroit où ils puissent être soignés rapidement. S’ils n’ont pas les moyens de se rendre dans un hôpital privé, ils restent paralysés ou succombent tout bonnement à leurs blessures », explique le syndicaliste. Pour monsieur Jean-Baptiste, c’est inconcevable que la PNH n’ait pas son propre hôpital ni même une pharmacie après 30ans d’existence.


« L’assurance de santé que les policiers bénéficient n’est plus valide. Les hôpitaux privés demandent aux policiers de verser la moitié du prix pour bénéficier d’un service. Sinon, impossible de trouver des soins », ajoute-t-il.


Des statistiques effrayantes


Le 1er juin 2021, des gangs armés ont attaqué le commissariat de Martissant situé à l’entrée sud de la capitale. Un évènement qui a marqué le début d’une longue liste d’attaques armés que les bandits continuent de perpétrer à l’encontre des postes de police, des bases d’unités spécialisées, des patrouilles fixes et mobiles et des prisons. Selon le réseau national de défense des droits humains (RNDDH),  depuis le 1er juin 2021, au moins 78 attaques ont été enregistrées.

 

Lors de ces attaques, au moins 199 policiers ont été assassinés. 16 d’entre eux depuis le début de cette année. Les corps de certains ont été humiliés avant d’être carbonisés par les gangs. Quant aux postes de polices, plusieurs d’entre eux ont été détruits soit par le feu ou à l’aide d’engins lourds que les bandits armés ont à leur disposition. Pour Marie Auguste Ducéna, responsable de programmes au sein du RNDDH, cette situation prouve que l’Etat haïtien a failli a abandonné les policiers. « Nous ne cessons d’exiger aux autorités étatiques de donner des moyens nécessaires et proportionnels aux armes que possèdent les gangs », fait-elle savoir.

 

Renforcer la PNH, déplacement de troupes en absence d’un vetting sont en sommes les recommandations que continue de faire le RNDDH. « Jusqu’à présent, nous au RNDHH, nous croyons que la PNH peut venir à bout de cette situation », soutient Marie Auguste Ducéna.


Cette confiance, Normil Rameau, le directeur de la Police nationale la partage également. Lors de la célébration du 30e anniversaire de l’institution, il a salué le courage des policiers dans son discours de circonstances. « En dépit de tous, vous êtes restés debout. La peur n’a pas éteint votre foi. Les balles assassines n’ont pas brisé votre détermination et la violence n’a pas tué votre sens du devoir », a-t-il déclaré.


Il en a profité pour rappeler, l’importance de l’amélioration des conditions de travail, des équipements et des infrastructures, de la formation continue et surtout d’un accompagnement social pour les policiers piégés par la violence qui sévit dans le pays.

 

Jeff Mackenley GARCON


*Victor et Jupiter sont des noms d’emprunt.



 
 
 

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