top of page

En Haïti, les survivantes de violences sexuelles face à l’indifférence et aux séquelles

  • il y a 37 minutes
  • 16 min de lecture

Les survivantes de violences sexuelles portent des séquelles dévastatrices. Psychologiquement brisées, elles affrontent honte, rejet et dépression, parfois jusqu’aux pensées suicidaires. Physiquement, certaines souffrent de maladies chroniques comme le VIH ou la syphilis. Faute de prise en charge médicale et psychologique, beaucoup restent livrées à elles-mêmes.




Enquête 


Par Milo Milfort et Anne-Aise Vilmé


Il est 10 heures du matin. L’atmosphère est loin d’être paisible. Par-ci, des enfants courent torses ou pieds nus dans toutes les directions. Par-là, des femmes transportent des récipients d’eau, font la lessive et nettoient leur exigu espace de vie. Nous sommes au camp installé dans l’École Nationale Argentine Bellegarde, à Lalue, au cœur de Port-au-Prince. Plus de 3 000 personnes y survivent dans des conditions inhumaines.


Transformée en camp de déplacés depuis 2023, l’école est au centre d’un rapport accablant du ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes (MCFDF). Entre janvier et septembre 2025, 145 cas de violences basées sur le genre (VBG), dont de nombreuses violences sexuelles, y ont été recensés. C’est un record : ce camp concentre le plus grand nombre de victimes de VBG parmi plusieurs dizaines de camps existants.

Marjorie Sanon*, l’une des survivantes, y vit depuis 2024. Elle a fui son quartier de Savane Pistache, situé à quelques mètres de là, après avoir été chassée par des groupes armés. Elle a tout perdu – y compris son conjoint, tué lors d’attaques sanglantes.


« Un jour, alors que j’allais faire la lessive, j’ai croisé quatre hommes armés. Ils m’ont appelée. J’ai refusé, expliquant que je ne voulais pas ce genre de choses. Malgré la mort de mon mari, je dois me préserver, et en plus, je suis chrétienne. L’un d’eux a réagi violemment : “Quoi ? Si tu parles trop, je te jette par terre.” Un autre a dit : “Tu n’as pas un sachet ? Mets un sachet sur sa tête, c’est fini pour cette femme.” Puis, l’un m’a attrapée par derrière. Je n’arrivais plus à bouger. J’ai commencé à crier, mais un autre a menacé : “Ne crie pas, sinon je vais te tuer.” Je tremblais. L’un m’a emmenée quelque part, puis ils m’ont violée », raconte-t-elle à Enquet’Action.


« Les quatre hommes m’ont violée. Je n’ai pas vu leur visage, car ils m’avaient bandé les yeux. Quand ils ont terminé, l’un a dit : “Je vais la tuer.” Un autre a répondu : “Tu ne peux pas la violer et ensuite la tuer.” Finalement, ils m’ont abandonnée dans la rue », poursuit Marjorie, mère de six enfants. Secourue par un passant, elle a été conduite à la Clinique Pran Men’m de Médecins Sans Frontières (MSF), où elle a reçu un appui psychologique et médical. Une prise en charge exceptionnelle, car les statistiques restent alarmantes.


« L’accès aux soins médicaux, aux moyens de subsistance et à l’assistance légale demeure limité : seulement 27 % des victimes ont pu recevoir un soin médical dans les 72 heures (délai critique) », indique le MCFDF dans son rapport. « Il est urgent de renforcer et de financer durablement des services intégrés, confidentiels et centrés sur les survivantes à travers tout le pays, en particulier dans les zones sous contrôle de gangs armés ou à risque élevé. Cette mobilisation est indispensable pour garantir aux victimes protection et restauration de la dignité », poursuit le document.


En 2025, 1 753 cas de violences sexuelles commises par des gangs ont été recensés en Haïti, selon le rapport trimestriel du Bureau intégré des Nations Unies (BINUH) publié fin janvier 2026. Entre octobre et novembre 2025, 301 victimes ont été documentées (280 femmes, 20 filles et un garçon, certains âgés d’à peine dix ans). Ces agressions ont été signalées à Port-au-Prince ainsi que dans les départements de l’Artibonite et du Centre, tous en proie à la violence armée.


Au moins cinq victimes ont été tuées après avoir été violées. Le BINUH souligne que les violences sexuelles sont utilisées comme instrument d’exploitation ou de punition contre les femmes et les jeunes filles, avec des conséquences désastreuses sur les plans psychologique, économique et social. Le rapport rappelle par ailleurs qu’en 2025, près de 6 000 personnes ont été tuées en Haïti.


Selon notre enquête, ces statistiques ne reflètent qu’une partie de la réalité, les crimes étant largement sous-déclarés. Les données recueillies par les institutions, féministes, humanitaires, onusiennes et étatiques restent en deçà de l’ampleur réelle des violences sexuelles en Haïti. Les femmes constituent la majorité des victimes, tandis que les hommes représentent seulement 1 à 2 % des survivants, d’après divers rapports nationaux et internationaux consultés par Enquet’Action.


Avilissement, discriminations, rejet et craintes de représailles 


La majorité des femmes victimes de violences sexuelles ne sollicitent pas d’assistance psychologique, médicale, et encore moins légale, quasi inexistante. Beaucoup n’y ont tout simplement pas accès ou se heurtent à des obstacles pour bénéficier des rares services disponibles, retardant ou empêchant leur prise en charge. Même situation pour celles violées dans le contexte d’insécurité instaurée par les gangs armés, qui utilisent le viol comme arme de guerre. Les femmes sont agressées dans leur quartier lors des attaques, sur les routes, mais aussi dans les camps de déplacés et lors des enlèvements contre rançon. Certaines racontent avoir été violées en présence de leur conjoint, d’autres devant leurs enfants contraints d’assister au crime. D’autres encore par de jeunes hommes pouvant être de l’âge de leur fils.


La crainte de représailles, la stigmatisation sociale, les difficultés financières, l’insécurité grandissante, le manque d’informations et la faible confiance envers les institutions policières et judiciaires freinent le signalement. Ces facteurs expliquent le refus de chercher de l’aide ou motivent les retards dans la quête de soutien. C’est d’ailleurs cette stigmatisation qui pousse des institutions d’aide à adopter des mesures de confidentialité et d’anonymat afin d’encourager les victimes à se libérer et à chercher un appui médical.

Beaucoup de survivantes rencontrées dans les camps de déplacés disent avoir subi moqueries et rejet. «


Aujourd’hui, tout cela est devenu une honte pour moi. Les autres femmes se moquent de moi à cause de ce qui s’est passé. Cela me rend triste, je pleure parfois. Malgré tout ce qui m’est arrivé, toi, tu es une femme, tu devais me soutenir », confie Marjorie Sanon, survivante de viol rencontrée dans le camp de l’École Nationale Argentine Bellegarde.


Qu’elles en parlent ou non, les survivantes éprouvent un profond sentiment de déshonneur. Sageline Pierre, rencontrée sur le camp où elle vit depuis le 27 août 2023, ne dira pas le contraire. Elle habitait Savane Pistache et a accouché sur le site. Le père de son fils ? Elle l’ignore, mais sait que l’enfant est le fruit d’un viol collectif subi dans son quartier d’origine. Elle a été agressée par quatre hommes le 10 octobre 2024. « Je ne savais pas que j’étais enceinte. Ce n’est qu’au bout de trois mois, à l’hôpital, qu’on m’a annoncé ma grossesse. Cette visite n’était pas liée à ce que j’avais vécu. Je n’ai pas eu le courage d’avorter. J’ai gardé ma grossesse secrète », raconte-t-elle.


« Je n’en ai parlé à personne. Je n’ai reçu aucune assistance », poursuit Sageline, ajoutant que, comme les autres, elle avait honte et ne savait pas comment s’y prendre. « Je ne voulais pas que les gens autour de moi l’apprennent. Je vois comment ils réagissent avec d’autres femmes qui ont vécu la même chose », ajoute-t-elle, précisant que son mari a été tué par les gangs le 8 octobre 2023.


À quelques pas de Sageline Pierre, nous avons rencontré Angeline Michel, survivante de viol à Carrefour-Feuilles, dans la vingtaine, vivant dans le camp depuis le 13 juillet 2023. « J’avais pu retourner chez moi, mais nous avons été chassés de nouveau, encore plus violemment », souligne-t-elle. « Un groupe de bandits a envahi notre quartier, ils ont mis le feu, et j’ai dû fuir ma maison. » Fille à la peau claire, vêtue de noir, tenant un bébé d’un an, elle s’exprime avec un visage désespéré. Elle est tombée enceinte, a tenté d’avorter, et a perdu tout son entourage.


« Depuis, mes amis m’ont humiliée. Je n’ai plus de contact avec eux. À ce moment-là, je m’apprêtais à faire ma dernière année de lycée. Si notre maison n’avait pas été brûlée, si le quartier était redevenu sûr, nous y serions retournées. Mais ce n’est pas le cas », explique-t-elle. « La seule aide que j’ai reçue, c’est ma mère qui m’a toujours soutenue, même lorsque mon père m’a humiliée en apprenant ce qui m’était arrivé. Ma mère a toujours été là pour moi, malgré son accident. Même quand elle ne peut pas, elle fait des efforts », poursuit Angeline.


Le fait que ce soient majoritairement les femmes qui subissent des violences sexuelles n’est pas anodin, souligne Marie Rosy Auguste Ducéna : « Dans la société, on demande souvent si ce n’est pas toi qui as aguiché la personne, si ce n’est pas toi qui as porté des vêtements qu’il ne fallait pas, ou si tu ne te trouvais pas dans un endroit où tu ne devais pas être. » « Tout ceci crée des conditions pour qu’il y ait une omerta. Des actions de sensibilisation devraient aller vers là. Parce que quand tu as été victime, ce n’est pas à toi de te taire », poursuit la défenseure des droits humains.


Une femme raconte s’être fait violer par cinq hommes. Dans sa communauté, les gens disent : heureusement qu’ils ne l’ont pas tuée. Comme si subir un viol collectif ne représentait rien, alors qu’elle est détruite, dénonce l’avocate.


VIH, syphilis, infections, grossesses précoces et avortements 


Le VIH, la syphilis, les infections sexuellement transmissibles (IST), les grossesses non désirées et les avortements… Les femmes paient le prix fort des viols en Haïti. Les conséquences sont multiples, mais les structures offrant une assistance médicale et psychologique restent limitées.


Certaines femmes interrogées lors de cette enquête disent clairement avoir contracté le VIH. D’autres préfèrent évoquer leur traitement sans nommer la maladie, insinuant sans oser la citer. Dans certains camps, il n’est pas difficile d’en rencontrer. Mais il n’y a pas que le VIH : des infections et des douleurs chroniques persistent des années durant. « Depuis, j’ai souvent des douleurs dans le bas-ventre. Ce n’était pas prévu. Ce n’est pas comme si j’avais donné rendez-vous à quelqu’un et que quatre hommes m’ont violée. Cela me donne encore des douleurs. Ils m’ont donné des comprimés pour un mois et m’ont dit de revenir chaque mois », confie Marjorie Sanon, mère de six enfants.


Il existe plusieurs institutions offrant des services psychologiques et médicaux, mais la majorité des accompagnements proviennent d’organisations féminines, féministes ou d’ONG locales et internationales. Beaucoup disent collaborer avec l’État, via le Ministère à la Condition Féminine, le Ministère de la Justice ou le Ministère de la Santé Publique. Ces accompagnements sont rendus possibles grâce au soutien d’organisations internationales ou nationales. Différents types de soutien sont proposés : psychosocial, assuré par des travailleurs sociaux, psychologues et accompagnatrices, mais aussi médical, avec des médecins et infirmières.


Les organisations féministes sont submergées par les cas de survivantes de violences sexuelles et sexistes dans le contexte de l’insécurité. Au local de la Solidarité des Femmes Haïtiennes (SOFA), rue Villemenay à Port-au-Prince, elles arrivent chaque jour, mineures ou adultes, parfois âgées. Plus d’une centaine de cas sont reçus en moyenne chaque mois. « Ces femmes vivent une situation extrêmement difficile. Non seulement elles n’ont plus de maison, mais elles ne peuvent plus nourrir leurs enfants. Avant, elles menaient une activité quotidienne qui leur permettait de subvenir à leurs besoins. Aujourd’hui, elles n’ont pratiquement rien », explique la secrétaire générale de la SOFA, Berthanie Belony.


Certaines tombent en hypoglycémie. En venant à la SOFA, il arrive qu’elles perdent connaissance après deux ou trois jours sans manger. « Nous nous empressons de les prendre en charge, de leur donner un bain avant de les emmener à l’hôpital. Elles n’ont pas de vêtements et passent plusieurs jours avec les mêmes habits », poursuit la responsable. Elle évoque le cas d’une femme tombée d’épuisement, conduite en urgence à l’hôpital où on lui a administré trois litres de sérum.


« Parmi les cas reçus, beaucoup sont testés positifs au VIH. Oui, il y a des cas de VIH. Le taux de prévalence annoncé comme étant en baisse en Haïti devrait être réévalué », ajoute-t-elle, affirmant que nous faisons face à une crise nationale qui appelle une réponse collective. En 2023, environ 2 % de la population adulte vivait avec le VIH, contre des taux bien plus élevés au début des années 1990. Des avancées remises en question par les difficultés des séropositifs à trouver soins et médicaments dans un système de santé à genoux, mais aussi par l’augmentation vertigineuse des violences sexuelles dans le contexte de l’insécurité.


« Les femmes n’en peuvent plus. Vous savez ce que cela représente pour une mère qui se lève chaque matin sans pouvoir nourrir ses enfants. Même si elle ne pouvait pas toujours les nourrir trois fois par jour, au moins une fois. Aujourd’hui, même cela, elle ne peut plus le faire. Cela montre l’incapacité et les problèmes que cela entraîne. Plus tard, ces femmes risquent de développer de l’hypertension et des maladies cardiaques », complète Berthanie Belony, étudiante en médecine.


Cette stigmatisation est liée au viol, à sa perception et à ses conséquences. « Peut-être que c’est historique, la stigmatisation des personnes qui ont contracté le VIH. Parfois, des patients expliquent que la famille les blâme, ou bien la communauté, ou qu’ils soient rejetés. Donc, cette stigmatisation augmente la peur et la crainte de vouloir chercher des soins », explique Diana Manilla Arroyo, cheffe de mission de Médecins Sans Frontières (MSF) en Haïti.


Depuis 2022, seulement un tiers des survivants ayant consulté à la clinique Pran Men’m sont arrivés dans les trois jours suivant leur agression, et 41 % dans les cinq jours. En conséquence, 67 % n’ont pu prévenir la transmission du VIH (arrivés trop tard pour bénéficier d’un traitement post-exposition) et 59 % n’ont pu éviter des grossesses non désirées, selon le rapport de MSF publié en janvier 2026.


Les survivantes de viols tombent parfois enceintes. Certaines gardent la grossesse péniblement, d’autres ont recours à l’avortement, dans un pays où celui-ci est illégal. Le code pénal punit l’avortement de la réclusion criminelle, tandis que le nouveau code en attente d’application prévoit une dépénalisation sous conditions. L’avortement reste l’un des sujets les plus controversés dans l’histoire récente du pays.


En fuyant son quartier envahi par des gangs armés, Angeline Michel est tombée sur deux jeunes hommes qui lui ont ordonné de rester dans l’obscurité d’un couloir. L’un l’a frappée, puis ils l’ont violée. C’est ainsi qu’elle est tombée enceinte. Son enfant a eu un an en avril 2025. « C’est un enfant issu d’un viol. Je ne me sentais pas normale », raconte-t-elle. Elle ne voulait pas garder la grossesse. « Après ce qui m’est arrivé, je me suis confiée à une amie. Elle m’a conseillé d’avorter et m’a donné des remèdes. Je me suis évanouie en les prenant. Ensuite, j’en ai parlé à ma mère, qui m’a conseillé de ne pas avorter », poursuit-elle.


Selon le psychologue Pascal Nery Jean-Charles, lorsqu’une fille tombe enceinte à la suite d’un viol, elle est confrontée à une décision difficile : garder le bébé ou non. Ce choix peut avoir un impact profond sur les sentiments qu’elle développera envers l’enfant. « En fonction de la décision, cela pourra affecter la relation à long terme. Il se peut qu’elle aime l’enfant, mais il lui faudra faire un deuil, car l’enfant est né d’un événement traumatisant. Parfois, la mère voit l’enfant comme un rappel constant des moments douloureux », souligne-t-il. « Ce que l’on peut dire, c’est qu’une grossesse sans consentement n’est pas désirée. Il serait souhaitable que la personne puisse décider si elle veut ou non garder l’enfant », ajoute le professeur d’université.


La clinique Pran Men’m de MSF, spécialisée dans la prise en charge des violences sexuelles, n’assure pas de suivi prénatal ou postnatal. Cependant, elle reçoit des cas d’avortement. « Nous donnons tout l’appui possible sur le plan médical et psychologique. Mais la loi est claire sur l’avortement. Nous devons la respecter. Une fois qu’une femme décide de mettre fin à sa grossesse, très souvent, elle utilise des méthodes dangereuses. Ce n’est pas seulement le cas d’Haïti, on le voit partout dans le monde. Nous recevons des cas de personnes ayant commencé ce processus avec des méthodes non sécurisées et qui arrivent avec de graves complications », explique Diana Manilla Arroyo de MSF.


Traumas, tentatives de suicide… Comment y faire face ? 


Le viol entraîne des conséquences émotionnelles profondes : baisse de l’estime de soi, altération de la perception de soi, troubles dans la vie sexuelle et dans les relations. Certaines victimes développent des comportements à risque pour tenter d’oublier.


Incapables de continuer à affronter les traumatismes, certaines survivantes ont pensé au suicide. D’autres ont même tenté de passer à l’acte, échappant de justesse. « (…) J’ai même pensé à me suicider, car je ne voulais pas avoir un enfant dans ces conditions, sans père et issu d’un viol. Dans notre société, cela représente un lourd fardeau. Quand mon enfant me demandera où est son père, et que je devrai expliquer ce qui s’est passé, il pourrait même en venir à me détester », confie Angeline Michel.


La situation est encore plus compliquée lorsque les agressions se produisent au domicile – comme pour 42 % des victimes de VBG entre janvier et septembre 2025 – ou dans les camps de déplacés (14 %), qui constituent leur quartier résidentiel. Dans ces camps, les survivantes continuent de vivre dans un lieu qui ravive les souvenirs douloureux.


Pour les victimes de violences graves, il s’agit d’un traumatisme majeur qui affecte le corps et l’esprit. Ce choc a des conséquences immédiates mais aussi des effets à long terme, pouvant profondément déséquilibrer les personnes concernées, explique le psychologue Guesly Michel. « Une personne ayant subi un viol peut présenter un grand vide affectif, un manque émotionnel profond, parfois lié à une histoire familiale douloureuse. Même si ce n’est pas toujours le cas, cela reste un traumatisme extrêmement lourd. Ces jeunes femmes grandissent souvent avec des comportements influencés par des émotions négatives, du ressentiment, une douleur constante », poursuit le responsable du Centre Santé Mentale de Morne Pélé, au nord d’Haïti.


Selon lui, l’État haïtien devrait intervenir pour offrir une aide psychologique, notamment via le Ministère de la Santé Publique (MSPP), en mettant en place un programme spécifique pour les personnes déplacées. Il collabore avec l’Association haïtienne de psychologie (AHPSY), qui porte un projet appelé Cellule d’intervention psychothérapeutique d’urgence (CIPUH), proposant un service à distance par téléphone au 29 19 9000. « Mais ce n’est pas toujours facile : les personnes n’appellent pas systématiquement pour demander de l’aide », nuance-t-il.


Lorsqu’une personne subit un choc, qu’il soit physique, mental ou spirituel, elle plonge dans une détresse profonde. « On a besoin d’accompagnement, de quelqu’un qui nous comprend et nous écoute, et cela sur la durée. Il ne s’agit pas d’éliminer, mais de transformer », insiste le psychologue.


Avec un accompagnement adapté, certaines parviennent à avancer, mais c’est une épreuve lourde à surmonter. Raconter l’événement est aussi compliqué, car cela ravive les souvenirs et expose la victime au jugement des autres. Une femme victime de viol peut retrouver un équilibre et transformer sa souffrance, mais cela nécessite un suivi psychologique. Ce processus commence par des premiers soins, une évaluation de la santé mentale, puis une thérapie. Il doit inclure une véritable acceptation, sans jugement, une écoute empathique et bienveillante.


Les conséquences sont lourdes : ces personnes fonctionnent mal avec les autres, développent des blessures narcissiques, sont atteintes dans leur ego et leur identité. Pour Guesly Michel, la thérapie passe par le pardon : « C’est quand la personne accepte le pardon de la société qui n’a pas pu la protéger, et quand elle se pardonne elle-même. Le pardon est une énergie qui peut guérir. » En réalité, les tragédies et catastrophes, bien que rares, ont un grand impact. Elles offrent paradoxalement la possibilité de reconstruire sa vie d’une meilleure manière, conclut-il.


La clinique « Pran Men’m » à la rescousse des survivantes ?


Sur le terrain, lorsqu’une survivante est interrogée, un nom revient presque toujours : Pran Men’m. Dans un contexte où environ 60 % des structures sanitaires de Port-au-Prince sont fermées, cette clinique spécialisée dans la prise en charge des victimes de violences sexuelles, gérée par Médecins Sans Frontières (MSF), est devenue une référence.


La prise en charge inclut la prophylaxie pour prévenir la transmission du VIH, administrée dans les 72 heures suivant l’agression, ainsi qu’une contraception d’urgence disponible dans les 120 heures. Des vaccins et autres médicaments sont également proposés pour limiter les risques d’infections sexuellement transmissibles. Un examen physique est réalisé et un certificat médical validé par l’État est remis, basé sur le récit de la patiente. Celle-ci peut ensuite décider de porter plainte ou non.


Le projet a démarré en 2015, mais depuis 2021, le nombre de patients a triplé : la clinique est passée de 95 admissions mensuelles en moyenne en 2021 à 259 en 2025. « Je vous parle seulement des personnes qui ont pu arriver jusqu’à nous. Évidemment, on ne sait pas ce qu’il en est de celles qui n’ont pas pu venir », nuance Diana Manilla Arroyo, cheffe de mission MSF en Haïti. Un test VIH est systématiquement effectué, car certaines victimes ignorent qu’elles sont déjà porteuses du virus. « Nous avons 72 heures pour donner un médicament qui prévient la transmission. Mais il y a des cas où la personne arrive trop tard, ou bien elle ignorait qu’elle avait déjà le virus », précise-t-elle, rappelant que l’accès aux antirétroviraux relève du programme national géré par l’État.


« On ne peut pas déterminer si le VIH positif de certaines patientes est lié à l’agression. Ce qui est important, c’est que toutes les personnes sachent que nos services sont confidentiels et que ce n’est pas de leur faute. Aucune action ne peut justifier une agression sexuelle : ni la manière de s’habiller, ni de marcher, ni les amitiés. Ce sont des excuses pour éviter de prendre la responsabilité d’un crime », insiste la responsable. Elle conclut : « Souvent, les personnes ne savent pas qu’il y a un risque de VIH ou d’autres infections. Il faut rappeler aux survivantes qu’elles ne sont pas seules et que rien ne justifie une agression sexuelle. Il est essentiel de chercher des soins médicaux aussitôt que possible. »


Dans un rapport publié en janvier 2026, MSF reconnaît que l’aide proposée aux survivantes – notamment les soins et services de première nécessité – reste insuffisante, tant pour la prise en charge immédiate que pour le suivi à long terme. L’organisation dit être souvent dans l’incapacité de les orienter vers des aides non médicales essentielles, telles que des refuges sûrs, la relocalisation ou l’aide à la subsistance, pourtant indispensables pour une prise en charge complète. « L’aiguillage vers des refuges est difficile à assurer car les services en question sont souvent perturbés en raison de financements instables et parce que les femmes enceintes, les femmes avec enfants et les survivants présentant des problèmes de santé ne sont souvent pas acceptés », révèle-t-elle.


En 2025, l’ONU estimait à 1,5 million le nombre de personnes nécessitant des services liés aux violences sexuelles et sexistes, et s’était fixé pour objectif d’en aider environ la moitié (833 000 personnes). En septembre 2025, seulement 7 % avaient reçu l’assistance nécessaire, rappelle MSF qui, en une décennie, a recensé pas moins de 16 999 survivants dans la clinique Pran Men’m de Port-au-Prince, dont 2 300 rien que durant les neuf premiers mois de 2025.




Entre silence judiciaire et quête de survie


Le manque de services disponibles expose les survivantes aux mêmes risques que ceux qui ont conduit à leur traumatisme initial. Sans possibilité de relocalisation ni de refuge sûr, Médecins Sans Frontières (MSF) est contrainte de renvoyer les patientes dans l’enfer qu’elles fuient, pour les voir revenir plus tard, à nouveau victimes de violences. À cela s’ajoute l’absence de moyens de subsistance, qui aggrave leur vulnérabilité et les condamne à la pauvreté et aux déplacements forcés. « Beaucoup dépendent d’une aide humanitaire insuffisante, ce qui les rend plus vulnérables face à l’exploitation, au commerce du sexe et aux violences répétées », souligne le rapport.


Les survivantes poursuivent leur existence pénible, sans pouvoir espérer une prise en charge légale. Les autorités annoncent la création de pôles judiciaires, dont un spécialisé dans la répression des crimes de masse et des violences sexuelles, chargé de poursuivre et juger les crimes contre l’humanité et autres infractions graves commises par des groupes armés. Mais ce pôle judiciaire n’est toujours pas opérationnel. Les victimes doivent encore attendre pour voir ces structures essentielles devenir effectives dans le système judiciaire haïtien.


En attendant, au camp de l’École Nationale Argentine Bellegarde, les heures s’écoulent et la journée s’achève. Les survivantes rencontrées expriment toutes le souhait de reprendre leur vie d’avant. Elles réclament une assistance totalement négligée par les autorités : l’aide financière. Retrouver de l’argent pour relancer leur commerce est leur priorité, en plus d’exiger de l’État le rétablissement de la sécurité afin de pouvoir retourner vivre dans leur quartier d’origine.


« Je demande à l’État de m’aider, s’ils peuvent me donner un petit soutien économique, pour que je puisse prendre soin de mes deux enfants et quitter le camp. Les 90 000 gourdes que l’État donne pour la relocalisation ne suffisent à rien, parce qu’aujourd’hui les loyers sont très élevés », se plaint Margareth Deshommes, violée par trois jeunes hommes dans la zone proche du camp où elle vit. « Une fois que tu as payé ton loyer, tu ne peux plus rien faire avec le reste de l’argent. Comment vas-tu faire pour manger, boire, quand tu as deux enfants, que tu es partie sans rien, et qu’il faut même acheter des affaires pour la maison ? Cet argent ne sert à rien. »



Milo Milfort et Anne-Aise Vilmé


NB : Un anonymat total est garanti aux survivantes interrogées. C’est pourquoi leurs véritables noms complets ont été modifiés afin de les protéger.

 


À la une

bottom of page