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Quand des Haïtiens ont osé se rendre sur l’île de la Navase

  • il y a 3 jours
  • 6 min de lecture

Très peu d’Haïtiens connaissent cette tranche d’histoire. Un matin, un petit groupe d’Haïtiens — environ une dizaine — s’est rendu à la Navase afin de défier l’impérialisme américain qui l’accapare depuis des décennies. C’était en 1996. Le voyage vers la Navase a échoué, selon une investigation menée par Enquet’Action, qui a rencontré pour vous l’un des initiateurs, l’avocat Samuel Madistin, alors sénateur de l’Artibonite. Jusqu’à présent, des zones d’ombre persistent encore. Retour sur une tranche d’histoire négligée et méconnue.





Enquet’Action (EA) : Qu’est-ce qui vous a poussé à vouloir faire partie du Parlement haïtien ? 


Samuel Madistin (SM) : J’étais jeune militant à l’époque. J’étais aussi professeur. J’étais impliqué dans plusieurs activités sociales et religieuses de mon quartier. Les jeunes du quartier ont vu en moi un excellent représentant au niveau du Parlement. Ils se sont réunis sans m’avertir au préalable. Ensuite, ils m’ont invité dans leur assemblée. De là, j’ai vu des jeunes déterminés à ce que je sois candidat à la députation. Je leur ai dit que je n’avais pas d’argent pour mener la campagne électorale. Ils m’ont répondu que je n’en avais pas besoin et que tout serait à leur charge. Ils ont tenu parole. J’ai fait campagne sans dépenser le moindre sou. J’ai été élu député en 1991 [pour la circonscription de L’Estère].


EA : Y a-t-il une différence entre votre législature et la 50e ? 


SM : Il y a une énorme différence. À l’époque, vu notre enthousiasme, le Sénat avait pris une résolution pour décréter la 45e législature : la première législature de l’ère du changement. C’était après la dictature des Duvalier. Beaucoup de jeunes parlementaires se sont battus pour le changement. Nous nous sommes donné la mission de changer l’État, le pays. Beaucoup d’enthousiasme, beaucoup de sérieux. Il n’y avait pas ce qui se passe dans la 50e législature, comme la corruption et l’enrichissement illicite. Malheureusement, le coup d’État de septembre 1991 a tout basculé. Mais les législatures auxquelles j’ai appartenu avaient beaucoup plus de crédibilité et de respect au sein de la population.


EA : Quelle a été l’origine de l’initiative visant l’île de la Navase ? 


SM : Je ne me rappelle pas vraiment des dates précises, puisque cela fait longtemps. Cette initiative a été prise en 1996. À cette époque, nous nous sommes penchés sur la représentation symbolique de la Navase ainsi que sur le rôle que l’espace pourrait jouer dans le développement du pays. La Navase est pourvue d’une multiplicité d’espèces rares à travers le monde. Le fait qu’elle n’a jamais été habitée lui vaut un statut de réserve. L’État haïtien pourrait l’utiliser comme pôle de développement touristique, où il y aurait l’exploitation des espèces rares. Cela pourrait avoir une certaine influence sur la science, tout en étant bénéfique pour le tourisme et pour le développement économique du pays.


Cette affaire, qu’une partie de notre territoire soit sous le contrôle d’un autre État sous prétexte que ce dernier a décidé de s’emparer de toute île ayant la présence de guano, nous ne l’entendions pas d’une bonne oreille. Les États-Unis, à un moment, ont restitué les îles à guano qu’ils avaient prises. À l’époque de ces restitutions, le gouvernement haïtien n’était pas assez vigilant pour la récupération de la Navase.


Nous avons voulu poser un acte de souveraineté pour montrer à l’État et au gouvernement haïtien la voie à suivre, laquelle aurait permis de remettre la Navase sous notre contrôle. On a pris au Sénat l’initiative de dépêcher une délégation qui allait se rendre sur l’île. La décision a eu l’effet d’une bombe. Même l’ambassadeur américain en Haïti, en ce temps-là, était étonné d’apprendre que la Navase était toujours sous le contrôle des États-Unis. Suite à notre intervention, beaucoup de personnes ont eu connaissance de ce contentieux. La délégation fit voile vers la Navase, mais le mauvais temps nous a empêchés d’accoster. Le fait que nous n’avions pas un grand navire nous a davantage compliqué la tâche.


EA : Vous étiez arrivé à destination ? 


SM : Oui, même si nous n’avions pas foulé le sol à cause du mauvais temps.


EA : Peut-on parler en ce sens d’échec ? 


SM : Échec dans le sens où nous avions pris la résolution d’amener un drapeau qui aurait dû être hissé sur l’île. Ce qui ne s’est pas fait. Certains peuvent, en ce sens, parler d’échec. Mais la formation de la délégation, notre arrivée à destination, le débat qui eut lieu autour de cette affaire peuvent servir d’arguments pour parler de succès. Plus d’un ignorait l’importance de la Navase ou encore l’existence de ce conflit. Notre voyage allait lancer les débats. Une grande première en Haïti. La communauté internationale a eu connaissance de cette souveraineté qu’Haïti revendiquait autour de la Navase, une île que les Américains se sont appropriée de manière arbitraire. J’ai eu l’opportunité de défendre la cause à l’étranger. Autant de considérations qui permettent de parler de succès, même si l’objectif premier de planter notre drapeau n’a pas été atteint.


EA : Certains disent que l’ambassade des États-Unis en Haïti s’est déresponsabilisée de tout ce qui pourrait se passer sur l’île avant même votre départ. Est-ce vrai ? 


SM : Pas du tout. Au contraire, l’ambassadeur américain de l’époque, dont j’ai oublié le nom, fut surpris de la connaissance de ce conflit.


EA : L’avez-vous cru ? 


SM : Je ne crois pas qu’il avait intérêt à mentir. Ce n’était pas ce qui importait. Le plus important devait être la prise en considération de notre initiative au niveau de l’État haïtien pour la revendication de la souveraineté de l’île de la Navase. Une île qui fait toujours partie de nos Constitutions, même si, à un moment donné, un autre pays y a fait fortune. Je pense qu’un jour, le débat doit être relancé pour qu’un gouvernement sérieux puisse récupérer l’espace.


EA : Qui faisait partie de la délégation qui devait se rendre à la Navase ? 


SM : Le sénateur du Sud Gélerme Laguerre et moi. La jeune journaliste (à l’époque) Marie-Lucie Bonhomme, qui travaillait avec Clarens Renois, était du voyage. Clarens devait produire un reportage sur le voyage. Il a ainsi dépêché Marie-Lucie. Il y avait des représentants de la société civile. Seuls le sénateur Gélerme et moi représentions le Sénat. Nous étions chacun accompagné de notre garde du corps ainsi que de notre chauffeur. Environ une dizaine de personnes faisait partie de cette délégation.


EA : Selon vous, qu’est-ce qui explique ce manque d’intérêt des gouvernements haïtiens dans ce dossier ? 


SM : Généralement, nos gouvernements manquent de vision. Ils sont constitués de personnes venues s’enrichir. Elles ont une approche jouissive du pouvoir, qui consiste à voyager, à avoir de belles femmes, à se rendre à la plage. Ces gens-là résument ainsi le pouvoir. Ils ignorent le fait de mettre l’État au service des plus pauvres et des plus démunis. Ils n’ont pas la vision de restaurer la grandeur de l’État, la grandeur de la nation, qui permettrait à l’Haïtien de retrouver sa fierté. Ce genre de problèmes ne les intéresse guère. Leur dépendance à l’international, leur peur d’avoir des contentieux avec certains pays, ou encore le gouvernement américain qui les met généralement au pouvoir, peut aussi expliquer ce manque d’intérêt.


EA : À qui appartient la Navase ? 


SM : Absolument à Haïti. Il n’y a pas de débat là-dessus. Même lorsque les Américains l’ont prise, ils savaient pertinemment qu’elle ne leur appartenait pas. Ils n’ont fait qu’utiliser leur puissance. Comprenez bien : beaucoup d’États riches aujourd’hui ont eu besoin d’exploiter, de piller les ressources d’autres États pour décoller. C’est ce qu’a fait l’Europe avec l’esclavage. Les États-Unis ont procédé ainsi pour se hisser au sommet. C’est la même situation avec le commerce international, l’imposition de politiques publiques qui favorisent les multinationales et les commerçants étrangers. Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. Étant donné que nous ne pouvions pas rivaliser avec leur puissance, leur armée, leur force de frappe, ils se sont enrichis du guano présent sur la Navase au détriment de l’État haïtien. Il n’y a pas de discussion ni de débat sur le fait que la Navase nous appartient.


EA : Que proposez-vous pour la reprise de ce qui nous appartient ? 


SM : La démarche doit être politique et diplomatique. Il faut qu’il y ait un gouvernement qui affirme notre souveraineté sur la Navase. Il doit trouver un consensus national nécessaire autour de cette question. Les membres du pouvoir et de l’opposition, les scientifiques, les intellectuels, les journalistes… doivent affirmer une position nationale. Sur le plan politique, nous avons besoin d’une position nationale qui soit soutenue par une grande majorité. Il nous faut restaurer le prestige de la diplomatie haïtienne avec des personnes bien formées, capables de bien représenter l’État. Ainsi, nous pourrons mener un combat diplomatique tant au niveau régional, avec l’Organisation des États Américains (OEA), qu’au niveau universel, avec l’Organisation des Nations Unies (ONU), et au niveau bilatéral, avec les États-Unis. Cela permettra de reprendre la Navase et de la replacer sous le contrôle de l’État haïtien. Ainsi, nous verrons le poids économique et scientifique de l’île dans le cadre du développement du pays.

 

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