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Les dessous de l’homophobie en Haïti

  • il y a 4 jours
  • 15 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Rejet familial, marginalisation, exclusion, insultes, agressions physiques et viols correctifs rythment le quotidien de la communauté LGBTI+ (lesbiennes, gays, bisexuel·les, trans et intersexes) en Haïti. Une communauté perçue comme une menace morale dans une société où croyances religieuses et intolérances s’entremêlent. Dans ce contexte fragile, la moindre démarcation de l’hétéronormativité peut engendrer une suite de violences multiformes visant ses milliers de membres. Des violences qui, dans tous les cas, sont légitimées, banalisées et normalisées.



A Port-au-Prince, des croyant.es participent à une manifestation LGBTI+ organisée par des églises protestantes. © Dieu Nalio Chéry / AP.



Enquête 


Souvent muni d’un chapeau sur la tête, de chaînes épaisses ornées de grosses médailles en forme de croix autour du cou, Jean Ricard Richemé, dit Pastè Pass, est l’homme fort du moment. Sur les réseaux sociaux, il est surtout connu pour son discours radical contre l’homosexualité à travers des vidéos qui font des dizaines de milliers de vues. Son ordonnance sacrée : des relations sexuelles exclusivement réservées entre un homme et une femme. Et pour tous les contrevenants et toutes les contrevenantes, Pastè Pass, sans mâcher ses mots, incite à les frapper à coups de machette ou à les brûler vifs. « Ici, les homosexuels ne seront pas aux commandes. C’est la mort par le feu qui leur est réservée », lance-t-il souvent, le visage rempli de dédain, lors de ses interventions.


Pastè Pass se considère comme celui qui vient délivrer Haïti de l’homosexualité et s’est même autoproclamé prophète. « Je prêche une révolution qui combat les homosexuels et les lesbiennes. Tous ces vices et mœurs contre-nature ont été importés de l’Occident », évoque-t-il dans les émissions de télé et de radio auxquelles il participe, tout comme sur sa page TikTok suivie par près de 35 000 personnes.



Pastè Pass participant à l’émission Cherubin on the air du journaliste Esau Chérubin. © Chaine Youtube de Real Talk 509.



Pastè Pass profite pleinement de l’orientation, teintée de haine et de dégoût, donnée par les médias haïtiens aux débats sur la situation des personnes LGBTI+, avec la morale chrétienne comme toile de fond. C’est pourquoi, lorsque le sujet de l’homosexualité est sur la table, ses propos n’ont aucune limite. Il rabaisse, provoque et menace en toute liberté. Il avoue même avoir décapité un homosexuel et se dit prêt à récidiver si un mariage entre deux personnes de même sexe est organisé en Haïti. Des déclarations qui semblent réjouir des milliers de personnes, si l’on se fie aux commentaires disponibles sous les vidéos dans lesquelles il apparaît.


Les médias haïtiens donnent une orientation teintée de haine et de dégout aux débats sur la situation des personnes LGBTI+, avec la morale chrétienne comme toile de fond.


De l’autre côté de cette violence prêchée, légitimée et banalisée dans le pays, se trouve la communauté LGBTI+ (lesbiennes, gays, bisexuel·les, trans et intersexes), qui en paie le prix fort. Marginalisation, discrimination, stigmatisation, diabolisation : tel est le lot quotidien de ses membres. Les écoles, les églises, les hôpitaux et même leur famille s’y prêtent au jeu.


Berson Exanbert fait partie de cette communauté et s’affiche fièrement comme queer non binaire. Ce qui veut dire qu’il (elle) ne s’identifie ni exclusivement comme homme, ni exclusivement comme femme. Sa chemise blanche aux allures africaines et le mascara argenté appliqué à ses cils inférieurs le prouvent. À cause de son style, Berson a eu une enfance difficile. « Je suis extrêmement efféminé·e. Aux yeux des personnes que je fréquentais à l’école, à l’église et dans mon entourage, je n’étais pas normal·e. Ils me disaient : les garçons ne marchent pas comme tu marches, ne parlent pas comme tu parles et ne sont surtout pas comme tu es. Certains disaient que j’étais possédé·e par l’esprit de Jézabel », se rappelle encore aujourd’hui le (la) maquilleur·se professionnel·le.



Berson Exanbert accordant une interview à Enquet'Action. © Milo Milfort / Enquet’Action (EA).



Pour Berson, le message de la société était clair : « Nous sommes là et toi, tu es là-bas. » Cette démarcation, accompagnée d’injures de toutes sortes, a failli lui coûter la vie. « À cause de ces paroles, j’ai eu des envies suicidaires. Une fois, j’ai même essayé de passer à l’acte », nous avoue-t-il (elle).


Si Berson a été la cible d’attaques verbales, d’autres personnes ont eu droit au fouet et à l’exclusion. Deux boucles d’oreilles pendantes aux couleurs de l’arc-en-ciel, le visage maquillé, cela fait au moins huit ans que Gabrielle Reïna Yhéris Serome a assumé son orientation sexuelle et son identité de genre comme femme trans. Elle est de sexe mâle, aime les hommes mais se voit comme une femme. Pour elle, elle est simplement née dans le mauvais corps. « Depuis mon enfance, tout le monde me voyait comme un petit garçon. Mais je savais que j’étais une petite fille dans le corps d’un garçon », souligne-t-elle.


Être un garçon avec des comportements de fille était inacceptable pour ses parents. La changer était leur unique objectif. « Mon père m’a beaucoup fouettée. Il pensait qu’à force de me frapper, il allait me changer. Il disait que j’étais comme ça à cause des loas (dieux du panthéon vodou) et que les coups étaient la solution à ce problème », nous dit-elle. Le calvaire de Gabrielle l’a suivie à l’école. Chez les frères où elle a fait ses études classiques, elle était l’élément gênant, l’exemple à ne pas suivre. « L’école était uniquement fréquentée par des garçons. Le directeur a jugé que j’étais trop féminine pour l’établissement et que j’allais corrompre les autres élèves. Pour cela, il m’a exclue de l’établissement », se rappelle-t-elle.


 Gabrielle Reïna Yhéris Serome. © Page Facebook de Gabrielle.



Aujourd’hui, Gabrielle vit pleinement sa vie de femme trans. Elle est activiste et militante à Kouraj (courage en français), une organisation qui défend les droits des personnes de la communauté LGBTI+ en Haïti. Si tout ce qu’elle a subi ne l’a pas « normalisée », Gabrielle soutient que c’est parce que l’orientation sexuelle n’est pas un choix. « Si j’avais à choisir, je ne choisirais pas d’être une personne trans. Je choisirais d’être hétéro afin d’être normale aux yeux de la société et de ne pas subir les harcèlements, les injures. Je ne choisirais pas d’avoir une vie compliquée », explique-t-elle.

 

Les assauts des thérapies de conversion 


Dans cette lutte sans merci lancée contre la communauté LGBTI+, changer est l’unique option imposée à ses membres pour être acceptés comme « normal·e ». Cette quête de « normalité » est appelée thérapie de conversion. Ces dernières sont omniprésentes, prennent différentes formes et restent l’un des visages majeurs de l’homophobie qui sévit dans un pays où l’hétérosexualité est la norme. Tous ceux et celles qui sont différent·es sont considérés comme des corrupteurs et des corruptrices de familles, des êtres contre-nature, voire des erreurs de la nature ou encore la source des malheurs du pays.


Dans le meilleur des cas, les membres de ladite communauté sont évangélisés. L’argument principal utilisé : l’histoire des villes de Sodome et de Gomorrhe qui, selon la Bible, auraient été détruites par le feu à cause de l’homosexualité qui y était pratiquée. Dans d’autres cas, la manière forte est utilisée, puisque pour rendre « normal·e » en Haïti, tous les coups sont permis : harceler, injurier, agresser physiquement, violer et même tuer.



Dans ce combat, un mode de vie et de pensée est imposé. C’est là qu’entre en jeu le Gee Gason, une expression très populaire chez les jeunes. Elle peut être traduite par « vrai homme » en français. Être un Gee Gason reste un commandement sacré pour les hommes puisqu’il symbolise l’homme mâle à l’état pur. Dans les conversations, il est présenté comme celui qui est fort, sévère, rigide, agressif. Le Gee Gason, c’est celui qui domine et qui fait peur. Ses peines, ses faiblesses, ses émotions doivent être impérativement cachées.


Quiconque ne correspond pas à ces critères est perçu comme une femme dans un corps d’homme ou tout simplement comme un homosexuel. Ainsi, tout homme s’affichant trop sensible, trop attaché à son apparence ou encore victime d’agressions physiques d’une femme peut être considéré comme une personne ayant franchi la ligne rouge de l’homosexualité : le pire des péchés pour la société haïtienne.


Dans le combat contre l’homosexualité en Haïti, un mode de vie et de penser est imposé.


Lorsque cette limite est considérée comme atteinte, les blagues tout comme les slogans homophobes pleuvent dans les conversations de la vie réelle et sur les réseaux sociaux, s’il s’agit d’une célébrité. Le plus fameux : « On ne va pas perdre untel ». Perdre dans ce sens sous-entend ne pas laisser l’autre glisser vers l’homosexualité, pratique devant être réprimée selon l’évangile du Gee Gason prêchant une homophobie illimitée. Les plaisanteries peuvent vite dégénérer en appels à punir, voire à tuer, car en Haïti, toute non-conformité au genre « normal » est sujette à des sanctions sociales.


Tout homme se montrant trop sensible pour les autres ou trop attaché à son apparence peut être considéré comme une personne qui a franchi la ligne rouge de l’homosexualité.

Le viol correctif : autoriser le pire pour « normaliser l’anormal » 


Parmi les sanctions imposées aux membres de la communauté LGBTI+ en Haïti se trouve le viol correctif. En ce sens, le voisinage, des connaissances, des amis proches et parfois les membres de la famille des victimes comptent parmi les auteurs, voire les organisateurs de ces actes perpétrés dans le but de les « normaliser ».


Une situation aux lourdes conséquences, selon Johnny Clergé, secrétaire général de l’Organisation Arc-en-ciel d’Haïti (ORAH), une structure de défense des droits des personnes LGBTI+ en Haïti. « Un des membres de l’organisation a été victime de ce type de viol. La victime en est même sortie infectée par le VIH. Ce qui est plus grave, c’est que le viol correctif est basé sur un mensonge, à savoir que le fait d’avoir des relations sexuelles avec une personne du sexe opposé changerait l’orientation sexuelle de la personne prise pour cible », a-t-il fait savoir.


Pour celui qui ne cache pas du tout son homosexualité, le viol correctif est une violation des droits de la personne orchestrée par des gens qui se croient tout-puissants. « Nous avons donc affaire à des bourreaux qui s’octroient tous les droits juste parce qu’ils ont un pénis. »


Dominique St-Vil abonde dans le même sens. C’est un homme trans, né de sexe femelle mais qui s’est toujours vu comme un homme. Il est le directeur exécutif et administratif de l’Organisation Trans d’Haïti (OTRAH). « Il y a des cas où ce sont des homosexuels qui sont violés par des hommes. Les agresseurs agissent ainsi afin de montrer à l’homme homosexuel, celui qui a été violé, que cette attirance qu’il a pour le pénis, eh bien, ce pénis peut lui faire mal. Le sexe est utilisé, en ce sens, comme arme de combat contre l’homosexualité », précise-t-il.


Selon Dominique, les cas de viols correctifs sont nombreux et ont tendance à augmenter lorsque le pays traverse des troubles socio-politiques. Une situation qui traumatise les victimes vivant dans une société où il y a une omerta autour du viol. « À cause de ce silence, c’est difficile, par exemple, pour un homme trans de se confier sur le viol qu’il a subi. Je connais beaucoup d’hommes trans qui sont tombés enceintes parce qu’à un moment donné, un membre de la famille, un·e ami·e, un·e voisin·e, un proche s’est dit que cette personne-là doit connaître la sensation d’un pénis », ajoute-t-il.


" Le sexe est utilisé comme arme de combat contre l’homosexualité ", Dominique St-Vil, homme trans.


 

La course aux statistiques 


Parler du nombre de victimes d’homophobie en Haïti reste un exercice difficile. Entre le silence des victimes et la rareté des rapports, les chiffres disponibles ne reflètent qu’une réalité partielle. Cela, dans une société où la peur de représailles empêche toute évaluation précise de l’ampleur du phénomène.


En 2016, plusieurs organisations travaillant avec les personnes LGBTI+ ont soumis à l’Organisation des Nations Unies (ONU) un rapport. Dans le document figurent plusieurs cas de violences et de discriminations à l’égard des membres de ladite communauté, dont une femme battue à mort avec une chaîne de motocyclette. Le meurtrier ? Son copain. Son mobile ? Avoir découvert qu’elle était lesbienne.


En 2017, un rapport de mission de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), établissement public placé sous tutelle du ministère de l’Intérieur français, a révélé que plusieurs personnes travesties ont été lynchées publiquement lors d’une manifestation anti-LGBTI+ en Haïti en juillet 2013. Au cours de cet événement qui s’est déroulé à Port-au-Prince, deux transsexuels ont également été tués.


La peur de représailles chez les victimes empêche toute évaluation précise de l’ampleur de l’homophobie.

Dans son rapport de 2019, l’association Kouraj, organisme de défense des droits des personnes LGBTI+, souligne avoir recensé 21 cas de violences sur des membres de leur communauté. Quatorze d’entre eux ont été commis entre 2016 et 2018. Le rapport informe que certaines victimes ont reçu des coups et blessures, d’autres ont échappé de justesse à la mort et une a été tuée. Une situation révoltante, selon l’association, qui en a profité pour faire appel à l’intervention des autorités haïtiennes. « Nous demandons à l’État haïtien d’engager une politique publique contre toute forme de discrimination, de sensibiliser la population sur la question de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre, de pénaliser l’homophobie et la transphobie et de mettre en application toutes les normes internationales relatives aux droits des LGBTI+ », avait recommandé Kouraj.


Le nombre de victimes d’actes d’homophobie a augmenté durant les années qui ont suivi. C’est ce qu’a révélé un autre rapport de Kouraj sorti en 2023. Le document précise que 94 personnes LGBTI+, sur moins de 300 interrogées, ont été victimes de violences et/ou ont vu leurs droits bafoués.


Lors de nos différentes interviews réalisées dans le cadre de cette enquête, les responsables d’organisations LGBTI+ n’ont pas été en mesure de nous fournir des chiffres précis ni actualisés sur le nombre de victimes d’agressions physiques. Ils ignorent tout autant le nombre de viols correctifs frappant de plein fouet leur communauté. « Les victimes ont peur d’être ridiculisées à cause de leur orientation sexuelle et de leur identité de genre dans des structures de prise en charge. Elles font également le choix du silence pour éviter de s’exposer à des peines encore plus lourdes », ont avancé les responsables d’organisations.



En décembre 2025, aux Cayes, dans le sud du pays, Gassandy, une femme trans, a été agressé physiquement à cause de son style. © Page Instagram de l’organisation LGBTI ERWI



Massimadi, la goutte d’eau de trop ? 


Consciente de la discrimination et de la stigmatisation dont fait l’objet la communauté LGBTI+ en Haïti, Kouraj avait annoncé en septembre 2016 le premier festival de films et d’arts LGBTI+ afro-caribéens en Haïti. L’événement, financé par les ambassades du Canada et des États-Unis en Haïti, prévoyait de rendre visible la communauté et de permettre aux Haïtien·nes d’avoir une meilleure compréhension des autres sexualités.


La nouvelle a eu l’effet d’une bombe. Diverses annonces de manifestations armées de machettes devant les locaux des différentes institutions partenaires censées accueillir l’événement ont vite circulé. Des appels à les incendier avec leurs occupants ont abondé sur les réseaux sociaux.



Affiche officielle du festival Massimadi



Plusieurs parlementaires ont fait des sorties médiatiques très musclées, à l’image de Jean René Lochard, député d’alors de la deuxième circonscription de Port-au-Prince, où devait avoir lieu le festival. « Nous appuyons sans réserve la démarche de la justice en ce qui a trait à l’interdiction de la tenue du festival Massimadi. Ces genres de choses, nous ne les acceptons pas. Le pays a déjà son lot de problèmes sociaux. On ne peut pas se permettre de mettre en avant ce genre d’événement. Déjà, plusieurs mères et pères de famille ne cessent de tirer la sonnette d’alarme sur ce que font les homosexuels et les lesbiennes dans la deuxième circonscription de Port-au-Prince », avait déclaré l’ancien député Lochard, en conférence de presse.


Le parlementaire avait même interdit l’entrée au parlement haïtien d’un membre de la communauté LGBTI+. « Durant mes quatre années de mandat en ces lieux, aucun membre de ladite communauté ne foulera le parlement haïtien », avait-il fait savoir, d’une voix ferme.


Le plus farouche opposant au festival était Jean Renel Sénatus, qui s’est autoproclamé défenseur de la famille. Il était sénateur du département de l’Ouest à l’époque. Dans ses multiples sorties médiatiques, il n’a cessé de se référer à la Constitution de 1987 pour soutenir que la famille est la cellule de base de la société et doit être protégée par l’État haïtien. « Nous demandons au commissaire du gouvernement de stopper ce festival. Si à cause de ça, il est révoqué, je peux vous assurer qu’il ne sera pas le seul à l’être. Notre démarche ne consiste pas à dire vive ou à bas les homosexuels, mais à dire plutôt vive la famille », avait-il insisté en conférence de presse.


Pour le sénateur Sénatus, la jeunesse haïtienne n’a nullement besoin d’un festival Massimadi, ce qui, selon lui, est contraire aux mœurs et coutumes haïtiens. « Donnons à nos jeunes gens des écoles professionnelles, des universités, des centres de santé… » Malgré l’interdiction des autorités, Kouraj a quand même organisé le festival en toute discrétion et dans la clandestinité.


" Aucun membre de la communauté LGBTI+ ne foulera le parlement haïtien ", Jean René Lochard



 

De l’homophobie à grande échelle 


Massimadi a été l’occasion pour les sénateurs haïtiens de statuer sur l’homosexualité. En effet, deux mois après les événements liés au festival, soit en novembre 2016, deux propositions de loi ont été déposées au Sénat. Elles ont été votées en 2017 et ont renforcé la lutte contre la communauté LGBTI+ en Haïti.


La première proposition, déposée par le sénateur Carl Murat Cantave, sénateur d’alors du département de l’Artibonite, a interdit toute activité de la communauté LGBTI+ sur la place publique et toute délivrance de certificats de bonne vie et mœurs aux personnes homosexuelles. La seconde, œuvre du sénateur Jean Renel Sénatus, a interdit le mariage ou toute tentative de mariage entre couples de même sexe. « Les auteurs, co-auteurs et complices d’un mariage homosexuel risquent une peine de trois ans de prison ferme et une amende de 500 000 gourdes [près de 3 900 dollars américains] », avertit le document.


Pour Youri Latortue, président du Sénat d’alors, cette décision n’avait fait que refléter les engagements pris par les sénateurs au moment de leurs campagnes. « Quand vous avez un pays, il faut vous attacher à vos valeurs et à vos traditions. L’homosexualité est une pratique uniquement occidentale », avait-il souligné à la presse.


Trois ans plus tard, la publication du décret d’un nouveau Code pénal haïtien en juin 2020 a vite replacé la communauté LGBTI+ au cœur des débats. Dans son article 362, le document considère également comme discrimination toute distinction opérée entre les personnes physiques en raison de leur orientation sexuelle. L’article 363 prévoit pour les contrevenants un emprisonnement d’un à trois ans et une amende de 50 000 à 75 000 gourdes, soit l’équivalent de 390 à 580 dollars américains.


Cela a provoqué un vaste mouvement de protestation dans plusieurs grandes villes du pays. Des milliers de personnes ont gagné les rues, affirmant que le fait d’inscrire dans le document les préjugés basés sur l’orientation sexuelle comme discrimination signifiait donner une forme de légalité à la communauté LGBTI+ en Haïti.


Dans le nord du pays, des dizaines de fidèles ont manifesté pour dénoncer ces articles et d’autres qu’ils jugeaient contraires aux valeurs de la société haïtienne. Peu de temps après, des églises protestantes de Port-au-Prince ont pris le relais avec la marche baptisée Legliz Pale (l’église a parlé, en français). Dans une ambiance festive, les croyants, accompagnés de plusieurs pasteurs de renom, ont parcouru diverses rues de la capitale tout en clamant leur slogan phare : « Non à l’immoralité, vive la famille ».


Dans la foulée, des structures protestantes ont lancé une pétition baptisée : Renverser la légalisation de la prostitution infantile, l’inceste, la bestialité et de l’homosexualité en Haïti. 134 291 signatures en ligne et 15 700 sur papier ont été recueillies.


Des personnalités politiques ont aussi élevé la voix pour dénoncer les articles dits controversés du nouveau Code pénal. Le sénateur Jean Renel Sénatus, l’autoproclamé défenseur de la famille, a répondu présent à travers plusieurs sorties médiatiques. « Si vous décidez de mener de manière privée votre vie d’homosexualité, c’est votre affaire. Mais vous ne pouvez pas nous l’imposer comme règles ni comme normes sociales. Nous disons non à ce code tant qu’il ne soit pas corrigé, tant qu’il ne soit pas débarrassé des déchets qui s’y trouvent. Ce code pénal doit être haïtien », n’a cessé de dire le parlementaire d’alors.


À cause des différents mouvements de protestation, le nouveau Code pénal qui devait entrer en vigueur deux ans après sa publication, soit en 2022, a finalement été adopté par le Conseil présidentiel de transition (CPT) en juin dernier. Soit après trois années d’attente. Et toutes références à l’orientation sexuelle ont été retirées du document.


" L’homosexualité est une pratique uniquement occidentale " , Youry Latortue, ancien sénateur haïtien.




Vers la reconnaissance et l’acceptation de la communauté LGBTI+ ?


 Si d’une part l’homophobie continue de prendre de l’ampleur dans le pays, d’autre part, plusieurs institutions tentent de changer la donne. Parmi elles, Kouraj, véritable chef de file du mouvement LGBTI+ en Haïti. À travers ses différents projets, l’association lutte pour changer les mentalités et pour combattre les préjugés répandus sur les personnes LGBTI+ au sein de la société haïtienne. C’est précisément au nom de ce combat que Kouraj a pris naissance.


« Après le séisme du 12 janvier 2010 ayant frappé Haïti, beaucoup de religieux ont soutenu que c’est à cause de la présence des homosexuels que Dieu s’est mis en colère et a frappé le pays. Pour pouvoir lutter contre ce genre de réflexions, nous avons jugé nécessaire de créer une organisation. C’est ainsi que Kouraj a vu le jour en décembre 2011 », nous révèle Hétéra Estinphil, son actuelle présidente.


Selon l’éducatrice en droits de la personne, la société haïtienne n’a pas assez d’informations sur la communauté LGBTI+. Ce qui provoque chez elle une certaine peur. « C’est cette peur qui conduit à l’homophobie. Une homophobie qui se manifeste sous diverses formes de violences », ajoute-t-elle.


Afin de combler ce déficit d’informations, les organisations priorisent les campagnes de sensibilisation. Des campagnes qui ne sont pas à l’abri de diverses réactions homophobes. À titre d’exemple, sur les drapeaux arc-en-ciel floqués de l’inscription « Non à la discrimination », peints sur divers murs de la zone métropolitaine de Port-au-Prince et de certaines villes de province, pleuvent des slogans d’opposition tels que : « Non merci », « Non à Sodome », « Allez faire ça très loin de nous », « Jésus dit non », ou encore « Pour votre malheur ».


 " C’est la peur qui conduit à l’homophobie ", Hétéra Estimphil


Un drapeau arc-en-ciel floqués de l’inscription « Non à la discrimination »,peint sur un mur de la capitale sur lequel on a écrit non.




En dépit de la situation, Johnny Clergé, secrétaire général de l’Organisation Arc-en-ciel d’Haïti (ORAH), reste quand même optimiste sur l’avenir de la communauté. « Nous avons pu avancer dans la lutte. Autrefois, un tel sujet ne pouvait être débattu. Certes, l’esprit conservateur est là mais il y a de l’espoir. Le plus grand exemple de notre époque reste le mouvement féministe qui a réussi à modifier le fonctionnement des sociétés. Notre combat est tout aussi juste et ne saurait être perdu d’avance », dit-il avec assurance.


Cette assurance se fait également sentir chez Dominique St-Vil, directeur exécutif de l’Organisation Trans d’Haïti (OTRAH). Selon lui, la communauté LGBTI+ ne fait que grandir en Haïti. À la question s’il espère une société où elle sera pleinement acceptée, il répond : « Accepter la présence de la communauté ? Cela n’a aucun sens de parler d’acceptation. La communauté est là et elle n’ira nulle part. Il doit tout simplement exister, dans le pays, des mécanismes qui forcent les gens à la respecter. »


" Nous avons pu avancer dans la lutte, Johnny Clergé ", secrétaire général de l’Organisation Arc-en-ciel d’Haïti (ORAH).

Selon l’homme trans, le combat que mènent les personnes LGBTI+ ne consiste pas à prêcher un autre droit de la personne. Un autre système ajusté à leur situation, tel est leur objectif. « Le présent système nous rend vulnérables. Cette vulnérabilité n’est pas recherchée, elle n’est pas voulue. Elle est là parce que les personnes hétérosexuelles n’ont pas pu créer un environnement inclusif pour les personnes homosexuelles, encore moins pour les personnes trans », argumente Dominique.


En l’absence de cet environnement inclusif, l’homophobie continue de faire son chemin dans un pays où être traité d’homosexuel est considéré comme la pire des injures. Dans ce contexte de discrimination et de stigmatisation persistante, tout porte à croire que cette année encore, la communauté LGBTI+ haïtienne célébrera le mois de la fierté en toute clandestinité.

 

Jeff Mackenley GARCON

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