Réduire l’influence des gangs : et si les médias prenaient les devants ?
- 11 mars
- 8 min de lecture
Toute la société haïtienne est sous l’emprise des groupes armés, dont le nombre est estimé entre deux cents et trois cents par les organismes de promotion et de défense des droits humains. Ils sont légion, ces citoyens et citoyennes qui ne reconnaissent d’autre autorité que celle des gangs armés, lesquels contrôlent déjà au moins 90 % de la région métropolitaine de Port-au-Prince.
Pour la grande majorité, le pays devient un enfer, tandis que les gangs y trouvent leur paradis. Ils dominent des pans entiers de territoire et régulent les déplacements des populations. Ils s’expriment au nom de leurs zones et de leurs habitants. Ils investissent l’espace médiatique, accroissant sans cesse leur « toute-puissance » ainsi que leur domination sur la société, dans l’indifférence totale des autorités.

Par Jean Robert Bazile
Dossier
Haïti, dans l’enfer des gangs, c’est une société entière qui s’écroule et s’effondre dans la tourmente. Massacres, enlèvements, viols, vols, séquestrations, meurtres : l’insécurité sévit tel un appareil de guerre contre les droits humains. Les autorités se révèlent incapables de fournir des chiffres sur le nombre de personnes enlevées, de femmes violées et torturées par les gangs, ou encore sur la quantité de familles ruinées. Et, selon toute apparence, l’État ne semble pas encore disposé à entraver les agissements des présumés criminels.
Le professeur Georges Eddy Lucien n’y voit aucun hasard : les gangs seraient des instruments de contrôle territorial et des masses populaires créés et mis au service de l’oligarchie locale et internationale. « Dans les quartiers populaires, les organisations progressistes peuvent jouer un rôle d’avant-garde, aller à la rencontre des groupes et mener un travail de conscientisation ; les gangs empêchent ces rencontres », regrette l’historien, soulignant que non seulement les gangs exercent des violences sur les masses, mais qu’ils diffusent également des discours dont l’impact sur la société est indéniable.
Discours des chefs de gangs face à l’opinion publique
« Le discours des chefs de gangs leur permet de se frayer une place dans l’opinion et de semer la peur. Ils ont besoin de l’espace médiatique pour exalter leur force et leurs capacités, exhiber leurs armes », explique le père Gardy Maisonneuve, responsable du centre Karl Lévèque. Chaque fois que les gangs armés recourent à la communication de masse, cela contribue à terrifier davantage la population et à affaiblir les forces de l’ordre, constate-t-il. Les gangs ont compris la dimension idéologique de leur domination sur la société. Depuis longtemps, ils font irruption dans les espaces publics. Ils s’expriment dans les médias, organisent des conférences de presse, disposent de leurs propres organes de communication et de comptes sur les réseaux sociaux, suivis par des milliers de personnes. Ils communiquent en permanence et influencent l’opinion.
Pour le consultant en communication de masse et spécialiste des médias sociaux, Johnny Célicourt, ces discours produisent un effet pervers sur la société. « Beaucoup de jeunes des quartiers populaires n’ont d’autres modèles que ces chefs de gangs », révèle-t-il, rappelant que dans un pays où même les diplômés universitaires ne trouvent pas d’emploi, chacun aspire à gagner de l’argent. « Ils voient que les gangs obtiennent de l’argent facile. Ces dernières années, ils sont devenus beaucoup plus stables. Ils engrangent des sommes considérables grâce aux enlèvements. Ils circulent pratiquement sans inquiétude, ce qui suscite une certaine envie chez les autres. C’est un effet pervers pour l’avenir du pays », soutient Célicourt.
En général, les chefs de gangs prennent la parole pour se vanter de leur puissance, exhiber leurs armes dans des vidéos diffusées en boucle sur les réseaux sociaux et semer la terreur par des notes vocales mises en circulation. Ils se présentent comme des agents de socialisation, promouvant la solidarité et le vivre-ensemble en offrant leur aide à la population. C’est ainsi que des habitants en difficulté, dans les quartiers défavorisés, développent des sympathies et parfois même une forme d’admiration à leur égard.
Pour le journaliste Franciyou Germain, cette situation est extrêmement dangereuse pour la démocratie. Dans ces discours, il perçoit une pollution, voire un empoisonnement de l’opinion. Les chefs de gangs se font passer pour des entrepreneurs et des leaders communautaires, mais il s’agit d’une imposture. Ils violent, volent et participent activement à des actes d’enlèvement et d’assassinat, dénonce le dirigeant du groupe Mag Haiti, précisant que l’objectif des chefs de gangs est de manipuler l’opinion publique à leur avantage.
La lourde responsabilité des médias
« Les médias portent une responsabilité première dans l’influence exercée par les bandits sur les réseaux sociaux. Ce sont en effet les médias traditionnels qui ont inauguré cette pratique contestable consistant à donner la parole aux criminels en direct. Les journalistes des médias en ligne ont suivi cette tendance, car la recherche de sensationnalisme favorise les gains financiers liés aux clics sur Internet », dénonce Germain, retraçant la genèse de l’introduction des gangs dans l’opinion publique et accusant certains journalistes locaux.
Des journalistes qualifiés de « seniors » ont souvent la fâcheuse habitude de contacter des criminels recherchés par la police afin de recueillir leur opinion, souligne-t-il. Selon lui, ces médias et journalistes façonnent des perceptions favorables aux bandits, puisqu’ils sont invités par des journalistes très populaires et dans des médias largement suivis, ce qui confère une forme de “légitimité” aux gangs. « Pour un public non averti, si tel journaliste dialogue avec un bandit, c’est un “bon” bandit. Or, il n’existe ni bons ni petits bandits », précise Germain.
Certains influenceurs tentent de présenter “Izo” comme un artiste, mais c’est une imposture : il s’agit d’un criminel qui chante ses propres exactions, rectifie-t-il. « Il est extrêmement dangereux de laisser passer une telle dérive. Si vous consultez les vidéos de ce bandit sur YouTube, vous constaterez combien de jeunes le prennent pour modèle », regrette ce propriétaire de médias, inquiet de la manière dont les gangs armés exploitent les médias pour influencer l’opinion publique et assujettir la population.
Par ailleurs, le défenseur des droits humains Gardy Maisonneuve critique la manière dont certains médias parlent des bandits, estimant que cela contribue à renforcer leur pouvoir en terrorisant la population et en affaiblissant les autorités. « Certains médias font l’éloge des bandits et de leurs armes, cherchant à convaincre la société qu’ils sont puissants et qu’il ne faut pas les affronter. Il s’agit d’un comportement déloyal qui favorise l’implantation des gangs », dénonce le sociologue.
Le responsable du centre Karl Lévèque, qui déplore les effets de cette industrie sur les droits humains en Haïti, regrette l’absence de dispositions légales encadrant le fonctionnement des médias dans leurs relations avec ceux qui nuisent à la société. « Il existe une complicité entre certains journalistes et les gangs. On voit constamment comment ils tendent leurs micros aux criminels », poursuit Maisonneuve. S’il s’agit d’un média de gangs, chacun le sait et personne ne l’écoute. Mais lorsque c’est un média réputé sérieux qui donne la parole à des criminels, cela devient problématique, critique-t-il.
Selon lui, dans certains pays, les médias et journalistes n’ont pas toute latitude pour offrir leurs antennes aux gangs armés. Au Salvador, par exemple, lorsqu’un média accorde de l’espace à un bandit, des lois permettent de le sanctionner, car cela contribue à accroître la puissance des gangs. Le responsable du centre Karl Lévèque souligne que certains journalistes objectent que les chefs de gangs sont aussi des individus ayant droit à la parole. Mais, selon lui et au regard de la loi, les gangs perdent leurs droits dès lors qu’ils commencent à violer ceux des autres.
Pour sa part, Johnny Célicourt estime que les médias sociaux constituent un terrain privilégié pour l’influence des gangs. Ceux-ci considèrent ces plateformes comme un véritable cancer. Selon une enquête qu’il a consultée, certains chefs de gangs disposent même de leurs propres médias. « C’est un espace d’expression où les gangs exhibent leurs biens, leur mode de vie et même leurs compagnes », explique-t-il.
Les médias, outils puissants pour éliminer l’influence des gangs ?
À travers tout le pays, un nombre presque incalculable de familles perdent leurs droits à la propriété, au logement, à la libre circulation, à la nourriture et même à la vie. Les différents gangs de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince se sont regroupés en coalitions. D’une part, il existe le G9 dirigé par l’ancien policier Jimmy Chérisier ; d’autre part, la coalition rivale, le G-PEP. Depuis la fin février 2024, ces deux grandes coalitions armées se sont réunies autour d’une nouvelle entité appelée « Vivre Ensemble ». Alignés ou non alignés, ils s’installent, mettent la puissance publique en déroute et se substituent aux autorités.
Pour Johnny Célicourt, les médias peuvent réduire, voire éliminer l’influence des gangs armés dans l’opinion publique. Les médias traditionnels disposent d’une première arme : l’information. « Il faut informer et éduquer la population sur les dangers de la gangstérisation qui sévit dans le pays », affirme-t-il, soutenant que cela passe par la réalisation d’émissions permettant de comprendre la dynamique des gangs et par des campagnes incitant la population à signaler les pages liées aux gangs.
Cependant, Célicourt reconnaît que ce travail n’est pas exempt de difficultés. Selon lui, il est ardu de signaler ces contenus, compte tenu de l’état des médias, souvent réduits à vivre de quelques ressources et cherchant à créer du sensationnel pour attirer l’audience. En Haïti, l’État ne dispose pas de fonds pour financer les médias privés et traditionnels, contrairement à certains pays étrangers. « Je ne crois pas que, dans ces conditions, les médias traditionnels puissent mener la lutte. Peut-être la population, à travers certains influenceurs sur les réseaux sociaux ; mais là encore, se pose le problème de protection pour un influenceur vivant en Haïti. Ceux qui résident à l’étranger sont beaucoup plus aptes à mener cette bataille », nuance-t-il.
De son côté, le défenseur des droits humains, le père Maisonneuve, est catégorique : il faut cesser de donner la parole aux gangs dans les médias. « Cela réduira leur force. Grâce à leur publicité, certains jeunes rejoignent les gangs sous influence. Il ne faut pas laisser croire que les bandits sont plus puissants que la police », soutient le responsable du Centre Karl Lévèque. Sur ce point, le propriétaire de médias Franciyou Germain abonde dans le même sens. Il affirme que les gangs utilisent les réseaux sociaux pour recruter et enrôler les jeunes dans leurs clans. Il croit aux efforts visant à réduire l’influence des gangs sur les réseaux, et donc sur la société. Ce travail, lui, l’a déjà entrepris. Il rappelle qu’il y a quelques mois, Instagram avait vérifié la page du chef de gang du Village de Dieu, dénommé Izo.
« J’ai travaillé avec d’autres journalistes étrangers pour supprimer les badges de vérification. Ensuite, nous avons obtenu la suppression définitive de la page, qui comptait plus de 70 000 abonnés », explique le fondateur de Mag Haiti. Le journaliste souligne qu’il œuvre désormais à la suppression de la page YouTube d’Izo, après avoir fait fermer ses deux comptes Instagram. « Il a ensuite acheté une nouvelle page avec la même quantité d’abonnés. Nous l’avons fait supprimer encore une fois. À présent, je travaille à faire supprimer sa page YouTube », précise Germain.
Il estime que fermer les micros aux chefs de gangs et supprimer leurs pages sont deux options importantes à mener conjointement pour atténuer le mal. Mais, selon lui, le travail ne doit pas s’arrêter là. Il faut former une nouvelle génération de journalistes et leur enseigner l’éthique du métier. Les sponsors de l’État doivent encadrer les nouveaux journalistes des médias en ligne, plaide Germain. Faute de quoi, les bandits les recruteront un à un en exploitant leur pauvreté. Il réclame également des sanctions contre les pages qui donnent la parole aux chefs de gangs, retransmettent leurs messages ou couvrent leurs conférences.
« Les propriétaires de pages Facebook et YouTube doivent être sanctionnés lorsqu’ils utilisent les bandits pour tirer profit d’Internet. La population doit signaler toute vidéo faisant la promotion des gangs », conclut-il. Dans le règne des gangs, il n’est plus question de dignité : tous les droits humains s’évanouissent dans la fumée des coups de feu. Pourtant, les médias demeurent les chiens de garde de la démocratie.










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