Mur frontalier dominicain : des victimes haïtiennes, l’État regarde ailleurs
- 22 mai
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Les autorités centrales haïtiennes se murent dans le silence, tandis que des familles spoliées par les Dominicains, qui érigent leur mur frontalier, sont livrées à elles-mêmes. À Ferrier, dans le Nord-Est, des terres cultivées depuis des générations par des paysans haïtiens sont accaparées arbitrairement. Dans ces zones frontalières, les bornes sont déplacées au gré des autorités dominicaines, empiétant sur le territoire haïtien. Pendant ce temps, les ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères détournent le regard, abandonnant les paysans à un combat sans issue.

CP : Pierre-Michel JEAN/ K2D
Par Milo Milfort
Ronald Saint-Martin gère, avec six héritiers dont lui-même, un terrain d’environ quatre hectares situé à Ferrier, dans le Nord-Est d’Haïti. Cet héritage provient de leur grand-père Gravius Saint-Martin, puis de leur père Céleïste Saint-Martin. Tous sont cultivateurs de génération en génération, produisant maïs, pistaches, gombo, patates et pois pour nourrir leur famille nombreuse et vendre le surplus sur les marchés de la région, comme il est d’usage dans les campagnes haïtiennes. Chaque fois que son père cultivait, Ronald était présent à ses côtés, apprenant les rudiments du travail agricole.
« Avant de prendre possession du terrain, ils ont passé beaucoup de temps à surveiller, observer et faire des allers-retours. Encouragés par l’absence totale de nos autorités, ils en ont profité pour exercer cette violence », déclare Ronald Saint-Martin, rencontré à quelques pas de ce qui n’est plus son terrain. « Ils l’ont fait en toute conscience, sachant que le terrain n’a pas été cultivé depuis. Ils savent pertinemment que leur acte est illégal. »
Après la mort de son père, Ronald a pris la relève. « Dès lors, je vivais bien », dit-il. Il y eut de petites mésententes entre lui et les autres héritiers, réglées à l’amiable. Mais pas seulement. À intervalles réguliers, des conflits éclataient avec des Dominicains. Les policiers dominicains donnaient pourtant raison aux Haïtiens, affirmant que cette partie du territoire n’appartenait pas à la République dominicaine. Ils imposaient même des restrictions pour empêcher toute intrusion.
L’acte de vente initial du terrain, acquis par Gravéus Saint-Martin et consulté par Enquet’Action, stipule : « Ledit terrain est limité au nord par celui de William Joseph (Haïtien), au sud par celui de Roolian (Dominicain), à l’est par celui de Rookatro (Dominicain) et à l’ouest par celui de William Joseph (Haïtien). »
Quand les Dominicains empiètent sur le territoire haïtien
« Pendant un certain temps, nous cultivions la terre. Mais avec le mur commencé à la frontière, les Dominicains sont entrés sur nos parcelles et nous sommes devenus des victimes », déclare Ronald Saint-Martin à Enquet’Action. Seule une petite portion du terrain spolié est exploitée, le reste étant laissé en friche, couvert de bois. « Ils m’ont même proposé de l’argent. J’ai refusé. Accepter de l’argent des Dominicains pour une terre qui appartient à Haïti reviendrait à vendre une partie du territoire. Ce serait une trahison », ajoute-t-il. Ronald attend désormais une réaction des autorités centrales, alors que plusieurs habitants de la région ont déjà perdu leurs terres.
À quelques pas de lui, Aval Joseph, autre victime du mur frontalier, se souvient de ses années de jeunesse passées à travailler ce terrain. « Au départ, il y avait un conflit qui nous a poussés à reculer, car les Dominicains nous menaçaient sans cesse. Ils pénétraient même sur notre territoire pour nous attaquer avec des armes de l’armée dominicaine », raconte-t-il. « Pendant un moment, nous vivions dans la peur, n’osant presque plus revenir. À chaque fois que nous nous y rendions, ils nous attaquaient. Puis cela s’est calmé, et nous avons repris le travail, malgré nos craintes. »
Aujourd’hui, avec la construction du mur, Aval constate amèrement que les Dominicains ont intégré la parcelle à leur territoire. « Non ! Nous savons très bien que cela ne leur appartient pas. Mais nous n’avons pas de gouvernement pour nous soutenir. Si nous avions un État pour nous défendre, nous n’aurions pas à subir tout cela. Les Dominicains vont jusqu’à voler les animaux des Haïtiens et parfois même à leur tirer dessus. Ils fixent des limites qu’ils ne respectent pas », déplore-t-il.
Quid du “mur de la discorde”
En février 2022, le président dominicain Luis Abinader a lancé la construction d’un mur de 160 km le long de la frontière avec Haïti. Selon lui, ce projet vise à « contrôler » l’immigration clandestine et le crime. Le coût initial était estimé à 31 millions de dollars. Luis affirme que ce mur « bénéficiera aux deux pays », en facilitant le contrôle du commerce bilatéral, la régulation des flux migratoires et la lutte contre les trafics d’êtres humains, de drogue et d’armes.
La première étape prévoit 54 km de clôture, suivie d’une extension de 110 km, portant la longueur totale à 164 km sur les 380 km de frontière. Le mur, en béton armé, est surmonté d’une structure métallique de 3,90 m de haut et 20 cm d’épaisseur, avec plusieurs dizaines de tours de surveillance.
Mais la construction suscite de vives critiques. Des organisations de défense des droits des migrants dénoncent un projet générateur de xénophobie et de racisme. Sur le terrain, observateurs et habitants constatent que le mur n’a pas mis fin aux trafics de drogue, d’armes, d’êtres humains, ni à la contrebande et à la corruption.
Cette initiative intervient plus de 80 ans après le massacre de 1937, ordonné par Rafael Trujillo, qui coûta la vie à plus de 20 000 Haïtiens. Après ce massacre, des Dominicains se sont accaparés des terres haïtiennes. Aujourd’hui encore, la clôture provoque expulsions et destructions de maisons, laissant des centaines de victimes avec des compensations jugées insuffisantes.
Des pertes énormes et irréparables
Il s’agit d’une vaste étendue de terres cultivées, comprenant des plantations de riz, de cocotiers et de manguiers. Une affirmation qui revient dans les propos de chaque personne au courant de l’affaire. « Nous étions trois frères à travailler ce terrain. À chaque récolte, nous parvenions sans difficulté à obtenir une centaine de sacs de riz », se désole pour sa part Gentilus Saint-Martin, victime de la construction du mur frontalier. « C’est dur… Parce que j’ai des enfants à nourrir », renchérit Ronald Saint-Jean, qui gagnait entre 200 000 et 300 000 gourdes (1 500 à 2 300 dollars américains) par an.
Elvie Julie, mère de quatorze enfants, est une autre victime rencontrée à Ferrier. Elle raconte que son père avait pu élever et nourrir ses enfants grâce à ce terrain, et que sa famille perpétuait cette tradition. « C’est grâce à cette terre que j’ai pu scolariser mes enfants et subvenir à leurs besoins. Je cultivais et commençais à économiser pour construire une maison. Mais maintenant, ils m’ont pris le terrain. Je ne trouve ni espace à affermer, ni terre à partager en moitié. Je me retrouve sans ressources et réduite à l’oisiveté », confie-t-elle, le désespoir dans la voix.
Depuis la perte de leurs terres, plusieurs familles rencontrées racontent être tombées dans l’oisiveté, alors qu’elles doivent nourrir leurs enfants, payer leur scolarité et honorer leurs dettes.
L’État central totalement absent, les autorités locales impuissantes…
Depuis le lancement du mur dominicain, les autorités centrales haïtiennes se sont succédé sans jamais adopter une position claire. Aucune déclaration officielle, aucun communiqué : le silence est total. Les démarches entreprises pour obtenir une réaction du ministère de l’Intérieur et des Collectivités (MICT) sont restées lettre morte. Face à cette absence, les autorités locales ont tenté de prendre le relais, mais reconnaissent leur impuissance.
Une indifférence qui ne laisse pas indifférent le docteur en droit Todt Royer. Dans un article publié dans Le Nouvelliste en février 2022, il observe : « Les ténors de la presse haïtienne n’en parlent pas. C’est un projet d’envergure qui intéresse tout le monde sur la planète, sauf les Haïtiens et leurs dirigeants ; ils sont dans un profond sommeil. (…) Dans aucun organe de presse consulté, il n’est dit qu’une délégation haïtienne était sur les lieux. Cela montre que tout cela se passe hors de la vue des dirigeants haïtiens, pourtant chargés de protéger et défendre le territoire national. »
Pour Todt, la construction de ce mur rappelle celle du mur de Berlin en 1961, érigé dans un contexte de guerre froide. « La construction du mur qui séparera Haïti de la République dominicaine est un pas de plus dans l’anti-haïtianisme dominicain bien établi », critique-t-il, dénonçant le « profond sommeil des dirigeants haïtiens face à cet acte illégal ». Selon lui, « la construction d’un mur mitoyen entre Haïti et la République dominicaine, décidée unilatéralement par les Dominicains, est illégale puisqu’aucune convention n’existe entre les deux pays ».
Les autorités centrales étaient absentes non seulement lors de l’inauguration, mais aussi des rencontres, laissant les autorités locales seules face aux populations. « Ils nous ont expliqué que tout était sous contrôle. J’attendais leur retour. Finalement, le mur a été construit sans que personne ne dise quoi que ce soit », se plaint Ronald, évoquant un maire dénommé Placide.
Johnny Joseph, maire adjoint de Ferrier à l’époque, raconte avoir interpellé les Dominicains sur la l’illégitimité de leurs travaux : « Ces terres appartiennent aux Haïtiens depuis des années et ont toujours été exploitées. Pourtant, certains planteurs dominicains ont affirmé que nous ne pouvions pas en bénéficier. Ils ont poussé l’État dominicain à en prendre possession. Je demande à l’État haïtien d’accompagner les paysans pour obtenir la restitution de leurs terres. »
Adius Josaphat, CASEC du Bas-Maribahoux, confirme avoir été approché par les Dominicains : « Je leur ai dit que cela relevait du ministère des Affaires étrangères et du MICT. Lors de nos visites, les Dominicains sont arrivés avec des soldats, ont bouché les canaux et pris possession des terres. (…) Comme autorité locale, je n’ai pas les moyens de faire face aux Dominicains. Pour moi, c’est le plus grand abus commis sur notre territoire. Cela ne concerne pas seulement la famille Saint-Martin, mais tous les Haïtiens, ici et ailleurs. »
En attendant une réaction de l’État central, Ronald Saint-Martin et sa famille sombrent dans la misère. « Je ne travaille plus, je n’ai plus aucune activité, je suis sans ressources. Avec la perte de ce terrain, c’est comme si je cessais de vivre. Pas seulement pour moi, mais aussi pour ma famille. » Incapable de subvenir à leurs besoins, il n’a même pas pu achever la maison commencée grâce aux revenus de la terre. « Tout ce mur que j’avais construit commence à s’effondrer. (…) Après deux ans, je n’aurai presque plus d’endroit où rester. (…) Je me sens complètement abandonné, comme laissé à la dérive. J’ai tout perdu. »










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