À la rencontre de Katiana Milfort, « l’artiste incomprise »
- il y a 3 jours
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Metteuse en scène, actrice et opératrice culturelle de renommée internationale, Katiana Milfort souffre d’une hernie discale depuis au moins cinq ans. Lors d’une période de rémission, antérieure à l’aggravation actuelle de sa maladie qu’elle affronte avec courage, le média d’information et d’investigation en ligne Enquet’Action l’a rencontrée pour vous.
Katiana nous a parlé de ses rêves, de ses projets et de sa vision du monde. Elle a également évoqué les impacts de la crise sécuritaire sur le secteur culturel, ainsi que ses premiers pas sur scène. Des rêves mis en pause depuis plusieurs mois, en raison de la détérioration de son état de santé.

CP: Page Facebook Katiana Milfort
Entrevue exclusive
Par Emanika Jhovanie Georges
Enquet’Action (EA) : Bonjour à toutes et à tous ! Aujourd’hui, nous avons le plaisir de recevoir une femme aux multiples talents. Elle évolue sur la scène, au théâtre, au cinéma – aussi bien au niveau national qu’international. Journaliste et mannequin, elle incarne la polyvalence et l’excellence dans tout ce qu’elle entreprend. Sa carrière impressionnante a marqué de nombreuses personnes. Ensemble, nous allons découvrir son univers, ses inspirations et ses projets futurs.
Bonjour Katiana Milfort, comment vastu ?
Katiana Milfort (KM) : Bonjour Ema, je vais très bien, et toi ?
EA : Moi aussi, je vais très bien.
KM : Pas besoin de le dire, ça se voit !
EA : Excellent, c’est parfait alors ! Disnous, Katiana Milfort, qui estu en dehors de ta vie d’artiste ?
KM : En dehors de ma vie d’artiste, je suis une personne toujours en activité. J’exerce, j’accompagne des artistes, j’accompagne des amis.es sur des projets, j’écris et j’apprends [constamment].
EA : C’est bien ! Alors, qu’est-ce qui t’a poussée à choisir le théâtre ?
KM : Ce qui m’a poussée ? Déjà, je suis contre toutes les formes d’injustice. Je veux sensibiliser, apprendre à partager avec les autres. J’ai beaucoup de choses à transmettre et surtout, je veux attirer l’attention. Je souhaite faire découvrir aux gens ces différents comportements que nous vivons, ces différentes agressions que nous faisons subir aux autres et qui restent tabous. Ces injustices gratuites entre frères et sœurs, entre amis/es et collègues… Je pense que, pour qu’une société soit complète, il faut des gens honnêtes : des femmes honnêtes et des hommes honnêtes. Sinon, nous risquons de nous réveiller un beau matin et de constater que nous sommes tous devenus des cannibales… si nous ne le sommes pas déjà.
EA : Nous savons que, depuis un certain temps, Haïti connaît des crises, des instabilités politiques et surtout une insécurité grandissante. Dis-nous, comment l’insécurité affecte-t-elle le secteur artistique en Haïti ?
KM : L’impact est considérable. Déjà, le public ne peut pas se déplacer pour assister aux spectacles. Malgré tout, les créateurs continuent d’exister à travers leurs arts. Mais le public, par peur, reste chez lui, et c’est compréhensible. Nous assistons à une diminution des revenus : les sponsors, qui étaient déjà quasi inexistants, ont totalement disparu. La chaîne de production ne fonctionne plus. Que ce soit les créations scéniques, le théâtre, la musique, la peinture, la sculpture ou le cinéma… tout ce qui pouvait générer une dynamique économique est quasiment inexistant.
Il y a aussi la migration massive des talents. Nous avons perdu tellement d’artistes : chanteurs, rappeurs, comédiens, acteurs, peintres, écrivains… Tous sont obligés de quitter le pays, non pas seulement pour exister à travers leurs arts, mais simplement pour parvenir à exister. Les salles, déjà peu nombreuses, ont fermé. Certaines zones culturelles ne peuvent plus fonctionner. Les centres culturels, les bibliothèques, les associations sont carrément fermés aujourd’hui. L’économie artistique est complètement asphyxiée. Et tout cela, en raison de l’insécurité.
EA : Effectivement ! Nous savons que L’élection d’Alexandre Sutto fut ton premier rôle au théâtre, n’est-ce pas ? Dans ce rôle, tu es apparue nue sur scène. Comment as-tu vécu cette expérience, sachant que tu es sans doute la seule comédienne haïtienne à l’avoir fait ?
KM : Difficilement, très difficilement. D’ailleurs, c’était ma première fois sur scène, ma grande entrée dans le milieu artistique haïtien. Mais c'était très difficile. Déjà difficile surtout parce que, j'étais encore étudiante à l'époque. Et, c'était difficile de porter ce personnage. Il fallait jongler entre mes études et mon entrée dans le monde professionnel. Finalement, tout s’est bien passé. C’était un spectacle monté avec Benoît Viste, Pietro Varrasso – paix à son âme –, Ronald Zéphirin et Thomas Louima. Ce qui s’est passé, c’est que la comédienne initialement prévue a abandonné huit jours avant la représentation, car son mari lui avait interdit de jouer.
Le metteur en scène a donc dû chercher une remplaçante après trois mois de préparation et de répétitions.
J’ai été la dernière personne à qui l’on a pensé, après que toutes les autres femmes du milieu artistique aient refusé. Certaines craignaient la diffusion, d’autres le regard du public, ou encore la réaction de leurs parents, de leur mari, ou du fameux “qu’en dira-t-on”. J’étais vraiment la dernière fille à être contactée. Et moi, c’est mon métier, c’était déjà mon métier. Pour moi, il n’y avait pas de conflit dans ma tête. Déjà, chaque rôle que l’on accepte d’interpréter est un risque que l’on prend. Ce rôle était un immense challenge, surtout que j’étais encore étudiante. J’avais très peur : je suis tombée malade la veille du spectacle, avec une fièvre terrible. Mais j’ai joué malgré tout, et cela s’est très bien passé. Le spectacle était magnifique. Le public, je crois, a été à la fois émerveillé et choqué.
EA : Est-ce qu’après ça tu n’as pas eu de problèmes ? As-tu subi du harcèlement ?
KM : Ah, bien sûr, bien sûr. Le lendemain du spectacle, j’ai été contactée à 6 h du matin par l’ambassade de France. Ils voulaient s’assurer que j’étais en vie et en bonne santé, car ils avaient passé la nuit à recevoir des appels et des messages affirmant que j’étais morte, que mon conjoint m’avait battue, ou que l’on m’avait retrouvée dans un coin de rue. Ils ont tenu difficilement jusqu’à 6 h du matin, pour me contacter, pour s’assurer que j’étais effectivement en vie et de vérifier ce qui s’était réellement passé. Voici ce qu'on leur a dit. Je me suis déplacée et je suis arrivée vers 8 h pour leur montrer que je n’avais rien. Ils avaient reçu des appels toute la nuit disant qu’on m’avait tuée ou battue. Jusqu’à présent, je ne sais pas d’où venaient ces rumeurs, mais ils étaient très inquiets. Ils ont demandé au metteur en scène de supprimer cette partie de la pièce. Mais il a refusé, expliquant que c’était essentiel à l’ensemble du spectacle.
Ce n’était pas du porno, ni de l’exhibitionnisme. Comme cela ne posait pas de problème au personnage, cela ne m’en posait pas non plus. On a gardé, mais le metteur en scène m’a quand même fait porter une petite chemise transparente en plus. Ce n’était pas grand-chose, mais cela a suffi. C’était très choquant pour le public, mais j’ai eu de très bons retours. En revanche, j’ai rencontré énormément de difficultés dans le milieu artistique, y compris avec mes propres collègues. Il y a même eu un article qui titrait : « Les fesses de Katiana Milfort… » — je ne me souviens plus exactement, mais ce qui a marqué, ce sont mes fesses. Il y a eu cet article et d’autres encore. Malgré tout, ce fut une très belle expérience. Je pense que le milieu artistique en Haïti est une véritable arène, complexe et parfois impitoyable. Aujourd’hui, je comprends les choses ainsi. Mais à l’époque, j’avais très peur, j’étais stressée, tout en étant motivée et à fond. Voilà, c’était bien malgré tout.
EA : Est-ce qu’aujourd’hui encore tu reçois des gens qui te rappellent qu’« ok, tu as été nue sur scène une fois » ?
KM : Ah oui, toujours. Toujours, toujours… Il y en a qui font des blagues : « Ah, je connais la chatte ». (rires) Mais non, tu vois, tu n’as rien vu. D’accord, je n’ai pas trop vu, mais j’ai une idée. Il fallait que je le dise comme ils le disent. Il faut respecter, il faut donner crédit. Mais sinon, ça m’a beaucoup appris et moi je continue d’apprendre.
EA : Et tout à l’heure tu as mentionné avoir été battue par ton conjoint. Donc, tu as subi des violences physiques et psychologiques. Est-ce que ça a affecté ta vie d’artiste ? Est-ce que ça t’a causé des problèmes dans le milieu artistique ?
KM : Oui, beaucoup. J’ai été battue, humiliée et maltraitée par mon ex-conjoint, Miracson Saint-Val, qui est metteur en scène et comédien. J’ai été abandonnée par le milieu artistique. Entre les coups, les humiliations et les injures de toutes sortes que j’ai reçues de lui, et la trahison que j’ai subie du milieu artistique – spécialement de la part de certaines féministes en Haïti – je ne sais pas aujourd’hui ce qui est le plus dur. Elles ont préféré garder leurs rapports avec Miracson Saint-Val parce qu’elles avaient des contrats ensemble. Ils avaient des activités ensemble. Ça, c’est une chose. La deuxième, c’est que comme elles n’avaient jamais fait de remarques à mon sujet pendant tout le temps où je me faisais frapper, bien avant que je quitte mon ex-conjoint, il leur était devenu plus difficile de dire qu’elles étaient témoins. Si elles le disaient, elles avaient beaucoup à perdre. Alors c’était à moi de me taire, de comprendre que « ça arrive ».
Une de ces comédiennes féministes m’a même dit : « Ce n’est pas grave, Katiana ». D’ailleurs, elle l’appelait Micky… « Ce n’est pas grave. Je pense que c’est toi le problème. Tu vois bien tout ce qui t’arrive. » Entre les coups, les humiliations, les injures que j’ai subies de mon ex-conjoint Miracson Saint-Val, et la trahison, cette chasse à l’homme qu’elles m’ont faite, que ce milieu m’a faite, je ne sais pas ce qui est le plus dur. J’ai perdu des contrats. Depuis que j’ai commencé à dénoncer Miracson Saint-Val, j’ai perdu des contrats, des amis, beaucoup de travail, des opportunités. Oui, ma carrière a pris un très grand coup, un coup énorme.
EA : Je comprends. Et comment en es-tu sortie ?
KM : Je ne suis pas encore sortie. Je suis encore au stade de la justice et de l’injustice. Mais ça va aller.
EA : Vu que tu as subi de telles violences, et qu’aujourd’hui beaucoup de femmes se font battre par leur conjoint dans leur foyer, quels conseils leur donnerais-tu ?
KM : Des conseils ? C’est beaucoup à dire. Je les encouragerais surtout à sortir. C’est vrai que quand tu es dedans, tu es manipulée, et tu n’es pas encore consciente de ce que tu vis. Pour certaines femmes, leurs amis ou leur famille les encouragent, mais elles restent figées. Elles se font battre, encore et encore. Moi, ce n’était pas le cas. La première fois que Miracson m’a frappée, c’était clair dans ma tête : on était quitte. Ce n’était plus mon homme, ce n’était plus mon conjoint, ce n’était plus un amour. C’était juste un être humain que je ne reconnaissais plus dans la maison. Comme on vivait ensemble, il fallait partir à tout prix. Mais à l’époque, j’étais engagée dans deux projets. L’un avec lui, dans lequel j’avais beaucoup investi, et un autre avec Gaëlle Bien-Aimé. Il fallait que je termine ces projets, que j’assume mes responsabilités avant de quitter la maison. J’ai donc dû rester.
Au début, je me demandais : est-ce qu’il est devenu fou, ou est-ce que c’était moi ? Parce que c’est moi qui l’avais poussé à faire sa première mise en scène. Je voyais ce talent en lui, je l’ai encouragé. Je me disais peut-être qu’il n’avait pas la tête pour ça, qu’il avait craqué. Ça m’a pris du temps pour comprendre. Non seulement je devais gérer mes finances, mais aussi toutes les responsabilités liées à ces deux projets. Pourtant, dans ma tête, c’était clair : c’était un être humain que je ne reconnaissais plus. Mais beaucoup de femmes restent figées. Elles mettent du temps à se libérer de cette personne.
Moi, je voudrais leur dire : même si ce n’est pas compréhensible, même si c’est dur, partez ! Cherchez de l’aide. Partez ! Courez très loin ! Et priez. Partez, courez très loin de cette personne. Parce qu’une personne qui t’aime ne va pas te frapper. Une personne qui te comprend, qui est là pour toi, ne va pas te mettre dans une situation où tu dois pleurer. Sinon, on pleure ensemble, parce qu’on gère une situation difficile à deux. Mais une personne qui te met dans une position où tu dois pleurer, où tu sens que tu as besoin d’aide mais pas lui… cours, ne reste pas. Cherche de l’aide ailleurs. Ne reste pas.
EA : Alors, quels autres défis as-tu rencontrés au cours de ta carrière artistique ?
KM : Des défis ? C’est chaque jour. Déjà, en Haïti, le premier défi, c’est simplement rester en vie. C’est énorme. Sortir de chez moi pour venir faire cette interview avec toi, c’est déjà un défi. Trouver un contrat, spécialement pour moi, c’est un très grand défi. Réussir à subsister grâce à ce métier, grâce à ce talent que j’ai, c’est un défi. Rencontrer les gens pour pouvoir discuter, c’est aussi un défi. Que ce soit pour une création, pour une discussion philosophique, pour une discussion politique, ou simplement pour passer un bon moment avec quelqu’un, c’est toujours un défi. Moi, j’ai toujours eu des obstacles à surmonter. Vraiment, à chaque pas. Et jusqu’à présent, je suis encore là. Je pense que peut-être je gère assez bien.
EA : Très bien ! Comment perçois-tu l’évolution des rôles pour les femmes dans le cinéma, le théâtre ou même à la télévision ?
KM : Ça a beaucoup progressé. Avant, les femmes étaient limitées à certains archétypes : la mère dévouée, la femme fatale, la demoiselle en détresse. Aujourd’hui, elles sont représentées avec beaucoup plus de nuances, beaucoup plus de profondeur. Elles incarnent des personnages multidimensionnels. Les femmes jouent désormais des rôles de pouvoir : elles sont cheffes d’entreprise, politiciennes, figures de résistance. On voit aussi une émergence de réalisatrices, de scénaristes, de dramaturges. Les histoires racontées sont plus nuancées, plus authentiques, parce qu’elles portent une perspective féminine. De plus, on retrouve aujourd’hui des femmes de tous âges, de morphologies diverses, d’origines ethniques variées, qui tiennent des rôles principaux.
EA : Qu’est-ce qui t’attire dans l’interprétation d’un personnage ?
KM : Porter un personnage, pour moi, c’est éduquer. C’est beaucoup de travail, beaucoup de responsabilités. Déjà, tu prends les mots de quelqu’un et tu en fais tes propres mots. Tu transformes ses bonheurs en ton bonheur, ses malheurs en ton malheur, sa vie en ta vie. Après tout ce temps de travail, tu passes une heure avec des personnes qui ne te connaissent pas, qui ne connaissent pas ce personnage. Et tu partages avec elles ce vécu, cette histoire, cette aventure. Porter un personnage, c’est ça : beaucoup de responsabilités, beaucoup de discipline, et surtout beaucoup d’amour.
EA : Vous avez travaillé avec plusieurs metteurs en scène et metteuses en scène, tels que Dieuvela Étienne, Daniel Marcelin, Pietro Varrasso et aussi Michelle Lemoine… Avec lequel ou laquelle as-tu aimé le plus travailler ? Et pourquoi ?
KM : Déjà, Daniel Marcelin n’a pas été seulement mon metteur en scène, c’est mon mentor, mon professeur. J’ai aimé travailler avec tout le monde. Il n’y a pas un metteur en scène avec qui j’ai eu plus de plaisir qu’avec un autre. Chaque metteur en scène arrive avec son univers, son « package ». Oui, il y a des projets que j’ai moins aimés… En fait, je n’aime pas les commandes, mais il faut en faire. Je n’aime pas les spectacles commandés, les projets imposés, mais parfois c’est nécessaire. Sinon, chaque metteur ou metteuse en scène vient avec son univers et t’y plonge. Tu voyages, tu apprends, tu découvres, tu produis, puis tu en ressors. Parce que tu n’y entres pas pour y rester : si tu restes, tu n’apprends plus. C’est pour ça que je te dis qu’à chaque expérience, à chaque collaboration avec un metteur ou une metteuse en scène, j’étais contente. Oui, j’étais contente.
EA : Est-ce qu’il y en a un ou une avec qui tu as particulièrement détesté travailler ?
KM : Détester ? Non. Non. Mais il y a un metteur en scène qui m’a choquée. Ce n’était même pas moi qui étais concernée, mais une autre comédienne. Je l’ai trouvé très, très irrespectueux et trop penché sur l’argent.
EA : Très irrespectueux, tu dis. Est-ce qu’il a fait quelque chose de particulier ?
KM : Ce n’était même pas moi. Il avait fait quelque chose de très malsain à une comédienne. Et moi, je me suis dit : ce n’est pas un metteur en scène avec qui je vais travailler. Ça, c’est sûr. Parce que les metteurs en scène avec qui j’ai travaillé ont chacun leurs défauts, mais j’ai beaucoup appris. Je n’ai pas été choquée, je n’ai pas été maltraitée. Il y a des metteurs en scène qui peuvent te maltraiter dans leur façon de concevoir l’apprentissage. Mais moi, je n’ai pas été maltraitée, j’ai beaucoup appris. D’ailleurs, je suis une éponge. Je suis une éponge, et je n’ai pas connu de difficultés majeures avec des metteurs en scène. Bien sûr, on a traversé des moments difficiles : des journées de travail, de la fatigue, tout ça. Mais traumatisée à un point extrême, non, jamais.
EA : Superbe ! Alors, comment te prépares-tu pour incarner un rôle complexe ou émotionnellement exigeant ?
KM : Du temps. Du temps, et encore du temps. Quand je te dis du temps, c’est tout l’apprentissage. C’est-à-dire se mettre avec le texte, comprendre le texte – là je parle du travail de table. Comprendre le texte, faire de ce texte ton texte, faire de ce dire ton dire. C’est du temps pour découvrir ce personnage, pour le vivre. C’est aussi accepter qu’il y a des moments où tu n’arrives pas à être d’accord avec lui. Alors tu te mets d’accord sur le fait de ne pas être d’accord. Tu comprends ses douleurs, ses bonheurs, tu vis ses doutes, tu t’accordes avec l’ensemble. Donner vie à un personnage, c’est du temps, c’est du temps. Mais de toute façon, on finit par trouver une solution, on finit par se mettre d’accord.
EA : Donc, quel est le moment le plus mémorable de ta carrière jusqu’à présent ?
KM : Ah non, non… tous les moments sont mémorables. Ah non, non, non. Tout comme tu parlais tout à l’heure de mon premier spectacle, L’élection d’Alexandre Sutto. Ça a son goût. Je pourrais dire que c’est comme du poisson, et mon spectacle… quel spectacle ? Le retour qui vient, c’est une sauce de pintade, des bananes pesées, avec beaucoup de doigts dedans. Je ne sais pas comment décrire mes expériences au cinéma. Dimanche 4 janvier, c’est peut-être… comment on appelle cette viande-là ? Ça m’échappe. En tout cas, chaque expérience, chaque moment que j’ai vécu sur scène, chaque moment que j’ai vécu sur un plateau, jusqu’à aujourd’hui – que ce soit derrière la caméra ou devant – pour moi, c’est mémorable. Pour moi, c’est une chance inouïe, déjà de faire ce que j’aime dans ce monde difficile. Dans ce pays impossible, c’est un honneur de pouvoir dire ce que tu penses, ou de pouvoir dire ce que les autres pensent tout bas, mais le dire tout haut. Chaque expérience, chaque aventure sur scène ou dans un projet, pour moi, c’est mémorable.
EA : Est-ce qu’il y a un rôle que tu aimerais jouer, que tu n’as pas encore joué mais que tu rêves de jouer ?
KM : Ah oui, ah oui ! J’aurais aimé jouer un personnage autiste. Oui, vraiment. J’aurais aimé incarner un personnage autiste, j’aurais aimé jouer un pasteur. Ah non, je te le jure, j’aurais aimé.
EA : Un pasteur ?
KM : Ah oui ! Un pasteur haïtien ou un pasteur afro-américain, mais un pasteur. Un vrai pasteur chrétien, un chrétien convaincu. J’aurais aimé, parce que ces pasteurs sont talentueux, moi je les aime beaucoup. Ce sont des personnes inspirantes.
EA : Mon Dieu !
KM : Bénis, inspirants et bénis.
EA : Je note.
KM : J’aurais aimé jouer une bonne sœur aussi. Plein de choses, plein de choses.
EA : Est-ce que tu as d’autres passions en dehors du théâtre et du cinéma ?
KM : En dehors du théâtre et du cinéma ? La peinture. J’aime la peinture.
EA : Donc, tu es peintre ?
KM : Non, je ne suis pas peintre, mais j’aurais aimé l’être aussi.
EA : Alors, la dernière fois que tu as été sur scène, c’était en 2022. Depuis, le public t’attend, tu as disparu. Est-ce que tu as des projets pour un prochain spectacle ?
KM : Oui, oui, si le pays le veut bien, si les chefs le veulent bien. Moi, je suis toujours prête. Si j’arrive à trouver un financement, je peux le faire demain. Bien sûr, je travaille actuellement sur un spectacle. Ce sera encore un monologue. J’espère bientôt donner des nouvelles de ce projet, mais pour l’instant je garde son intimité. Ce que je peux dire, c’est que oui, ce sera un monologue, et je serai accompagnée d’une superbe chanteuse et d’un excellent musicien. Voilà !
EA : Excellent ! Aimerais-tu transmettre un message à tes spectateurs ou admirateurs ?
KM : Un message ? Non ! Je leur dirais simplement de tenir bon. Parce qu’aujourd’hui, nous faisons face à une déchéance humaine et sociale qui est sans frein. On ne sait pas comment demain on va se lever, comment le pays va se réveiller, comment on va pouvoir sortir d’un carrefour pour se rendre à un autre. Et puis, comment un artiste peut évoluer dans un espace qui repose toujours sur l’improvisation ? Tu vois, c’est difficile. Pas seulement pour un artiste : peu importe la compétence ou le domaine, tout le monde est dans l’improvisation. Tout le monde est dans une instabilité irrationnelle. La santé elle-même se dégénère. Moi, je ne peux que dire : tenez bon. Accrochez-vous aux gens que vous aimez, accrochez-vous aux choses que vous aimez vraiment. Accrochez-vous à tout ce qui peut vous maintenir en vie. Et continuez de rêver, parce que ça fait du bien.
EA : Merci, Katiana, d’avoir pu venir sur mon plateau. Merci d’avoir répondu à mon invitation. Ce fut un honneur pour moi de te recevoir.
KM : Merci, je suis contente. Merci beaucoup à toi. Merci à toute l’équipe.
EA : J’espère que le public prendra plaisir à vivre ce moment que tu viens de partager avec nous. Merci, Katiana, merci à toute l’équipe. Bisous, bisous…









