L’attaque, le viol, le camp et un enfant : la vie compliquée de Kimberly
- 30 mai
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Dans un contexte où l’insécurité est grandissante dans le pays, les gangs armés continuent d’imposer leur loi par la terreur. Aux côtés des extorsions et des massacres, le viol demeure l’une des armes qu’ils utilisent pour asservir les communautés. Face à cet instrument de punition et de contrôle qui déshumanise des milliers de femmes et de filles, ce sont les organisations non gouvernementales (ONG) qui se retrouvent en première ligne pour accompagner les survivantes sur le chemin de la reconstruction.
De la prise en charge médicale au soutien psychosocial, en passant par leurs conditions de vie dans les camps de fortune, Enquet’Action, à travers une série de deux reportages et une enquête, explore les parcours de résilience de ces femmes.
(Partie III sur III)

« Ma fille passe des journées entières sans rien manger. C’est dur pour un enfant de vivre dans de telles conditions. » Assise dans son petit coin, Kimberly*, 21 ans, lâche ces mots dans un long soupir. À quelques centimètres de sa chaise, le morceau de carton qui lui sert de lit est encore étalé sur le sol de cette ancienne salle de classe qu’elle occupe à l’école nationale Argentine Bellegarde. La pièce sert à tout pour les dix ménages qui y sont logés : cuisine, chambre à coucher et terrain de jeu pour les enfants. Depuis 2023, cet établissement public de Port-au-Prince a été transformé en camp de déplacé·es.

Il est déjà 10 heures. Une nouvelle journée commence pour Kimberly et sa fille, au milieu des près de 3 000 personnes qui s’entassent dans l’enceinte de l’école, dans des conditions difficiles. « Tout ce que nous souhaitons, c’est quitter cet endroit. Les conditions de vie sont inhumaines. Nous cohabitons avec des rats, des punaises et toutes sortes d’insectes. L’État haïtien nous a oubliés. Si nous avons encore accès à l’eau, c’est uniquement grâce aux ONG. Même si cette eau provoque des maladies de peau, notamment la gratelle chez les enfants », déplore-t-elle.
Sa voix, déjà impuissante, se perd rapidement dans les pleurs de sa fille de deux ans, debout face à elle. « Elle n’a pas encore déjeuné », souffle Kimberly, qui tente de l’apaiser en la serrant dans ses bras. « Elle vient de passer 22 jours à l’hôpital. Les médecins n’ont pas pu me dire de quoi elle souffrait exactement. Mais je suis sûre que cela a un lien avec le camp. Elle ne s’est pas totalement remise. Elle crie encore dans son sommeil. Je suis inquiète. Elle représente tout pour moi », ajoute la jeune mère, le visage crispé.

Un enfant « lourd à porter »
Derrière cet amour maternel se cache le jour le plus sombre de la vie de Kimberly. En août 2023, des membres du puissant gang Team Ascenseur, dirigé par le caïd Renel Destina, alias Ti Lapli, ont attaqué Carrefour-Feuilles, un quartier situé au sud de la capitale.
Selon le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), au cours de ces attaques qui ont continué jusqu’en septembre 2023, au moins 104 personnes ont été assassinées. Des dizaines de femmes et de filles ont également été victimes de viols collectifs. Parmi elles, Kimberly, qui n’avait alors que 19 ans.
« Ma vie s’est écroulée ce jour-là. Mon avenir, mes rêves, mon chez-moi, tout est parti en fumée. Et comme si cela ne suffisait pas, je suis tombée enceinte à la suite de ce viol. J’ai accouché ici même, dans le camp. Aujourd’hui, je dois élever seule un enfant. Un enfant qui ne connaîtra jamais son père », se désole la rescapée, les yeux larmoyants.

Sans activité économique et, surtout, sans soutien, Kimberly assume seule les rôles de père et de mère. Un fardeau quotidien dans ce camp de réfugié·es, où l’aide humanitaire se fait de plus en plus rare. « Parfois, je suis obligée de me rendre sur d’autres sites pour trouver de quoi nourrir ma fille, car le peu d’aide qui arrive ici est distribué de manière partisane », confie-t-elle.
Survivre, au risque d’un nouveau drame
En plus de la distribution inégale de l’aide humanitaire, les rescapées de l’école nationale Argentine Bellegarde sont également confrontées aux violences basées sur le genre (VBG) et aux exploitations sexuelles. Selon le Ministère à la condition féminine et aux droits de la femme, 145 cas de VBG ont été enregistrés sur le site au cours des neuf premiers mois de l’année 2025. Une situation favorisée par le manque d’intimité auquel sont exposées des milliers de femmes et de filles.
« Nous prenons notre bain dans un couloir sans porte ni toiture. Pour accéder aux blocs sanitaires du camp et avoir un minimum d’intimité, il faut payer à chaque utilisation. Si nous n’arrivons même pas à nous nourrir, comment pourrions-nous nous offrir un tel privilège ? », s’interroge Kimberly.
Face à ces conditions précaires, plusieurs organisations de défense des droits humains tirent la sonnette d’alarme. Selon elles, les camps de déplacé·es en Haïti sont devenus des espaces à risque où les survivantes sont exposées à de nouvelles violences.

Malgré cette insécurité permanente, Kimberly s’accroche à l’espoir d’un avenir meilleur pour sa fille. « J’essaie de ne pas penser à ce qui m’est arrivé ni à ce qui pourrait encore m’arriver. Ce qui m’importe, c’est ma fille. Si je reçois ne serait-ce qu’un peu d’argent, je mettrai sur pied un petit commerce. Cela m’aidera à lui offrir un autre toit et une vie à l’abri de tous les dangers. »
Si Kimberly parle de danger, c’est parce que, récemment, un enfant est mort dans le camp, dans des conditions non encore élucidées. « Je me suis dit que cela aurait pu être elle. Je ne veux pas que mon enfant meure ici. Si cela arrivait, ce serait certainement la fin de ma courte vie. Une vie déjà compliquée », conclut-elle.
Jeff Mackenley GARCON
*Kimberly est un nom d’emprunt.










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