En Haïti, la drogue est partout et personne ne l'arrête
En Haïti, la drogue ne se cache plus. Elle se vend au coin des rues, devant les écoles, aux abords des églises — à la portée de toute une jeunesse laissée sans repère. Pendant que l'État regarde ailleurs, les toxicomanes se comptent par milliers, et personne ne semble pressé de les compter, encore moins de les sauver. Enquête sur un fléau que tout le monde connaît, mais que personne n'arrête.
Enquête
« J'ai plusieurs fois frôlé la mort, mais Dieu merci, je m'en suis toujours tiré », confie Stanley Chapoteau, toxicomane durant sa jeunesse, véritable martyr de la drogue, en entrevue à Enquet'Action. Sa drogue préférée était le crack, celle-là même qui l'a complètement détruit. « La première fois que j'ai goûté au crack, je n'avais pas encore compris ce qui m'arrivait. Je me suis senti comme Superman, fort comme un héros. C'était extraordinaire ! Cette illusion de puissance m'a marqué, mais elle n'était qu'un mensonge de plus de la drogue. » L'histoire d'amour destructeur de Chapoteau avec la drogue durant sa jeunesse est digne d'un film hollywoodien. C'est un ancien toxicomane, pas de n'importe quelle drogue, mais de la cocaïne, entre autres.
Quand il était toxicomane, il avait l'habitude de voler de l'argent à ses parents, il vendait même les meubles de la maison pour se procurer de la drogue. Il était, comme disent maladroitement les Haïtiens, un « paranòy ». Il reconnaît avoir détruit les gens autour de lui pour satisfaire son besoin de drogue. C'est ce qui a alimenté sa toxicomanie. « Dès que tu es toxicomane, tout le monde t'évite », souligne-t-il, avant d'ajouter qu'il a erré de maison en maison. Aujourd'hui, il écrit un livre dans lequel il raconte tout ce qui lui est arrivé. « Je manipulais ma mère. Toutes les mères sont sensibles, mais aussi faciles à manipuler. Je lui parlais, mais je ne disais rien à mon père. Je la menaçais de vendre tout ce qu'il y avait dans la maison si elle ne me donnait pas d'argent pour aller acheter de la drogue. C'était de la codépendance », insiste-t-il.
Son problème de dépendance l'a mené jusqu'en République dominicaine, notamment en quête de traitement. « J'entends souvent les gens parler de drogues "dures" et "douces", mais pour moi, toutes les drogues sont dangereuses, chacune à sa manière », dit-il en entrevue dans son bureau, dans les hauteurs de Port-au-Prince. « Pendant des années, j'ai fait souffrir mes parents, ma mère, mon père, mon frère, ma sœur, mon ex-femme et mon enfant. Je détruisais ma vie, mais aussi la leur », rappelle-t-il, précisant que la toxicomanie consiste en la consommation de substances comme la marijuana, la cocaïne, l'héroïne, certaines pilules, l'ecstasy et bien d'autres encore.
Son calvaire ne s'est pas arrêté là. Son ex-femme et lui ont divorcé, et elle est partie avec leur fille. Et ce n'est pas tout : ses parents ont comploté avec la police pour le faire arrêter. Il a passé quatre mois en prison. À sa libération, il est retourné à ses vieilles habitudes, comme beaucoup de jeunes drogués. Il avait été initié à la drogue par un proche. « J'avais un cousin que je voulais imiter, car il avait l'air "cool". C'est lui qui m'a appris à fumer des cigarettes, de la marijuana, du crack, à boire de l'alcool… Il est mort d'une overdose », raconte-t-il sans langue de bois. « En Haïti, on appelle "détraqué" une personne devenue maigre et qui mendie. J'étais comme cela. Oui, la drogue a fait de moi un véritable monstre », ajoute-t-il, tristement.
Facile d'accès : la drogue en vente libre en Haïti
Malgré ses tentatives pour arrêter, Chapoteau se heurte à l'accessibilité de la drogue en Haïti, qui ne joue pas en sa faveur. De multiples tentatives ont échoué. Il s'en souvient comme si c'était hier, et aujourd'hui encore, la réalité n'a pas changé. « Si quelqu'un voulait fumer, il suffisait de sortir. Je pensais pouvoir me sortir seul de mon addiction. Mes parents vivaient à Clercine [commune de Tabarre, au nord de Port-au-Prince], et je me sentais trop proche de la drogue. Je suis allé chez ma tante, à Fermathe [dans les hauteurs de la capitale]. À cause du froid, j'ai bu de l'alcool, et rapidement j'ai eu envie de fumer du crack. J'ai marché quinze minutes et j'ai trouvé l'endroit où m'en procurer, alors que je ne le connaissais même pas », poursuit-il.
Cette déclaration concorde parfaitement avec celle de plus d'une dizaine de personnes interrogées dans le cadre de notre série d'enquête sur l'abus de drogue dans ce pays de la Caraïbe.
En Haïti, il est désormais plus que facile de trouver de la drogue. Elle est présente à tous les coins de rue, vendue aux côtés de sucreries pour enfants, devant les écoles, les églises, voire les entreprises publiques et privées. Certaines substances sont interdites, mais restent faciles d'accès : ici, la drogue circule librement, interdite ou non. Les places publiques fréquentées par toutes les catégories sociales en sont des points stratégiques, tout comme les coins de rue abandonnés, les cours de maisons désertées, etc. Certains en consomment à l'église, d'autres à l'école, sans parler des fêtes, qui constituent l'un des lieux privilégiés pour sa consommation. Les jeunes en consomment allègrement sur des pans de mur appelés « Base », dans les activités récréatives des écoles et dans les rassemblements nocturnes appelés « Ti sourit ». Dans les bars, les restaurants, les atè plàt, etc., la drogue coule à flots - sans oublier qu'elle se vend aussi à des points stratégiques dans les quartiers populaires. Il suffit de suivre certains indices visuels ou de demander à une personne assise au coin d'une rue.
En Haïti, tout concourt à pousser les jeunes vers la consommation d'alcool, constate Enquet'Action. Dans les médias -radio et télévision -, les publicités encourageant la consommation d'alcool et de cigarettes tournent en boucle. Dans les rues, les grandes, moyennes et petites affiches publicitaires appelant à la consommation ne manquent pas. Sans oublier les publicités murales des entreprises de vente et de distribution, qui s'étalent sur les murs au vu et au su de tous. Sans parler des chansons diffusées en boucle à la radio, dans les haut-parleurs de rue, ou dans les camionnettes et les bus assurant le transport en commun. Si vous ne consommez pas d'alcool, ce n'est pas la faute de l'État, qui pourtant s'affiche irresponsable, mais bien la vôtre, faute d'avoir voulu y toucher.
L'odeur ne ment pas autant que le goût. La drogue est à quelques mètres de vous pendant que vous lisez cette enquête. Et ce n'est pas Stanley Chapoteau, ex-toxicomane aujourd'hui spécialisé en prévention et en traitement de la toxicomanie, qui dira le contraire. Il ajoute : « La drogue est partout… Au bord de la mer, aux Cayes, au Cap-Haïtien, à Jérémie, à Jacmel… partout. Elle est partout, pas seulement en Haïti : dans le monde entier. Ici, elle circule, disparaît, puis revient. Pour certains, c'est une source de revenu. » Il poursuit : « La situation est extrêmement grave, mais les gens ne veulent pas en parler. Ils nient le problème pour éviter d'avoir à dépenser de l'argent. Je connais beaucoup de parents qui préfèrent envoyer leur enfant voyager plutôt que de l'intégrer dans un foyer [de traitement]. Pourtant, à l'étranger, ces jeunes sont exposés à encore plus de drogues et finissent par causer des problèmes là où ils se trouvent. Mais les familles préfèrent garder le silence. »
Les jeunes se livrent aveuglément à la consommation de drogue. Marie Emica Excéus, attachée au secteur de la réduction de la demande au sein de la Commission nationale de lutte contre la drogue (Conald), en est consciente pour l'avoir observé dans le cadre de ses travaux de terrain. « Notre dernière enquête — notamment celle menée en milieu scolaire — le confirme : c'est l'alcool que les jeunes consomment le plus. La jeunesse consomme beaucoup d'alcool. 64 % des personnes interrogées disent en avoir déjà goûté. 73 % en prennent au moins deux verres par jour. 20 % courent le risque de devenir alcooliques », révèle-t-elle à Enquet'Action, lors d'une longue entrevue dans son bureau à Port-au-Prince.
La consommation d'alcool constitue un véritable fléau. Hommes, femmes, enfants, adultes, jeunes, adolescents : tous en consomment.
Ici, on envoie un enfant acheter des cigarettes. Des enfants, mêlés aux jeunes, consomment de l'alcool. Le rhum se vend partout. Les drogues, interdites ou non, se vendent comme des petits pains. Il y en a pour toutes les bourses. L'odeur de la marijuana est familière à tout le monde. Cela dit, le nombre de jeunes consommant de la drogue est en nette augmentation. L'observation ne ment pas, l'absence de chiffres actualisés non plus. Il suffit d'un petit tour dans certaines rues des grandes villes pour s'en convaincre. C'est d'une facilité déconcertante : au coin de la rue, un marchand de cigarettes ; un peu plus loin, un marchand de clairin (eau-de-vie locale). Comme si la drogue vous disait : « Me voilà. »
Pour le psychiatre Maurice Jacques, cela s'explique par le fait qu'Haïti constitue un pays de transit pour la drogue. « Elle passe chez vous pour arriver aux États-Unis, au Canada. Beaucoup de drogue transite par Haïti vers ces pays. Vous êtes comme un relais : elle se retrouve dans votre réfrigérateur avant d'être vendue aux États-Unis ou au Canada. Qu'est-ce qui vous empêche d'en prendre une petite quantité, puisqu'elle passe déjà par chez vous ? », indique-t-il.
Consommation de drogue : entre quête d'échappatoire et illusion
Toxicomane dans sa jeunesse, Chapoteau se souvient parfaitement des raisons qui le poussaient à consommer de la drogue, ainsi que de la sensation qui s'ensuivait. « Quand je fumais, tout semblait changer : il n'y avait plus de problèmes, il n'y avait que moi et ce "feeling". La drogue vous ment, elle vous fait croire que vous allez bien. Mais ce n'est qu'une illusion. Elle joue avec votre cerveau, et vous choisissez de rester dans ce mensonge en continuant à la consommer », assure-t-il à Enquet'Action. Plus loin, il évoque le manque d'estime de soi comme autre motif. « Je n'ai jamais pensé que je pouvais être quelqu'un. Je voulais être comme les autres, je ne m'acceptais pas, et je voulais à tout prix avoir ce que les autres avaient : des copines, des biens, une vie que je croyais meilleure », confie-t-il.
« Pour l'alcool, par exemple, je suis quelqu'un de nature timide. Mais dès que j'allais dans les bals et que je buvais, toute ma timidité disparaissait : je devenais le plus bavard, je n'avais plus peur d'aborder les femmes. Sans alcool, je ne parlais qu'aux hommes », poursuit l'ancien toxicomane à la cocaïne. « La drogue vous ment. Certaines personnes ne savent même pas qu'elles sont dépendantes, parce qu'elles sont nées avec cette fragilité ; d'autres ont grandi avec un caractère faible, ce qui les entraîne vers de mauvaises fréquentations. Elles se laissent influencer par un ami et succombent à la drogue. La personne devient inconsciente et ne voit plus le danger dans ce qu'elle fait », dit Chapoteau.
Dans la dernière enquête en date — celle portant sur la population en général, incluant la jeunesse —, la Conald a constaté que 16,5 % de la population consomme du tabac, et 6 % de la marijuana en Haïti. 70 % des consommateurs disent en prendre en raison du stress. « Les jeunes cherchent à s'évader d'un quotidien qui est affreux, terrible. J'ai aussi l'impression qu'ils sont désespérés. Ils cherchent à fuir une réalité qui leur est insupportable. Pour les personnes plus âgées, c'est déjà difficile ; c'est encore pire pour les jeunes, quand on ne voit pas d'avenir », explique Emica Excéus, de la Conald.
Excéus déplore que, vu la situation du pays, il soit impossible de faire des projets même sur une semaine, tant la réalité peut vite les rattraper. Elle se demande alors ce qu'il en est pour les jeunes, qui doivent se projeter sur dix à quinze ans, quand le pays ne leur donne même pas l'occasion de se projeter sur quinze jours. « On ne mesure pas à quel point l'instabilité et l'insécurité affectent fortement les jeunes. Ils ne peuvent pas se rendre à l'école tous les jours, alors que l'école constitue un lieu de refuge, d'apprentissage, de sociabilité… Vous ne leur permettez même pas cela », explique-t-elle, avant de dresser un tableau sombre de la réalité à laquelle font face les jeunes Haïtiens. « Nous ne leur offrons aucun loisir. Il n'y a pas de parcs d'attractions, pas de championnats. Les enfants ne font plus de sport, alors que c'est justement par le sport qu'un enfant peut se défouler et évacuer ses frustrations. Il n'y a plus de championnats interscolaires, plus de pratique du volley-ball, du basket-ball… Il n'existe ni salle de cinéma ni salle de théâtre. Quelle jeunesse préparez-vous dans une telle situation ? »
Vu la situation désastreuse du pays, Excéus juge normal que les jeunes cherchent un refuge, mais regrette que cette quête aboutisse, sans qu'ils s'en rendent compte, à quelque chose qui les détruit. « C'est la réalité. La situation dans laquelle nous vivons est inédite. Les écoles restent fermées deux à trois mois par an ; les enfants perdent donc deux à trois mois de classe chaque année », avance-t-elle. « Il y a une forte probabilité que la consommation de drogue augmente », ajoute-t-elle, rappelant qu'en raison de la situation, des tirs nourris se font entendre à longueur de journée, et que de nombreuses familles sont déplacées. « Ils n'ont plus rien pour échapper à ce quotidien. Ils pouvaient se réunir dans le quartier, mais ils sont déplacés. Ils ne peuvent même plus rester un moment dehors. »
Face à cette dure réalité quotidienne, de plus en plus de jeunes se tournent vers la drogue en Haïti, qui devient ainsi une échappatoire, déplore le psychiatre Maurice Jacques. Certains vont jusqu'à mélanger marijuana et écorce. « C'est comme s'ils cherchaient un "vibe" », observe-t-il — on dirait qu'ils cherchent quelque chose qu'ils ne trouveront jamais, puisque cela reste une illusion. Pour le professeur d'université, les jeunes se réfugient dans la drogue en quête de réponses à des questions existentielles. Un adolescent de quatorze, quinze, seize ans, ou plus, commence à s'interroger. C'est l'âge où l'on commence à se poser des questions.
« La plus grande question qu'un jeune se pose, c'est : qui suis-je ? Mais il lui faut du temps pour trouver la réponse. Et s'il reste trop longtemps sans réponse, il peut sombrer dans une forme de paranoïa, de peur. Il commence à se demander : qu'est-ce que je vais devenir ? », dit-il. À quinze ans, on ne sait pas encore ce qu'on va faire de sa vie. À dix-sept ans, on termine ses études secondaires, mais on ne fait rien de plus : impossible d'aller à l'université, faute de moyens des parents pour payer les études. Alors on commence à paniquer — c'est de là que naît la paranoïa, née de la peur de l'avenir.
« Il y a un pourquoi derrière chaque consommation. C'est ce pourquoi qui m'intéresse. Le jeune peut évoquer une vingtaine de raisons, mais il n'y en a qu'une seule qui compte vraiment. Je le mets à l'aise pour qu'il puisse me la dire. Mon rôle, c'est de chercher à comprendre pourquoi il le fait, afin de l'aider à s'en sortir », insiste Marie Emica Excéus, responsable au sein de la Conald.
Les jeunes cherchent un refuge, ils veulent fuir la réalité, constate Enquet'Action sur le terrain. « L'être humain est ainsi fait : il est toujours en quête de bien-être. Mais nous, en Haïti, on dirait que nous vivons avec le syndrome du mal-être. Chaque jour qui se lève ramène les mêmes questions », ajoute M. Jacques. « Vous n'avez même pas accès aux besoins de base — manger, dormir, rien de plus. On les appelle les besoins physiologiques ou biologiques. Vous n'en avez pas. La seule chose que ces jeunes savent, c'est qu'une fois qu'ils consomment, ils se sentent bien. Ils s'endorment, connaissent quelques heures de paradis. Mais ce court moment de bonheur leur coûtera très cher sur le plan de la santé mentale. À un certain moment, ils commencent à agir comme des schizophrènes, comme des gens qui flottent, qui vivent sur la lune. Ils peuvent aller à l'école sans rien apprendre, parce qu'ils ne sont plus vraiment là », soutient Jacques.
Faire face à l'irresponsabilité de la société, ou à l'abandon de l'État ?
« Quelle jeunesse formons-nous quand un jeune ne croit pas en sa valeur, et ne se sent important qu'après avoir consommé de la drogue ? Nous sommes face à un grave problème, car c'est l'avenir d'un pays qui est en jeu. Cette sensation que le jeune ressent pour la première fois est celle qui va marquer le reste de sa vie, car toute sa consommation future se basera sur la quête de cette même sensation, qu'il ne retrouvera jamais », ajoute Excéus, épinglant l'irresponsabilité des parents haïtiens qui ne contrôlent pas leur progéniture. « Vous devez surveiller vos enfants. Les enfants ont besoin d'être surveillés. Les parents doivent vérifier ce que fait l'enfant, ses fréquentations. Vous le pouvez. Votre rôle, c'est de protéger vos enfants. Vous êtes tenus de veiller sur eux », lance-t-elle.
« On est face à un laisser-aller total de la société, et malheureusement, les seules victimes, ce sont les enfants. On se retrouve avec des jeunes physiquement présents dans le pays, mais l'esprit ailleurs — dans les nuages. Ce sont des jeunes incapables de réfléchir pour le pays, de penser pour le pays, parce que leur esprit est ailleurs. Si rien n'est fait pour les traiter, ce sont des jeunes qu'on perd », ajoute Excéus.
Face à cette situation pour le moins inquiétante, le psychiatre évoque les modèles nord-américains ou européens, où existent ce qu'on appelle des « polices de la jeunesse ». Si quelqu'un aperçoit un jeune en train de consommer de la drogue, il existe des services d'intervention qu'on peut appeler immédiatement : un policier vient alors le chercher pour le conduire dans un centre spécialisé, afin de le désintoxiquer et de le réhabiliter. « Ici, on dirait que les autorités prennent plaisir à voir les jeunes traîner dans la rue. Résultat : ils y restent si longtemps qu'ils finissent par se transformer en bandits. Le nombre de toxicomanes augmente énormément en Haïti, et il n'existe aucun système de surveillance pour y remédier. Aujourd'hui, on ne peut même pas imaginer appeler un policier pour signaler qu'un jeune est en train de se droguer : il vous répondra que ce n'est pas son problème. Il a d'autres chats à fouetter, comme les bandits qui lui tirent dessus. Un jeune qui se drogue, à ses yeux, c'est banal », poursuit Jacques.
Il existe trois maladies chroniques — c'est-à-dire sans traitement définitif, mais que l'on peut gérer : l'addiction, le cancer et le diabète —, rappelle Chapoteau, ex-toxicomane devenu thérapeute. Toutes trois sont progressives et s'aggravent avec le temps. Pourtant, la société ne les perçoit pas de la même manière. « On n'a pas honte du cancer ou du diabète, car ce sont des maladies visibles et reconnues. Mais on a peur des conséquences de la drogue, car la personne dépendante peut voler, mentir ou manipuler. Ce sont pourtant des maladies au même titre que les autres. On vient en aide aux personnes atteintes de diabète ou de cancer, mais on ignore celles qui souffrent d'addiction. Cela ne devrait pas être ainsi : l'addiction est devenue un sujet tabou, alors qu'elle peut toucher n'importe qui », souligne le directeur national du Foyer Renaissance, Rééducation et Réhabilitation des Toxicomanes (FRRRT).
Plusieurs jeunes consommateurs de drogue à qui nous avons parlé considèrent leur comportement comme normal, banal. Mais ils ne mesurent pas les répercussions que cela peut avoir sur eux. « S'ils avaient réellement conscience des dégâts que cela peut causer à leur organisme, des maladies que cela peut engendrer, et de la manière dont cela agit sur leur cerveau — car chaque drogue a une répercussion physique différente —, ils ne la consommeraient sûrement pas. Mais ils n'ont pas cette conscience », explique Jacques, spécialiste en santé mentale.
Que faudrait-il faire, au minimum, pour sauver la jeunesse ? Beaucoup se posent la question. « Il faudrait commencer par bloquer l'entrée des drogues en Haïti — tous ces produits nocifs, du moins ceux qui sont interdits par la loi. Car il existe deux types de drogues : celles que la loi interdit, et celles qu'elle n'interdit pas, comme les boissons alcoolisées, par exemple », suggère le psychologue.
Stanley Chapoteau, ancien drogué dans sa jeunesse, a pu, grâce à des thérapies avancées, sortir de l'engrenage de la consommation. Aujourd'hui, il dirige un centre qui accompagne les jeunes toxicomanes, malgré des moyens financiers limités. Il raconte sa nouvelle vie le sourire aux lèvres, lui que la mort a longtemps guetté tout au long de son addiction. « Je mourrai un jour de manière normale, mais pas d'overdose. Quand je suis devenu sobre, d'abord abstinent, j'ai commencé à vivre une autre vie. Et quand je repensais à tout ce qui s'était passé, je pleurais. C'était une douleur immense de réaliser le mal que j'avais fait aux gens. Je manipulais les autres pour arriver à mes fins, et c'est ce que font tous les addicts : ce sont de grands manipulateurs, des menteurs. Je suis bien placé pour le dire », dit-il sans langue de bois.
« Aujourd'hui, je ne suis plus triste, je ne suis plus déçu de moi-même. Je ne me mets plus en colère pour rien. Mais quand l'effet de la drogue disparaît, la personne revit, ressent un flot de sentiments qu'elle rejette, puis retourne à la drogue… jusqu'au jour où, dans son cerveau, se produit un déclic qui la rend définitivement dépendante, incapable de s'en débarrasser », conclut Chapoteau, les larmes aux yeux, reconnaissant que s'il a pu s'en sortir, des centaines d'autres jeunes n'y parviennent pas.







Commentaires