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« On ne doit pas nous accepter, on doit nous respecter » : la fondatrice de la seule organisation trans d'Haïti se confie

18 juin
5 min de lecture

En Haïti, la communauté trans reste largement invisible, et vulnérable. Dominique St-Vil, fondatrice de l'OTRAH, dénonce pour Enquet'Action l'absence de structures adaptées, la persistance des viols « correctifs » et la nécessité, dit-elle, non pas d'être acceptée, mais d'être respectée.


CP: Haitian Times

 

ENQUET'ACTION (EA) : Comment l'Organisation Trans d'Haïti (OTRAH) a-t-elle pris naissance ?


Dominique St-Vil (DSV) : Depuis mon tout jeune âge, je suis contre toutes formes d'inégalités sociales, de discriminations et de stigmatisations. Bien entendu, à cette époque, je ne pouvais pas encore mettre de nom sur ces formes d'inégalités.


Moi personnellement, j'ai été victime à de nombreuses reprises de stigmatisation à cause de mon poids, de la couleur de ma peau, de mon style. Cela se passait au sein de ma famille, à l'école classique, puis plus tard à l'école professionnelle et à l'université. Je faisais continuellement face à des personnes qui se plaisaient à porter des jugements négatifs sur la façon dont je me présentais.


Comme vous le savez, la question du sexe reste un sujet tabou au sein de notre société. Les adolescent·es, tout comme les jeunes, découvrent leur sexualité tout·es seul·es. Lorsque ce fut à mon tour de découvrir ma sexualité, ce fut assez différent de ce que les gens considèrent comme normal.


En affichant mon identité de genre, puis mon orientation sexuelle en tant que femme attirée par les femmes, des barrières sociales, surtout au niveau professionnel, se sont dressées contre moi. La raison ? Tout simplement parce qu'en affirmant une expression de genre différente de celle des autres, les gens vous regardent différemment.


J'avais alors plusieurs options. La première : faire en sorte que cela reste secret — un choix que fait la majorité des personnes se trouvant dans la même situation. J'ai fait l'expérience de le vivre en cachette, ce qui était loin d'être agréable. La deuxième : vivre ouvertement avec mon identité de genre, en assumant les conséquences qui vont avec. La troisième possibilité : vivre avec mon identité de genre et me battre pour changer les choses.


Il faut dire que je n'avais personne à qui parler de cette situation — des personnes proches, pour être plus exacte. Je me suis alors lancée dans des recherches personnelles. J'ai pris contact avec d'autres personnes, dans divers pays, qui vivaient la même situation.


Ensuite, je me suis lancée dans la recherche d'organisations qui militent en ce sens dans le pays. J'ai pu militer au sein de l'Association des jeunes contre la discrimination et la stigmatisation (AJCDS).


Malheureusement, ni la mission ni les objectifs de l'AJCDS ne correspondaient à ce que j'avais en tête. J'ai ensuite rejoint l'organisation Kouraj. C'est au sein de Kouraj qu'une cellule LBT — qui travaillait donc avec les lesbiennes, les bisexuel·les et les personnes trans — a pu être créée. C'est cette cellule qui s'est transformée par la suite en OTRAH, une organisation qui travaille avec des personnes trans identitaires, à savoir :


· les personnes non-binaires : celles qui ne se reconnaissent pas comme strictement femme ou strictement homme ;

· les personnes intersexes : celles qui naissent avec un corps ne répondant pas à la définition normative d'un homme ou d'une femme ;

· les personnes transgenres : celles dont l'identité de genre diffère du sexe qui leur a été assigné à la naissance ;

· et les personnes transsexuelles : des personnes transgenres qui ont changé de sexe.


EA : Quel est l'état des lieux des organisations qui travaillent avec les personnes trans en Haïti ?


DSV : Plusieurs organisations travaillent avec les personnes trans en Haïti. On peut citer l'Action communautaire pour l'intégration des femmes vulnérables en Haïti (ACIFVH), ou encore l'Organisation socioculturelle pour la promotion des droits humains (OSCPDH). Mais OTRAH est la seule organisation qui travaille exclusivement avec des personnes trans. C'est aussi la première organisation dirigée par une femme.


EA : Pensez-vous que certains facteurs peuvent pousser une personne à devenir trans ?


DSV : Je dirais plutôt qu'il existe certains facteurs qui peuvent aider une personne à prendre conscience de qui elle est. C'est un peu comme après notre naissance : on ignore quel métier on exercera, quel genre de personnes on rencontrera. On grandit avec des personnes qui nous influencent, qui nous aident à nous rapprocher de celui ou de celle que l'on veut être. L'influence compte, mais pas dans le sens de changer la personne. On ne saurait transformer un·e hétérosexuel·le en homosexuel·le. Une personne trans ou homosexuelle naît trans ou homosexuelle.


Il faut souligner que ce n'est pas l'acte sexuel qui définit l'orientation sexuelle ou l'identité de genre d'une personne. Une personne homosexuelle n'est pas celle qui a commis un acte homosexuel. Autrement dit, quelqu'un·e peut être homosexuel·le et mourir sans jamais être passé·e à l'acte.


EA : Vous venez de souligner que l'influence, ou encore un acte sexuel, ne peut pas modifier l'orientation sexuelle d'une personne. Et pourtant, les adeptes du « viol correctif » sont persuadés du contraire. Une réaction ?


DSV : Appelons un chat un chat : un viol correctif est un acte d'agression. Ces viols sont nombreux et ont tendance à augmenter lorsque le pays traverse des troubles sociopolitiques. Il arrive que ce soient des hommes homosexuels qui soient violés par d'autres hommes. Les agresseurs agissent ainsi pour montrer à l'homme homosexuel, celui qui a été violé, que cette attirance qu'il éprouve pour le pénis peut aussi lui faire mal. Le sexe devient alors une arme. Les victimes sont traumatisées, dans une société où règne l'omerta autour du viol.


C'est à cause de ce silence qu'il est difficile, par exemple, pour un homme trans de se confier sur le viol qu'il a subi. Je connais beaucoup d'hommes trans enceints, non par désir, mais parce qu'à un moment donné, un membre de la famille, un·e ami·e, un·e voisin·e, un·e proche, s'est dit que cette personne devait connaître la sensation d'un pénis. Pour cette raison, on viole cette personne, qui tombe enceinte à l'issue de ce viol.

Et tout cela parce que nous n'avons pas résolu le problème que nous aurions pu attaquer à la base, par la sensibilisation au respect des choix et de l'identité de chacun·e…


EA : Espérez-vous une société haïtienne où la communauté LGBTI soit pleinement acceptée ?


DSV : Cela n'a aucun sens de parler de l'acceptation de la présence de la communauté des lesbiennes, des gays, des personnes trans et intersexes (LGBTI). Elle est là, et elle n'ira nulle part. C'est une communauté qui grandit chaque jour. Je ne dis pas qu'il faut forcer les gens à être d'accord avec sa présence, mais on doit les forcer à la respecter.


Nous ne sommes pas en train de réclamer un droit de la personne supplémentaire. Nous demandons que le système soit ajusté à notre situation, étant donné que nous sommes vulnérables. Cette vulnérabilité n'est ni recherchée ni voulue. Elle existe uniquement parce que les personnes hétérosexuelles n'ont pas su créer un environnement inclusif pour les personnes homosexuelles.

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