L’expression « Gee Gason » : entre masculinité toxique et thérapies de conversion
- 17 juin 2024
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 mars
Depuis un certain temps, la nouvelle expression « Gee Gason (Garçon) » prend de l’ampleur sur les réseaux sociaux en général, TikTok en particulier. Elle fait des injonctions ayant des conséquences majeures sur les victimes. Car, le contraire de gee garçon ou « vrai homme » est homosexuel ou une femme dans un corps d’homme, suivant cette perception marchant de pair avec le harcèlement, les violences physiques et verbales et persécutions visant tout contrevenant.

Par Milo Milfort
L’expression « ’Gee Gason (garçon) » est une injonction visant à forcer l’autre à afficher sa masculinité toxique. Celle-ci sous-tend, l’ensemble des principes et normes culturelles et sociales définissant comment un homme « devrait » être ou doit se présenter, se comporter. L’homme mâle est dur, sévère, violent, agressif et fort. C’est celui qui cache ses peines, ses faiblesses et ses émotions. Il ne doit pas avoir peur encore moins de craquer. Il s’affiche dur à cuire dans les moments d’épreuve. On l’interdit de pleurer encore moins de pleurnicher. Donc, le « Gee garçon » est un être dominant, le mal alpha, le tout puissant…
« Gee Gason, dan dan dan », lit-on souvent ou visionne-t-on souvent dans des vidéos où le mâle dominant se frappe la mâchoire avec le poignet fermé traduisant une marque de fermeté, de force et de rigidité. Mais aussi et surtout de violence. Suivant notre lecture, le « Gee » est un garçon qui doit éviter tout comportement taxé de « féminin » et aussi un refus systématique de montrer toute forme de vulnérabilité et d’impuissance. On ne doit pas être mou, tendre, ni molasse.
Ça ne s’arrête pas là. À en croire cette tendance d’affirmation de masculinité toxique en pleine expansion, être « Gee gason » veut aussi dire s’adonner à des pratiques comme fumer de la cigarette, prendre de la marijuana, boire de l’alcool, porter des boucles d’oreilles, être un pro de la masturbation et être un coureur de jupe. C’est celui qui écoute régulièrement le rap, ne chantonne pas les musiques douces. C’est aussi, celui qui ne doit pas pleurer après une rupture amoureuse.
Être « Thug » pourrait être considéré comme l’ancêtre de « Gee gason ». Un « Thug » ne tombe jamais amoureux, ça ne pleure pas, disait-on souvent dans le passé, ce surtout, au moment où le rap créole prenait sa puissance de croisière au début des années 2000. Le discours perpétue la question du mâle dominant. Le mal intouchable et infaillible. Celui qui contrôle et mène la danse. Celui qui dirige les femmes comme « être faible » devant être dominé sans aucun ménagement.
Un homme trop soigneux, se brossant souvent les cheveux, nettoyant tout le temps ses chaussures, mangeant des « pye poul » (pattes de poulet), sont des cibles à surveiller. C’est un suspect. Ce sont des pratiques attribuées aux femmes auxquelles les hommes ne doivent pas s’adonner. Certains segments de musiques attribués aux femmes leur sont interdits. Même par mégarde, interdit est-il de les prononcer. Sinon, ils risquent d’être mis à la porte ou d’être taxés de non « Gee » donc de garçon princesse, de thug non récent, de personne non « real ».
Un garçon ne doit pas dire à un autre directement : « tu m’as manqué ». D’autres phrases sont plutôt utilisées. Histoire de fuir tout soupçon de tendresse ou de souplesse. Dan, dan, dan ! L’expression implique une démarche, une manière de parler, de marcher, donc un mode de vie, à en croire nos observations faites dans des challenges TikTok dans lesquels on implique même des enfants en bas âge. La manière de parler, de marcher, de bouger ne doit pas prêter à équivoque. La voix doit être grave, le regard dur… Ça vous oblige à être dur avec les femmes. Donc, misogyne. « Un garçon reste un garçon (Yon gason ret yon gason) », martèle-t-on souvent.
Fuir le « pire » à tout prix ?
Dans la logique du « Gee gason », certaines pratiques entre hommes sont jugées trop intimes voire interdites. C’est comme un signal qui invite à se reconsidérer et à se revoir afin de ne pas tomber dans l’homosexualité. C’est un appel à la remise en question de soi, de son comportement, de sa manière d’être et de se comporter tendant à s’éloigner de la ligne rouge à ne pas franchir. Lorsque cette limite est considérée comme atteinte, les « Nou p ap pèdi entèl (on ne va pas perdre untel) » ou « Fè kò w di jèn gason (fais-toi dur à cuir jeune homme) » pleuvent sur les réseaux sociaux.
Perdre dans ce sens insinue laisser l’autre glisser vers l’homosexualité devant être réprimée selon l’évangile de « Gee gason » prêchant une homophobie illimitée. Tous les contrevenants sont automatiquement qualifiés de « zepòl kase », de « masisi », de « masigwèl », de « fake thug », de « pussy », de garçon princesse, de « labouyi pitimi », de « tchichimann », de massimadi… Et donc sujets à toutes formes de discriminations voire de violences physiques et verbales. Un homo est donc un soldat perdu, quelqu’un qui n’est pas « original ». Celui qui ne veut pas être taxé de telle sorte se voit obligé de se reprendre. Voilà pourquoi, certains hommes sont toujours prêts à convertir des non gee donnant ainsi naissance à une méthode nouvelle de « thérapies de conversion » qui ne dit pas son nom.
Dans une société hétéro normée, s’afficher différent est signe d’anormalité. Ce qui mérite d’être réprimandé, corrigé. La victime jugée calme, douce, efféminée et posée doit être appelée à se remettre sur le « droit chemin ». Adhérer coute que coute à cet idéal masculin est le chemin à suivre. Ce qui constitue une pression sociale handicapante, nocive et porteuse de mal être pour l’humain assujetti. Ceux qui répondent à tous les critères de « Gee gason » à savoir musclé, sportif et même dreadlocks et qui sont homo étonnent toujours les adeptes de l’expression. C’est peut-être une façon pour eux de résister aux assauts hétéro normés. Ils s’affichent « normal » comme l’entendent des acteurs sociaux, mais au fond, c’est tout le contraire. Du refoulement pur et simple !
« Gee gason », une perception qui vient de loin
L’expression « gee gason » tire ses racines dans les matrices d’une société patriarcale faisant des obligations aux hommes les plaçant en haut de la hiérarchie. L’image stéréotypée de l’homme qu’elle offre est axée sur la virilité. Un critère qui place la femme en bas de l’échelle sociale. Parmi les hommes, ceux qui ne cadrent pas aux normes, sont aussi inférieurs donc relégués au rang de femme. Le garçon est le mal dominant, le mal alpha, l’être suprême voire l’être supérieur dans les sociétés machistes. La femme est molle, aimante, douce, passive, fébrile, soumise et fragile alors que l’homme est dominateur, protecteur et fort.
On oublie que ces deux perceptions différentes faites de l’homme et de la femme sont le fruit d’une construction sociale consolidée dans le temps et dans l’espace par les institutions de socialisation comme l’école, l’église et la famille qui les perpétuent. La masculinité toxique incarnée par l’expression « Gee gason » est source de conséquences importantes sur la santé mentale des gens voire leurs relations avec les autres. Sur les hommes, elle exerce une pression immense pour correspondre aux normes machistes.
En témoigne, le comportement affiché par des hommes victimes sur les réseaux sociaux. Sur leur visage, on lit le stress, l’anxiété, la frustration, le mal être… Des hommes victimes de harcèlements d’autres hommes, voire des femmes. Contre eux sont exigés des punitions comme le bwa kale (le lynchage), l’isolement… Car, toute non-conformité au genre est sujet à des sanctions sociales. S’afficher non conforme aux autres c’est prendre des risques énormes pouvant vous couter votre paix sur les réseaux sociaux par exemple.
Tout compte fait, l’expression être « Gee Gason » se trouve à cheval entre les pratiques liées aux thérapies de conversion à l’hétérosexualité et l’affirmation d’une masculinité toxique érigée en système. Elle tend à enfermer l’homme mâle haïtien dans un carcan risquant de le déshumaniser. Oui de le « démoniser » pour être plus proche de notre réalité. La faiblesse, les épreuves, les sentiments n’ont pas de sexe encore moins de genre. Ils sont tout bonnement humains. L’homme autant que la femme peut être faible, fébrile, souffrant, tremblotant à un moment de leur vie.
Pour en finir avec, il est plus qu’essentiel de rééduquer les hommes autant que les femmes sur la diversité et la multiplicité des masculinités en vue notamment de déconstruire ce modèle de pensée qui nous déshumanise. On est humain, et tout ce qui est humain ne doit pas nous être étranger. Vivre son humanité est tout ce qui importe ! Tout le reste n’est que faiblesse.
Milo Milfort
@milforthaiti










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