Au cœur de la réponse humanitaire pour les survivantes de viols des gangs en Haïti
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Dernière mise à jour : il y a 2 heures
Dans un contexte où l’insécurité est grandissante dans le pays, les gangs armés continuent d’imposer leur loi par la terreur. Aux côtés des extorsions et des massacres, le viol demeure l’une des armes qu’ils utilisent systématiquement pour asservir les communautés. Alors que la réponse étatique se fait encore attendre pour combattre cet instrument de punition et de contrôle qui déshumanise des milliers de femmes et de filles, ce sont les organisations non gouvernementales (ONG) qui se retrouvent en première ligne pour accompagner les survivantes. En offrant une prise en charge médicale, un soutien psychosocial et parfois un appui économique, ces structures tentent de soigner l’indicible, au cœur d’une capitale plongée dans une crise sanitaire sans précédent.

Enquête
Par Jeff Mackenley GARCON
Au cœur de la réponse humanitaire pour les survivantes de viols des gangs en Haïti
Dans un contexte où l’insécurité est grandissante dans le pays, les gangs armés continuent d’imposer leur loi par la terreur. Aux côtés des extorsions et des massacres, le viol demeure l’une des armes qu’ils utilisent systématiquement pour asservir les communautés. Alors que la réponse étatique se fait encore attendre pour combattre cet instrument de punition et de contrôle qui déshumanise des milliers de femmes et de filles, ce sont les organisations non gouvernementales (ONG) qui se retrouvent en première ligne pour accompagner les survivantes. En offrant une prise en charge médicale, un soutien psychosocial et parfois un appui économique, ces structures tentent de soigner l’indicible, au cœur d’une capitale plongée dans une crise sanitaire sans précédent.
Enquête
Par Jeff Mackenley GARCON
À quelques kilomètres du Palais National, en ruine depuis le séisme du 12 janvier 2010 qui a fait plus de 200 000 morts et 1,3 million de sans-abri, une ancienne maison est restée debout. Aujourd’hui, ce sont aux secousses de l’insécurité que ses murs en bois et sa toiture en tôle doivent résister. Ce bâtiment, qui abrite Douvanjou, un centre d’accueil et d’accompagnement de l’organisation féministe Solidarite Fanm Ayisyèn (SOFA), reçoit quotidiennement des dizaines de femmes et de filles victimes, particulièrement, de l’insécurité.
Nous sommes à Bois Verna, non loin du Ministère haïtien de la Communication, un quartier dans le viseur des gangs de Port-au-Prince. Ici, entendre des tirs sporadiques ou des frappes de drones équipés d’explosifs ne semble plus étonner personne, puisque les groupes armés, situés à quelques mètres, s’affrontent régulièrement avec la Police Nationale d’Haïti (PNH), appuyée par des groupes d’autodéfense.
Ce jeudi, en dépit du contexte sécuritaire fragile, Douvanjou accueille une vingtaine de femmes, toutes victimes de viols – majoritairement collectifs – perpétrés par des membres de gangs armés à travers la région métropolitaine, entre autres. « Même si l’insécurité nous affecte, surtout psychologiquement, nous restons déterminées dans notre travail. C’est pour nous une obligation d’être là, afin de pouvoir accueillir les survivantes dont le nombre ne cesse d’augmenter. À titre d’exemple : pour le premier trimestre de l’année 2024, nous avons reçu 146 survivantes, tandis que pour le premier trimestre de l’année 2025, nous en avons reçu 206. Environ 95 % de ces femmes et filles ont été victimes de viols collectifs commis par des gangs armés », nous confie Barbara Illfranc, responsable du centre.
Au programme de cette journée, une causerie autour du thème : « Notre corps n’est pas sale. Nous en reprenons le contrôle. » La séance se déroule dans une salle organisée en cercle, où des témoignages d’autres femmes violées lors de massacres perpétrés par les gangs sont visibles sur les murs. À travers des déclarations, les participantes essaient de revaloriser leur corps meurtri. Un exercice difficile pour certaines, qui ne peuvent s’empêcher de pleurer.
Un rituel avec des feuilles de basilic immergées dans un seau d’eau est également à l’ordre du jour. « En se lavant les mains et les bras avec cette eau, elles se purifient de tout ce que les bourreaux ont pu leur dire et faire subir lors des viols. L’idée est de leur permettre de reprendre confiance en elles, de savoir qu’elles ne sont pas seules, qu’elles ont de l’importance et que tout n’est pas fini. Les survivantes se sentent libérées d’un poids lorsqu’elles sont à l’intérieur de cette enceinte, même si le problème les rattrape une fois dehors », nous explique Barbara, d’un air mélangeant satisfaction et lucidité. Le problème auquel fait référence celle qui dirige le centre Douvanjou, c’est la vie des victimes après avoir vécu un, voire plusieurs épisodes de viols collectifs. Un phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur dans la capitale haïtienne et dans certaines villes de province où les groupes de gangs font la loi.
« À chaque nouveau quartier conquis à Port-au-Prince par un gang, notre centre est submergé par les cas de viols collectifs. Les survivantes arrivent ici par 60, voire par centaines. Des survivantes qui, aujourd’hui, sont contraintes de vivre dans les camps de déplacés, dans des conditions extrêmes », fait-elle savoir, le poids des chiffres dans la voix. Les chiffres ne disent pas tout. Dans son dernier rapport, publié ce mois de mars 2026, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) indique avoir recensé 1 412 femmes et 159 filles victimes de violences sexuelles commises par les gangs, entre le 1er mars et le 31 décembre 2025. Plus de 1 200 des victimes concernées ont été sujettes à des viols collectifs. La plupart d’entre elles ont été agressées à leur domicile et certaines ont été assassinées après avoir été violées.
Aussi préoccupantes que ces statistiques puissent paraître, elles sont très loin de représenter l’ampleur du phénomène. Et ce, même en considérant les données respectives de chaque organisation faisant partie du réseau humanitaire local ou mondial qui prend en charge les rescapées. Pour l’année 2025, sur les 426 femmes et filles victimes de violences sexuelles reçues au centre Douvanjou de Port-au-Prince de la Solidarité Fanm Ayisyèn (SOFA), 306 ont été soumises à des viols collectifs. « Ces cas correspondent à ceux effectivement accueillis et pris en charge, et doivent être interprétés comme un indicateur de tendance, et non comme une prévalence nationale », précise la SOFA dans un rapport publié en février dernier.
À la question : qu’est-ce qui peut expliquer cette prédominance des viols collectifs dans les rapports, Barbara Illfranc, responsable du centre, répond sans détour : « Les gangs les utilisent comme une vengeance contre les femmes et les filles. C’est pour eux un instrument de domination et de chosification. Ils font en sorte que les victimes se sentent inférieures par rapport à eux. Certaines d’entre elles nous ont avoué que les gangs les ont non seulement violées, mais qu’ils ont aussi craché sur leurs parties intimes et les ont insultées. Ainsi, ils les déshumanisent et les font passer pour des êtres faibles, des êtres qui ne valent rien. » Des traitements qui compliquent le travail du centre Douvanjou, consistant à assister de plus en plus de femmes et de filles brisées et réduites au silence par les gangs armés. « Les survivantes que nous recevons sont mentalement affectées par ce qui leur est arrivé. Certaines attendent entre 10 et 15 minutes avant de commencer à se confier. Pour d’autres, il faut parfois une heure pour les convaincre de témoigner et pour entamer les suivis nécessaires. Il arrive que certaines d’entre elles viennent ici et repartent sans même avoir parlé », souligne Mme Illfranc.
Pour celles qui se sont confiées, le centre Douvanjou s’assure qu’elles entament l’étape de la difficile guérison.
À ce stade, elles sont considérées non comme des bénéficiaires passives, mais comme des actrices de leur propre reconstruction, laquelle passe par la verbalisation de leur souffrance. « Cela se fait à travers des groupes d’entraide dont chacun comprend environ 25 personnes. Ce sont des groupes de parole et d’appui psychologique qui existent depuis toujours au centre. Mais, par rapport à l’augmentation incessante des cas de violences sexuelles, c’est devenu une activité plus fréquente. Les groupes d’entraide permettent au centre d’incarner un espace de résistance féministe, où les femmes transforment leur vécu de violence en force collective, en conscience politique et en revendication de droits », nous fait savoir la responsable du centre.
Des corps tout aussi brisés que les esprits
Derrière les récits de viol des survivantes reçues au centre Douvanjou ou dans d’autres espaces versés dans l’aide humanitaire se cachent des corps qui ont servi de champ de bataille pour les gangs armés. Des corps blessés, torturés et parfois laissés pour morts. À Port-au-Prince, la clinique « Pran Men M » de l’ONG Médecins sans frontières (MSF) est l’un des premiers espaces où ces corps meurtris sont admis. Ici, ils reçoivent un traitement des plaies, des blessures et des infections sexuellement transmissibles. Au cours des trois dernières années, 58 % des patientes prises en charge par cette clinique ont été violées collectivement par des membres de groupes armés. Plus d’une centaine ont déclaré avoir été agressées par dix auteurs ou plus à la fois.
« Depuis le début de cette crise, le nombre de patientes de la clinique a presque triplé. Nous sommes passés de 95 admissions, en moyenne, par mois pour l’année 2021 à 259 pour l’année 2025 », nous informe Diana Manilla Arroyo, cheffe de mission de Médecins sans frontières en Haïti. Cette augmentation des admissions est due à la prolifération des gangs armés qui ne jurent que par la conquête de nouveaux quartiers et de nouvelles villes. Conquête qui, à chaque fois, s’accompagne de son lot de femmes et de filles agressées et violées dans une capitale plongée dans une crise sanitaire sans précédent. En effet, selon le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), près de 70 % des établissements de santé de Port-au-Prince sont actuellement dysfonctionnels. La clinique « Pran Men M » de Médecins sans frontières fait partie des rares structures sanitaires à être encore debout et à se trouver en première ligne pour répondre aux besoins médicaux immédiats des survivantes.
« Pour MSF, leur prise en charge est considérée comme une urgence médicale. C’est pourquoi, une fois arrivées à la clinique, les survivantes sont soumises à une prophylaxie pour la prévention de la transmission du VIH. Une prophylaxie qui ne peut être efficace que si les médicaments sont donnés dans les trois jours de l’agression. Nous leur donnons aussi une contraception d’urgence pour prévenir les grossesses non désirées, si elles arrivent dans les cinq jours de l’agression », poursuit Mme Arroyo.
La réponse humanitaire face à ses limites
À Port-au-Prince, se faire soigner à temps reste une tâche difficile pour les survivantes de viols. Depuis 2022, 67 % parmi celles qui ont reçu des soins à la clinique « Pran Men M » sont arrivées trop tard pour bénéficier d’un traitement post-exposition au VIH. C’est en tout cas ce que révèle le dernier rapport de Médecins sans frontières, sorti en début de cette année. Le document souligne également que 59 % des survivantes sont arrivées trop tard pour des soins pouvant prévenir une grossesse non désirée.
Si la situation sécuritaire reste actuellement la principale cause des viols documentés dans la capitale haïtienne, elle est aussi l’une des raisons majeures pouvant expliquer le retard ou encore l’absence de prise en charge des rescapées. « Pour se faire soigner ou bénéficier de services d’aide, les survivantes doivent souvent pénétrer en territoire hostile où elles risquent à nouveau de se faire agresser. Par ailleurs, les déplacements entre quartiers peuvent s’avérer dangereux pour elles, car elles peuvent se faire contrôler aux barrages de police ou de groupes d’autodéfense. Si leur carte d’identité révèle qu’elles vivent dans une zone contrôlée par un groupe armé, elles risquent de se faire attaquer par ceux qui gardent les barrages », poursuit le rapport.
En plus de ne pas pouvoir se rendre dans les communautés contrôlées par les gangs où vivent des rescapées, les organisations font face à un manque de refuges où elles peuvent référer les victimes. Ce qui, selon Médecins sans frontières, expose les survivantes aux mêmes risques qui ont conduit à leur traumatisme initial. « Sans possibilité de relocalisation ni de refuge sûr, la clinique « Pran Men M » de MSF est contrainte de renvoyer les patientes dans l’enfer d’où elles viennent pour les voir revenir plus tard, à nouveau victimes de violences », dit regretter l’institution dans son rapport.
Si les organisations peinent à trouver des refuges pour les survivantes, c’est particulièrement en raison des problèmes de financement auxquels font face les structures offrant ce type de services. Des problèmes de financement qui contraignent les organisations à réduire ou à suspendre leurs programmes de prise en charge, suite à des coupes budgétaires de plus en plus fréquentes des bailleurs internationaux, leurs principaux pourvoyeurs de fonds.
À quand l’intervention de l’État ?
En tant qu’acteur humanitaire médical, MSF admet que l’aide proposée aux survivantes prises en charge à la clinique « Pran Men M » est limitée et ne peut leur offrir qu’un moment de répit. Pour ce qui est de les protéger, de les aider à reconstruire leur vie ou encore de leur apporter réparation, l’institution appelle à une action collective devant impliquer les prestataires de services sur place, les bailleurs de fonds et les autorités haïtiennes.
Pour une intervention efficace, Médecins sans frontières soutient que le gouvernement haïtien doit reconnaître que les violences sexuelles et sexistes sont utilisées comme arme contre les communautés et ciblent principalement les femmes et les filles. Une arme contre laquelle des mesures urgentes doivent être prises.
« Les autorités haïtiennes doivent allouer une plus grande part de leur budget aux services de santé et d’aide gratuits axés sur les survivantes, y compris dans les camps de personnes déplacées. Ces services doivent mettre l’accent sur leur sécurité, le respect de leur vie privée, de leur dignité et la confidentialité, tout en leur évitant au maximum d’avoir à revivre leurs traumatismes », a fait savoir l’institution dans son dernier rapport sur la situation des femmes et des filles victimes de violences sexuelles à Port-au-Prince.
Pour sa part, l’organisation féministe SOFA, responsable du centre d’accueil et d’accompagnement Douvanjou, plaide pour le renforcement des services médicaux, psychosociaux, juridiques et économiques pour les populations les plus exposées aux violences sexuelles. Un renforcement qui, selon l’institution, ne saurait être efficace sans la réaffirmation de l’autorité de l’État : « En attendant qu’il y ait une augmentation progressive des forces de l’ordre dans les quartiers vulnérables et que les grands axes routiers puissent être débloqués en vue de garantir le droit à la liberté de mouvement et un retour sécurisé des survivantes, une présence étatique doit être affirmée dans les camps de déplacé·es où elles vivent actuellement. »
En attendant cette présence étatique qui se fait de plus en plus attendre, le nombre de femmes et de filles victimes de viols, commis principalement par les gangs, continue de s’accroître selon toutes les données disponibles. En quête de soins pour l’indescriptible et de soutien pour ses conséquences, elles se tournent quotidiennement vers les organisations versées dans la réponse humanitaire, leur seul espoir au milieu de ce chaos qui n’en finit pas.
Jeff Mackenley GARCON







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