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Au cœur de la réponse humanitaire pour les survivantes de viols des gangs en Haïti 

  • 29 avr.
  • 11 min de lecture

Dernière mise à jour : 2 juin


Dans un contexte où l’insécurité est grandissante dans le pays, les gangs armés continuent d’imposer leur loi par la terreur. Aux côtés des extorsions et des massacres, le viol demeure l’une des armes qu’ils utilisent pour asservir les communautés. Face à cet instrument de punition et de contrôle qui déshumanise des milliers de femmes et de filles, ce sont les organisations non gouvernementales (ONG) qui se retrouvent en première ligne pour accompagner les survivantes sur le chemin de la reconstruction.


De la prise en charge médicale au soutien psychosocial, en passant par leurs conditions de vie dans les camps de fortune, Enquet’Action, à travers une série de deux reportages et une enquête, explore les parcours de résilience de ces femmes.


(Partie I sur III)



Une partie des locaux de l’organisation féministe Solidarite Fanm Ayisyèn (SOFA) logeant le centre d’accueil et d’accompagnement Douvanjou . © Jeff Mackenley GARCON / Enquet'Action (EA)
Une partie des locaux de l’organisation féministe Solidarite Fanm Ayisyèn (SOFA) logeant le centre d’accueil et d’accompagnement Douvanjou . © Jeff Mackenley GARCON / Enquet'Action (EA)

Enquête



À quelques kilomètres du Palais National, en ruine depuis le séisme du 12 janvier 2010 qui a fait plus de 200 000 morts et 1,3 million de sans-abri, une ancienne maison est restée debout. Aujourd’hui, c’est aux secousses de l’insécurité que ses murs en briques et en bois et sa toiture en tôle doivent résister. Ce bâtiment, qui abrite Douvanjou, un centre d’accueil et d’accompagnement de l’organisation féministe Solidarite Fanm Ayisyèn (SOFA), reçoit quotidiennement des dizaines de femmes et de filles victimes, particulièrement, de l’insécurité.


Nous sommes à Bois Verna, non loin du Ministère de la Communication transformé en camp de déplacé.es depuis deux ans. Le quartier est dans le viseur des gangs de Port-au-Prince. Ici, entendre des tirs sporadiques ou des frappes de drones équipés d’explosifs ne semble plus étonner personne puisque les groupes armés, situés à quelques mètres, s’affrontent régulièrement avec la Police Nationale d’Haïti (PNH), appuyée par des groupes d’autodéfense.


Ce jeudi, en dépit de ce contexte sécuritaire fragile, Douvanjou accueille une vingtaine de femmes, toutes victimes de viols perpétrés par des membres de gangs armés à travers la région métropolitaine, entre autres. « Même si l’insécurité nous affecte, surtout psychologiquement, nous restons déterminées dans notre travail. C’est pour nous une obligation d’être là, afin de pouvoir accueillir les survivantes dont le nombre ne cesse d’augmenter. À titre d’exemple : pour le premier trimestre de l’année 2024, nous avons reçu 146 survivantes, tandis que pour le premier trimestre de l’année 2025, nous en avons reçu 206. Environ 95 % de ces femmes et filles ont été victimes de viols collectifs commis par des gangs armés », nous confie Barbara Ilfrand, responsable du centre.


« Environ 95 % des femmes et des filles que nous avons reçu en 2024 et 2025 ont été victimes de viols collectifs commis par des gangs armés  », Barbara Ilfrand, responsable du centre Douvanjou. © Jeff Mackenley GARCON / EA
« Environ 95 % des femmes et des filles que nous avons reçu en 2024 et 2025 ont été victimes de viols collectifs commis par des gangs armés  », Barbara Ilfrand, responsable du centre Douvanjou. © Jeff Mackenley GARCON / EA

Au programme de cette journée, une causerie. La séance se déroule dans une salle organisée en cercle, où des témoignages de femmes violées lors du massacre de La Saline en novembre 2018, le premier d'une longue et terrible série, sont visibles sur les murs.



« Tandis qu’ils nous battaient, ils nous violaient sur l'ensemble de notre corps. Ils nous injuriaient et disaient que nous prenions plaisir à refuser les avances des hommes. Ils étaient plusieurs à nous violer et ce, à plusieurs reprises. Tandis qu’ils riaient, je me demandais quand est ce que cela allait finir et si j’allais survivre. Souvent, je me demande pourquoi ils ne m’ont pas tué à coups de machette et brûlé mes restes tout comme ils ont fait avec les autres, pourquoi ils m’ont laissé avec ce lourd fardeau… », témoignage d’une survivante de viol lors du massacre de La Saline en novembre 2018, accroché au mur du Centre Douvanjou. © Jeff Mackenley GARCON / EA



Un rituel avec des feuilles de basilic immergées dans un seau d’eau est également à l’ordre du jour. « En se lavant les mains et les bras avec cette eau, elles se purifient de tout ce que les bourreaux ont pu leur dire et faire subir lors des viols. L’idée est de leur permettre de reprendre confiance en elles, de savoir qu’elles ne sont pas seules, qu’elles ont de l’importance et que tout n’est pas fini. Les survivantes se sentent libérées d’un poids lorsqu’elles sont à l’intérieur de cette enceinte, même si le problème les rattrape une fois dehors », nous explique Barbara, d’un air mélangeant satisfaction et lucidité.


Le problème auquel fait référence celle qui dirige le centre Douvanjou, c’est la vie des victimes après avoir vécu un, voire plusieurs épisodes de viols collectifs. Un phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur dans la capitale haïtienne et dans certaines villes de province où les groupes de gangs font la loi. « À chaque nouveau quartier conquis à Port-au-Prince par un gang, notre centre est submergé par les cas de viols collectifs. Les survivantes arrivent ici par 60, voire par centaines. Des survivantes qui, aujourd’hui, sont contraintes de vivre dans les camps de déplacé.es dans des conditions extrêmes », fait-elle savoir, le poids des chiffres dans la voix.


Les chiffres ne disent pas tout


Dans son dernier rapport, publié ce mois de mars 2026, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) indique avoir recensé 1 412 femmes et 159 filles victimes de violences sexuelles commises par les gangs, entre le 1er mars et le 31 décembre 2025. Plus de 1 200 des victimes concernées ont été sujettes à des viols collectifs. La plupart d’entre elles ont été agressées à leur domicile et certaines ont été assassinées après avoir été violées.


"  À chaque nouveau quartier conquis à Port-au-Prince par un gang, notre centre est submergé par les cas de viols collectifs. Les survivantes arrivent ici par 60, voire par centaines", Barbara Ilfrand

Aussi préoccupantes que ces statistiques puissent paraître, elles sont très loin de représenter l’ampleur du phénomène. Et ce, même en considérant les données respectives de chaque organisation faisant partie du réseau humanitaire local ou mondial qui prend en charge les rescapées. Pour l’année 2025, sur les 426 femmes et filles victimes de violences sexuelles reçues au centre Douvanjou de Port-au-Prince de la "Solidarite Fanm Ayisyèn" (SOFA), 306 ont été soumises à des viols collectifs. « Ces cas correspondent à ceux effectivement accueillis et pris en charge, et doivent être interprétés comme un indicateur de tendance, et non comme une prévalence nationale », précise la SOFA dans un rapport publié en février dernier.


À la question : qu’est-ce qui peut expliquer cette prédominance des viols collectifs dans les rapports, la responsable du centre répond sans détour : « Les gangs les utilisent comme une vengeance contre les femmes et les filles. C’est pour eux un instrument de domination et de chosification. Ils font en sorte que les victimes se sentent inférieures par rapport à eux. Certaines d’entre elles nous ont avoué que les gangs les ont non seulement violées, mais qu’ils ont aussi craché sur leurs parties intimes tout en les insultant. Ainsi, ils les déshumanisent et les font passer pour des êtres faibles, des êtres qui ne valent rien. »




« Nous n’avions pas le choix. Ils nous ont encerclés, violés [...] proférés des injures afin de nous déshumaniser. A plusieurs reprises, ils nous ont dit que nous n’étions pas des êtres humains alors que nous nous entêtons à penser que nos parties intimes valent de l’or. Je ne crois pas que nous allons oublier une telle expérience. En réalité, nous savons que nous ne sommes pas des êtres humains puisque nous n’allons jamais obtenir justice. C’est le gouvernement qui les a envoyés…»,  témoignage d’une survivante du massacre de La Saline, accroché au mur du Centre Douvanjou. © Jeff Mackenley GARCON / EA



De pareilles traitements compliquent le travail du centre Douvanjou qui consiste à assister de plus en plus de femmes et de filles brisées et réduites au silence par les gangs armés. « Les survivantes que nous recevons sont mentalement affectées par ce qui leur est arrivé. Certaines attendent entre 10 et 15 minutes avant de commencer à se confier. Pour d’autres, il faut parfois une heure pour les convaincre de témoigner et pour entamer les suivis nécessaires. Il arrive que certaines d’entre elles viennent ici et repartent sans même avoir parlé », souligne Mme Ilfrand.


Pour celles qui se sont confiées, le centre Douvanjou s’assure qu’elles entament l’étape de la difficile guérison. À ce stade, elles sont considérées non comme des bénéficiaires passives, mais comme des actrices de leur propre reconstruction, laquelle passe par la verbalisation de leur souffrance. « Cela se fait à travers des groupes d’entraide dont chacun comprend environ 25 personnes. Ce sont des groupes de parole et d’appui psychologique qui existent depuis toujours au centre. Mais, par rapport à l’augmentation incessante des cas de violences sexuelles, c’est devenu une activité plus fréquente. Les groupes d’entraide permettent au centre d’incarner un espace de résistance féministe, où les femmes transforment leur vécu de violence en force collective, en conscience politique et en revendication de droits », nous fait savoir la responsable du centre.




Sur cette affiche, se trouvant à l'entrée de l'une des salles du centre Douvanjou, sont présentées la sécurité, la confidentialité, l'autodétermination, la dignité et la solidarité comme principes de prise en charge des survivantes de violences qui s'y rendent. © Jeff Mackenley GARCON / EA
Sur cette affiche, se trouvant à l'entrée de l'une des salles du centre Douvanjou, sont présentées la sécurité, la confidentialité, l'autodétermination, la dignité et la solidarité comme principes de prise en charge des survivantes de violences qui s'y rendent. © Jeff Mackenley GARCON / EA


Des corps tout aussi brisés que les esprits


Derrière les récits de viol des survivantes reçues au centre Douvanjou ou dans d’autres espaces versés dans l’aide humanitaire se cachent des corps qui ont servi de champ de bataille pour les gangs armés. Des corps blessés, torturés et parfois laissés pour morts. À Port-au-Prince, la clinique « Pran Men M » de l’ONG Médecins sans frontières (MSF) est l’un des premiers espaces où ces corps meurtris sont admis. Ici, ils reçoivent un traitement des plaies, des blessures et des infections sexuellement transmissibles. Au cours des trois dernières années, 58 % des patientes prises en charge par cette clinique ont été violées collectivement par des membres de groupes armés. Plus d’une centaine ont déclaré avoir été agressées par dix auteurs ou plus à la fois.


« Depuis le début de cette crise, le nombre de patientes de la clinique a presque triplé. Nous sommes passés de 95 admissions, en moyenne, par mois pour l’année 2021 à 259, en moyenne, par mois pour l’année 2025 », nous informe Diana Manilla Arroyo, cheffe de mission de Médecins sans frontières en Haïti. Cette augmentation des admissions est due à la prolifération des gangs armés qui ne jurent que par la conquête de nouveaux quartiers et de nouvelles villes. Conquête qui, à chaque fois, s’accompagne de son lot de femmes et de filles agressées et violées dans une capitale plongée dans une crise sanitaire sans précédent.


En effet, selon le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), près de 70 % des établissements de santé de Port-au-Prince sont actuellement dysfonctionnels. La clinique « Pran Men M » de Médecins sans frontières fait partie des rares structures sanitaires à être encore debout et à se trouver en première ligne pour répondre aux besoins médicaux immédiats des survivantes.


« Pour MSF, la prise en charge des survivantes de violences sexuelles est considérée comme une urgence médicale. C’est pourquoi, une fois arrivées à la clinique, elles sont soumises à une prophylaxie pour la prévention de la transmission du VIH. Une prophylaxie qui ne peut être efficace que si les médicaments sont donnés dans les trois jours de l’agression. Nous leur donnons aussi une contraception d’urgence pour prévenir les grossesses non désirées, si elles arrivent dans les cinq jours de l’agression », poursuit Mme Arroyo.


Au cours des trois dernières années, 58 % des patientes prises en charge par la clinique "Pran Men M" de Médecins sans frontières ont été violées collectivement par des membres de groupes armés. Plus d’une centaine ont déclaré avoir été agressées par dix auteurs ou plus à la fois.


La réponse humanitaire face à ses limites


À Port-au-Prince, se faire soigner à temps reste une tâche difficile pour les survivantes de viols. Depuis 2022, 67 % parmi celles qui ont reçu des soins à la clinique « Pran Men M » sont arrivées trop tard pour bénéficier d’un traitement post-exposition au VIH. C’est en tout cas ce que révèle le dernier rapport de Médecins sans frontières (MSF), sorti en début de cette année. Le document souligne également que 59 % des survivantes sont arrivées trop tard pour des soins pouvant prévenir une grossesse non désirée.


Si la situation sécuritaire reste actuellement la principale cause des viols documentés dans la capitale haïtienne, elle est aussi l’une des raisons majeures pouvant expliquer le retard ou encore l’absence de prise en charge des rescapées. « Pour se faire soigner ou bénéficier de services d’aide, les survivantes doivent souvent pénétrer en territoire hostile où elles risquent à nouveau de se faire agresser. Par ailleurs, les déplacements entre quartiers peuvent s’avérer dangereux pour elles, car elles peuvent se faire contrôler aux barrages de police ou de groupes d’autodéfense. Si leur carte d’identité révèle qu’elles vivent dans une zone contrôlée par un groupe armé, elles risquent de se faire attaquer par ceux qui gardent les barrages », poursuit le rapport.


" Depuis le début de cette crise, la clinique « Pran Men M» est passée de 95 admissions, en moyenne, par mois pour l’année 2021 à 259 , en moyenne, par mois pour l’année 2025 ", Diana Manilla Arroyo, cheffe de mission de MSF.

En plus de ne pas pouvoir se rendre dans les communautés contrôlées par les gangs où vivent des rescapées, les organisations font face à un manque de refuges où elles peuvent référer les victimes. Ce qui, selon Médecins sans frontières, expose les survivantes aux mêmes risques qui ont conduit à leur traumatisme initial. « Sans possibilité de relocalisation ni de refuge sûr, la clinique « Pran Men M » de MSF est contrainte de renvoyer les patientes dans l’enfer d’où elles viennent pour les voir revenir plus tard, à nouveau victimes de violences », dit regretter l’institution dans son rapport.


Si les organisations peinent à trouver des refuges pour les survivantes, c’est particulièrement en raison des problèmes de financement auxquels font face les structures offrant ce type de services. Des problèmes de financement qui contraignent les organisations à réduire ou à suspendre leurs programmes de prise en charge, suite à des coupes budgétaires de plus en plus fréquentes des bailleurs internationaux, leurs principaux pourvoyeurs de fonds.


" Sans possibilité de relocalisation ni de refuge sûr, la clinique « Pran Men M » est contrainte de renvoyer les patientes dans l’enfer d’où elles viennent pour les voir revenir plus tard, à nouveau victimes de violences ", informe MSF dans son dernier rapport.

À quand l’intervention de l’État  haïtien ?


En tant qu’acteur humanitaire médical, Médecins sans frontières admet que l’aide proposée aux survivantes prises en charge à la clinique « Pran Men M » est limitée et ne peut leur offrir qu’un moment de répit. Pour ce qui est de les protéger, de les aider à reconstruire leur vie ou encore de leur apporter réparation, l’institution appelle à une action collective devant impliquer les prestataires de services sur place, les bailleurs de fonds et les autorités haïtiennes.


Pour une intervention efficace, MSF soutient que le gouvernement haïtien doit reconnaître que les violences sexuelles et sexistes sont utilisées comme arme contre les communautés et ciblent principalement les femmes et les filles. Une arme contre laquelle des mesures urgentes doivent être prises.


« Les autorités haïtiennes doivent allouer une plus grande part de leur budget aux services de santé et d’aide gratuits axés sur les survivantes, y compris dans les camps de personnes déplacées. Ces services doivent mettre l’accent sur leur sécurité, le respect de leur vie privée, de leur dignité et la confidentialité, tout en leur évitant au maximum d’avoir à revivre leurs traumatismes », a fait savoir l’institution dans son dernier rapport sur la situation des femmes et des filles victimes de violences sexuelles à Port-au-Prince.


"Pour se faire soigner ou bénéficier de services d’aide, les survivantes doivent souvent pénétrer en territoire hostile où elles risquent à nouveau de se faire agresser", MSF.

Pour sa part, l’organisation féministe SOFA, responsable du centre d’accueil et d’accompagnement Douvanjou, plaide pour le renforcement des services médicaux, psychosociaux, juridiques et économiques pour les populations les plus exposées aux violences sexuelles. Un renforcement qui, selon l’institution, ne saurait être efficace sans la réaffirmation de l’autorité de l’État : « En attendant qu’il y ait une augmentation progressive des forces de l’ordre dans les quartiers vulnérables et que les grands axes routiers puissent être débloqués en vue de garantir le droit à la liberté de mouvement et un retour sécurisé des survivantes, une présence étatique doit être affirmée dans les camps de déplacé·es où elles vivent actuellement. »


Tandis que cette présence étatique se fait de plus en plus attendre, le nombre de femmes et de filles victimes de viols, principalement commis par les gangs, continue d'augmenter selon toutes les données disponibles. En quête de soins pour l’indescriptible et d'accompagnement pour faire face aux conséquences, les centaines de victimes se tournent chaque jour vers les organisations versées dans la réponse humanitaire, leur seul espoir au milieu de ce chaos qui n’en finit pas.



Jeff Mackenley GARCON

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