Mine d’or dominicaine : Haïti redoute un désastre à la frontière
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Des organisations écologistes et des autorités locales du Nord-Est d’Haïti dénoncent le projet d’exploitation à ciel ouvert d’une mine d’or par la société canadienne Unigold, dans la zone de Restauración à Dajabón, à la frontière. Elles alertent sur des conséquences « dévastatrices » et des impacts « irréversibles ». La mobilisation citoyenne exige une prise de position claire de l’État haïtien, mais jusqu’ici aucun ministère ni la Primature n’ont communiqué sur ce dossier. « Les risques sont bien réels : les deux pays pourraient payer un lourd tribut », conclut notre enquête.

Par Milo Milfort
La société canadienne Unigold, bien loin des dix plus grands producteurs aurifères mondiaux, explore depuis le début des années 2000 la zone frontalière de Restauración, municipalité de Dajabón. En 2022, une étude de faisabilité a confirmé la présence d’un gisement estimé à près de 15 millions d’onces d’or. Le site de Candelones, où l’exploitation pourrait débuter, repose sur une réserve de 4 millions d’onces (125 tonnes). Il pourrait produire environ 100 000 onces par an, soit 3 tonnes, sur une durée de 25 à 30 ans. Les autorités dominicaines y voient un projet prometteur, porteur de retombées économiques et sociales, avec un taux de rendement interne évalué à 44 %. L’investissement pourrait commencer à rapporter en un an et demi.
Avant toute exploitation, une étude d’impact environnemental et social (EIES) doit être validée. Unigold collecte des données depuis cinq ans et a organisé des visites et consultations, notamment en mars 2026. « Ils ont presque finalisé cette étude. Mais sans feu vert du ministère dominicain de l’Environnement, aucune exploitation ne peut débuter. L’autorisation présidentielle ne viendra qu’après cette étape », explique l’ingénieur-géologue Claude Prépetit. Il rappelle qu’il ne s’agit encore que d’un projet, sans autorisation officielle. L’EIES doit définir les méthodes d’exploitation, les impacts environnementaux, les mesures d’atténuation et le budget nécessaire à la gestion de la mine.
Le Nord de l’île, un couloir aurifère disputé
Le projet minier de Restauración ne verra pas le jour avant plusieurs années. Il se situe dans un vaste couloir de minéralisation traversant le nord d’Haïti et de la République dominicaine. Côté haïtien, on recense les gisements de Morne Grand Bois, Morne Bossa et Failles B, totalisant 31 tonnes d’or prouvées, selon la revue Géominergie (janvier 2023). Côté dominicain, la mine de Pueblo Viejo, actuellement en exploitation, figure parmi les plus grands gisements aurifères du monde avec près de 500 tonnes d’or. Alors que la République dominicaine découvre des réserves considérables, Haïti ne dispose que de gisements modestes, autour de 12 tonnes.
À la fin des années 1980, des recherches haïtiennes avaient confirmé le potentiel de la région. En 2006, la société américaine Newmont Venture Limited obtient un permis de prospection et mène des études jusqu’en 2012. L’enquête s’avère positive, mais une résolution parlementaire de 2013 suspend les permis miniers étrangers, gelant toute recherche. « Nous savons que c’est une zone minéralisée. Il est possible que le gisement dominicain ait des extensions côté haïtien, mais nous ne pouvons le vérifier depuis l’arrêt des travaux en 2013 », explique Claude Prépetit, directeur du Bureau des Mines et de l’Énergie (BME).
« Il faut poursuivre les recherches pour espérer découvrir un gisement de taille internationale », insiste-t-il, tout en reconnaissant que rien n’est garanti. Selon des experts, le couloir de minéralisation du nord de l’île pourrait receler jusqu’à 50 millions d’onces d’or.

Cyanure et pollution : la crainte d’un désastre écologique
L’exploitation de minerais aurifères représente un problème majeur pour l’environnement. Pour être rentable, elle utilise un procédé métallurgique au cyanure, versé sur la roche afin d’en extraire l’or à plus de 80 %. Ce produit hautement toxique laisse des résidus dangereux qu’il faut stocker après l’extraction. « Ces déchets peuvent contaminer l’eau de surface, l’irrigation, les nappes phréatiques et affecter les sols. Ils génèrent aussi poussières et perturbations de l’écosystème. Du point de vue environnemental, c’est très grave », souligne le directeur général du BME. Le gisement se trouve à une dizaine de kilomètres de la frontière haïtienne. « La rivière Massacre traverse la zone et se jette à Fort-Liberté. Une mauvaise exploitation pourrait polluer l’eau et les sols, avec de lourdes conséquences. »
L’EIES doit permettre d’évaluer ces risques. « Nous attendons qu’elle soit finalisée pour mesurer les impacts sur Haïti. Nous savons qu’ils peuvent être importants, mais il faut attendre les conclusions », précise-t-il.
Le Kolektif Jistis Min (KJM) partage ces inquiétudes. Selon Nicolas Pierre Louis, ce projet de méga-mine de 800 hectares menace la population des deux pays : « Il enrichira Unigold et ses partenaires, mais laissera misère, conflits et maladies, surtout pour les paysans dominicains et haïtiens du Nord-Est, de l’Artibonite et du Centre. » Il dénonce aussi la volonté dominicaine d’accaparer des ressources frontalières et critique l’incapacité de l’État haïtien à défendre ses intérêts. Les mines à ciel ouvert consomment énormément d’eau, risquant de provoquer une pénurie pour l’agriculture, l’élevage et les usages domestiques, et de menacer la production de riz dans certaines communautés.
« La dégradation de l’environnement pourrait entraîner la disparition d’espèces animales et végétales. L’eau contaminée au cyanure ou au mercure de sodium provoquerait des maladies de peau et empoisonnerait les rivières, portant un coup sévère à l’agriculture. Au-delà des dégâts écologiques, cette exploitation pourrait aussi générer des conflits entre les deux pays, notamment parmi les paysans vivant le long de la frontière », dit-il.
L’ingénieur-géologue Claude Prépetit estime que l’impact environnemental dépendra de la gestion dominicaine. À Pueblo Viejo, où 700 000 à 800 000 onces d’or sont extraites chaque année, les autorités ont mis en place des systèmes de protection. À Dajabón, le projet Candelones prévoit une production sept fois moindre : environ 100 000 onces par an. « C’est un petit projet. Les Dominicains ont déjà l’expérience et savent ce qu’il faut faire pour préserver l’environnement », affirme Prépetit dans une entrevue à Enquet’Action. Selon lui, les impacts éventuels se manifesteront d’abord en République dominicaine : « Ce sont leurs communautés qui réagiront en premier. Haïti sera affectée de manière indirecte. Il est normal que les communautés dominicaines s’opposent, mais cela ne freinera pas l’exploitation. Le projet est trop rentable pour l’économie dominicaine », souligne-t-il, fonctionnaire public depuis plus de cinquante ans.
Mais les inquiétudes persistent. Le Groupe d’Action Francophone pour l’Environnement (GAFE) Haïti dénonce des risques majeurs : contamination des rivières transfrontalières, dont la Massacre et l’Artibonite – essentielles à l’agriculture et à l’alimentation –, pollution des nappes phréatiques, destruction des écosystèmes aquatiques et menace sur la sécurité alimentaire. « L’extraction de l’or peut libérer des métaux lourds comme l’arsenic, le plomb ou le cadmium, capables de polluer durablement cours d’eau et sols », alerte le GAFE. Ces contaminations menaceraient la qualité de l’eau, l’agriculture, la biodiversité et la santé des populations. L’organisation souligne que la proximité du projet avec la frontière accroît les risques pour les ressources naturelles et les communautés haïtiennes.

Mobilisation citoyenne contre le projet minier
Il n’y a pas que le BME qui émet des réserves. Des organisations de la société civile haïtienne multiplient communiqués, conférences et rencontres pour dénoncer l’exploitation aurifère en République dominicaine. Depuis plusieurs mois, un vaste mouvement de résistance s’organise. À Ouanaminthe, au Nord-Est d’Haïti, une rencontre intercommunale a réuni près de 150 participants. Organisations de base et autorités locales y ont exprimé leur opposition et leur inquiétude face au silence des autorités haïtiennes.
Le Groupe d’Action Francophone pour l’Environnement (GAFE) a adressé une correspondance au ministère de l’Environnement et au BME, exigeant « une action urgente pour protéger les droits des citoyens et les écosystèmes frontaliers ». Il demande que les communautés haïtiennes potentiellement affectées soient reconnues comme parties prenantes dans l’évaluation des impacts environnementaux et sociaux. Dans cette lettre ouverte, le GAFE reproche aux autorités leur inertie : « La technologie prévue recourt à des substances très toxiques aux effets irréversibles sur la santé. Vous n’avez rien communiqué au peuple haïtien ni aux organisations locales pour protéger leurs droits et notre patrimoine », peut-on lire dans le document, qui interpelle directement Claude Prépetit sur « sa responsabilité première » de conseiller l’État et la population.
L’ONG exhorte l’État haïtien à assumer son leadership, engager un dialogue binational et invoquer le droit international pour défendre ses droits fondamentaux. « Nous nous faisons les porte-paroles de vos enfants et de votre descendance », écrit l’organisation.

La contestation gagne aussi les collectivités locales. L’administration communale de Cerca-la-Source a adressé, le 20 janvier 2026, une correspondance au ministre de l’Intérieur, Paul Antoine Bien-Aimé, pour dénoncer le projet d’Unigold à Restauración, commune dominicaine voisine. Cette lettre est restée sans réponse. Dans ce document obtenu par Enquet’Action, les trois maires rappellent que Restauración est voisine de leur commune : « Il est bruit que la compagnie canadienne Unigold compte extraire de l’or dans cette zone. Cette initiative pourrait engendrer des conséquences négatives sur les communes du Haut Plateau Central et du Nord-Est », écrivent-ils, appelant le ministre à agir « dans le sens du bien commun ». « Nous nous faisons le devoir de vous en informer afin d’éviter des dégâts sur des territoires déjà vulnérables », ajoutent-ils.
Le 27 février 2026, Unigold annonce sur son site que les autorités dominicaines avancent vers l’autorisation d’une étude complète des impacts environnementaux et sociaux (EIES), étape préalable à l’exploitation. Le 3 mars, une visite officielle du site par le ministère dominicain de l’Environnement est présentée comme la dernière étape avant la validation des termes de référence. Cette décision pourrait accélérer le calendrier du projet et rapprocher la phase d’exploitation. Le GAFE Haïti a réagi le jour même par une conférence de presse, alertant l’opinion publique et les autorités centrales sur les menaces pesant sur les écosystèmes et les communautés haïtiennes, et exigeant une intervention urgente de l’État.
Interrogé sur la mobilisation des organisations de base, Claude Prépetit juge leurs inquiétudes légitimes mais sans effet direct : « Les communautés du Nord-Est ont raison de s’inquiéter. Mais l’exploitation minière se fera en République dominicaine, pas en Haïti. Toutes les manifestations du côté haïtien ne sauraient empêcher les Dominicains d’exploiter leur gisement. C’est impossible », affirme-t-il. Selon lui, seules des mobilisations menées sur le territoire haïtien pourraient pousser l’État à prendre des mesures, anticiper les impacts négatifs et entamer un dialogue officiel avec la République dominicaine.
Entre diplomatie et droit international
Le Kolektif Jistis Min estime urgent que les communautés fassent pression sur l’État afin qu’il se positionne dans l’intérêt national et celui des paysans producteurs de vivres. Selon lui, le mouvement social haïtien doit organiser des assises avec les paysans dominicains pour mener une mobilisation conjointe et dénoncer à la fois leurs États et la compagnie Unigold. « L’essentiel, c’est de faire pression sur l’État haïtien afin de répondre à la question de manière diplomatique », affirme son responsable dans une entrevue à Enquet’Action.
Pour Johnson Samuel Charles, militant écologiste, le projet minier dépasse le cadre économique et relève du droit international de l’environnement. La Déclaration de Stockholm (1972) impose aux États de veiller à ce que leurs activités ne causent pas de dommages à d’autres pays, principe renforcé par la Déclaration de Rio (1992). Il rappelle que le droit des peuples à disposer librement de leurs ressources naturelles est reconnu par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. « L’exploitation des ressources ne peut se faire au détriment de la survie des populations et de leurs écosystèmes. Toute activité susceptible d’avoir des impacts majeurs doit faire l’objet d’évaluations rigoureuses, de consultations publiques et d’une coopération entre États voisins », insiste-t-il.
Pour lui, la véritable richesse d’une nation réside dans la préservation de ses rivières, sols, forêts et écosystèmes. « Haïti ne possède peut-être pas la puissance des grandes nations, mais elle doit faire valoir le principe juridique universel », souligne-t-il, rappelant que le droit international de l’environnement constitue un bouclier contre l’exploitation destructrice. Il estime que les autorités haïtiennes doivent saisir les institutions internationales pour défendre les droits du pays et éviter toute complicité dans un projet qui compromet l’avenir des générations futures. Protéger la terre d’Haïti, insiste-t-il, c’est honorer l’héritage des ancêtres et préserver l’avenir.
La Convention internationale d’Espoo (1991) oblige les États signataires à évaluer l’impact environnemental des grands projets dès leur conception. Elle impose une procédure transfrontalière pour prévenir les dommages majeurs, en garantissant la participation du public et des autorités étrangères. Adoptée en Finlande et entrée en vigueur en 1997 sous l’égide de l’ONU et de la CEE, elle impose à l’État d’origine de notifier et consulter les pays voisins pour tout projet à impact transfrontalier significatif. Ni la République dominicaine ni Haïti ne l’ont ratifiée, contrairement au Canada, pays d’origine d’Unigold.
Claude Prépetit, directeur général du Bureau des Mines et de l’Énergie, défend la position de l’État : « Nous ne sommes pas informés par le gouvernement dominicain. Nous ne sommes pas une province de la République dominicaine. Ils n’ont rien à nous dire sur leurs activités. Nous nous informons à partir des communiqués de presse de la compagnie, des médias et de nos enquêtes personnelles. Nous sommes au courant de ce qui se passe », affirme-t-il. Face aux critiques, il estime qu’il n’y a pas encore matière à réagir : « Tant qu’il n’existe pas de communiqué officiel, tout peut être considéré comme des rumeurs. L’État est responsable. Nous ne pouvons pas commencer à faire du bruit alors que la République dominicaine n’a pas encore donné l’autorisation à Unigold. Il faut attendre l’EIES et l’autorisation de commencer. »
Selon le KJM, les autorités haïtiennes doivent communiquer avec les populations frontalières pour rassurer les paysans et montrer que l’État n’est pas complice. Elles doivent aussi encourager les mairies à s’allier aux communautés afin d’informer l’État des actions menées sur la ligne frontalière et maintenir la mobilisation. « L’État haïtien doit entamer des pourparlers avec la République dominicaine afin de défendre les intérêts du pays. Il devrait y avoir une commission mixte pour analyser la faisabilité du projet avant son exécution. Dans le cas contraire, l’État haïtien doit produire des contestations contre la République dominicaine et, si nécessaire, porter plainte au niveau international pour montrer sa bonne foi », préconise M. Pierre Louis du KJM.
Agir et poursuivre les actions en cours
En mars 2026, le BME a transmis au MTPTC une correspondance accompagnée d’un aide-mémoire détaillant le projet minier dominicain. Ce document, consulté par Enquet’Action, contient des recommandations importantes. « Notre devoir est d’avertir les autorités qu’il se pourrait que les Dominicains exploitent de l’or à Dajabón et que cela ait des impacts négatifs en Haïti. Nous devons nous préparer à y faire face », souligne l’institution. Dans ce document, le BME recommande la création d’une commission intersectorielle et interministérielle pour réfléchir à la question. « Une fois informés, nous avons averti les autorités afin qu’elles prennent des dispositions pour protéger nos frontières. Non seulement pour poursuivre nos recherches sur l’extension du gisement côté haïtien, mais aussi pour mettre en place des mesures environnementales afin que la population ne subisse pas les impacts négatifs », précise le numéro un de l’institution.
En 2026, Claude Prépetit estime que l’exploitation ne commencerait pas avant 2029. « Durant deux ans, la compagnie réalisera des constructions, mais il n’y aura pas encore de production. Haïti dispose donc de ce délai pour anticiper, réaliser une évaluation et établir un état des lieux environnemental afin de comparer l’avant et l’après. À ce moment, nous pourrons demander aux Dominicains de prendre des mesures pour éviter une pollution du côté haïtien », précise-t-il. Pour y parvenir, il assure que la commission interministérielle devrait être composée du ministère de l’Agriculture, du ministère de l’Environnement et du BME, placée sous l’autorité du ministère des Affaires étrangères.
« Ce n’est pas une affaire qui peut se régler entre le Bureau des Mines et un ministère dominicain. C’est une question d’État à État, et tout conflit doit être traité par voie diplomatique », insiste-t-il, soulignant toutefois la nécessité d’attendre une confirmation officielle. « Nous ne pouvons rien entreprendre tant que nous n’avons pas l’assurance que les Dominicains ont donné à Unigold l’autorisation d’exploiter. Imaginons que l’étude conclue à un refus : l’exploitation n’aura pas lieu. Il ne faut pas être pressés ni réagir de manière émotionnelle. Il faut attendre l’autorisation officielle et, à partir de ce document, engager un véritable dialogue avec les Dominicains. Tant que nous ne sommes pas certains, nous ne pouvons pas agir », affirme-t-il.
Les communautés résistantes, malgré tout, restent confiantes. Pierre-Louis, responsable au sein du KJM, croit que cette résistance haïtienne peut aboutir à trois résultats : sensibiliser les communes frontalières aux effets négatifs du projet, encourager les mairies à dénoncer collectivement et de manière permanente l’initiative d’Unigold, et obtenir des pourparlers officiels entre les deux États afin de parvenir à un moratoire sur ce méga-projet minier.
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Crédit Photo de Couverture : Abdul Basit / Unsplash










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