Haïti : le divertissement de masse, zone à haut risque pour les femmes
La fête est un risque pour les femmes en Haïti. Dans les bals, les festivals, au carnaval autant que dans les activités de divertissement de quartiers connus sous le nom de « atè plat, car wash et ti sourit », elles subissent des violences verbales, physiques, psychologiques et sexuelles, souvent bien au-delà de l’événement. Dans ces contextes où l’alcool coule généralement à flot et où l’éclairage fait défaut, elles sont considérées comme des proies faciles par les prédateurs : attouchements, agressions, abus, harcèlement, viol, voire pire encore.

Photo : Nerris Markogiannis- UN/MINUSTAH
Par Milo Milfort
Dossier
Dans les évènements de divertissement de masse, les femmes sont exposées à plusieurs types de violences, verbales comme physiques, explique Marie Emica Excéus, directrice de la réduction de la demande à la Commission nationale de lutte contre la drogue (Conald), dont le poste l’amène à côtoyer les jeunes, filles et garçons, qui y participent. « Certains hommes se sentent autorisés à faire des commentaires violents sur le physique des femmes, selon leur habillement, ou à les traiter de tous les noms parce qu’on est dans une société machiste. L’homme se croit maître et seigneur : il pense avoir un droit sur votre corps, pouvoir dire ce qu’il veut à votre sujet et disposer de vous. Il n’y a aucun respect, aucune limite. » Fan inconditionnelle du carnaval, Mme Excéus en connaît bien les risques. Les femmes sont frappées lorsqu’elles refusent d’être touchées. « Dans les activités de divertissement, le niveau de violence est très élevé », continue-t-elle, une violence amplifiée par la consommation de drogues, alcool compris. « Après les activités, c’est encore pire. Il ne faut pas marcher seule, il faut surveiller son parcours. Certains ont leurs frustrations, qu’ils font payer à la fille. »
Katia Bonté, coordonnatrice du Groupe d’Appui aux Rapatriés et aux Réfugiés (GARR) et défenseure des droits humains, abonde dans le même sens et dresse un tableau sombre de la réalité à laquelle les femmes sont confrontées dans ces loisirs de masse. « (…) Quand elles quittent la foule, c’est la non-sécurisation des moyens de transport, à quoi s’ajoute l’absence d’éclairage sur les routes. (…) Elles peuvent subir des violences verbales (…), surtout si la fille n’est pas accompagnée », dit-elle critiquant vertement la tendance à blâmer les victimes et rappelle que les bourreaux sont les seuls responsables de l’acte.
Pour sa part, Colette Lespinasse, qui travaille dans le secteur des droits humains depuis plus de 40 ans, pointe l’extrême niveau de risques encourus. « Il y a plusieurs risques. L’un d’entre eux, c’est le Kadejak (le viol). Les femmes peuvent être traînées dans un petit coin. Il y a des hommes qui savent en profiter pour toucher des parties intimes du corps de la fille sans permission », dit-elle, rappelant aussi le risque que l’on drogue les boissons des femmes pour les violer ensuite. « La femme peut subir aussi des viols collectifs. Des vagabonds se mettent ensemble pour violer des femmes. (…) » Selon elle, ces risques existent en raison de la persistance d’une sorte de tolérance dans la société.
Dans les quartiers populaires surtout, des cas de femmes victimes de violences sexuelles sont souvent rapportés pendant les trois jours gras du Carnaval, mais aussi lors de ces événements festifs de quartier connus sous le nom d’« atè plat, car wash et ti sourit », comme le constate Enquet’Action de façon récurrente, dans le temps et dans l’espace. La musique y est à fond et les corps se déhanchent. La cigarette et la marijuana y sont la norme. Commencées en journée, ces fêtes se terminent le plus souvent le soir, dans un pays plongé dans le noir par les coupures d’électricité. Il n’existe cependant aucune statistique institutionnelle sur le nombre de victimes de violences basées sur le genre lors de ces loisirs. Aucune femme n’a d’ailleurs répondu à notre appel à témoigner lancé sur les réseaux sociaux, dont Facebook, Twitter et TikTok, malgré la promesse d’anonymat. Nous sommes ainsi privés de témoignages sur une problématique pourtant bien réelle dans la société haïtienne.
Les femmes, partout en danger ? L’impunité en première ligne des causes
Pire, la plupart des victimes ne portent pas plainte, pour des raisons multiples, comme le confirme Mme Bonté. « Porter plainte n’est pas quelque chose de facile pour les femmes haïtiennes. Il est vrai qu’il y a beaucoup de sensibilisation en ce sens. Souvent, elles ont honte et ne croient pas en la justice, qui ne donnera aucune suite à la plainte. Elles craignent aussi la stigmatisation et les représailles », avance-t-elle. L’impunité qui règne dans le système judiciaire est à la base de toutes ces violences faites aux femmes, mais aussi de la violence en général dans le pays, révèle notre enquête. Toutes les personnes interrogées dans le cadre de ce dossier sont unanimes à le reconnaître. « Les institutions étatiques ne protègent pas suffisamment les femmes », renchérit Mme Lespinasse, qui ajoute un autre motif qui est le manque de conscientisation des femmes, qui les pousse à avoir peur d’en parler.
« Vous avez tout un système existant qui encourage ces types de violences. Très souvent dans ces milieux (atè plat, ti sourit et car wash), les promoteurs diffusent un ensemble de musiques qui déjà encouragent la violence sur les femmes. Aucun règlement n’est mis en place pour exiger des organisateurs de ces activités un comportement exemplaire – et aussi pour empêcher que certaines choses se fassent dans l’espace concerné », continue Mme Lespinasse. « Très souvent, ces violences restent sans conséquences. Et même s’il parvient devant la justice… c’est la femme qui en souffre. Elle souffre psychologiquement et moralement », précise-t-elle.
De son côté, Mme Excéus va plus loin dans la responsabilisation d’un système judiciaire de plus en plus défaillant. « Le pourcentage de personnes jugées pour viol est minime par rapport au nombre de viols commis. C’est une impunité bien installée, et les hommes le savent et en profitent. Quand je le fais, que va-t-il m’arriver ? Rien. Donc, je peux violenter la femme comme je veux, parce que je ne risque rien », développe-t-elle. « Nous ne sortons pas d’une culture de la plainte. On est élevé avec le discours : “Je wè bouch bouch pe (Voyez et n’en parlez pas)”. Que l’on soit témoin ou victime, on ne porte pas plainte », étale-t-elle, dénonçant l’attitude des commissariats de police, qui banalisent les plaintes. « Rien n’est prévu pour que la personne qui reçoit la victime fasse preuve d’empathie. Non seulement elle est victime, mais elle ressort avec le sentiment d’être coupable. »
Jocelyne Colas Noel, militante haïtienne des droits humains et directrice nationale de la Commission épiscopale nationale Justice et Paix (CE-JILAP), un organisme de l’Église catholique en Haïti, dénonce aussi la culpabilisation des victimes. « On prétend même que si vous vous trouviez dans tel espace, c’est que vous étiez prête à tout », raconte-t-elle sans langue de bois. Selon elle, on trouverait beaucoup de plaintes si des dispositifs existaient pour les recevoir. « Les femmes ne sont en sécurité nulle part dans le pays. Cela est lié au système, à la manière dont la société perçoit l’humain, à la qualité de l’éducation. (…) [La société] n’est pas faite pour protéger les femmes, les enfants et les personnes âgées. »
La violence contre les femmes prend une ampleur considérable avec l’insécurité généralisée provoquée par les gangs armés, qui contrôlent depuis plusieurs années la région métropolitaine de Port-au-Prince, ainsi que le Centre et l’Artibonite. Dans ces zones, rien ne s’organise sans leur aval, y compris les activités de divertissement de masse, ce qui fragilise davantage les femmes, qu’ils prennent pour cibles. À défaut de statistiques sur les violences contre les femmes dans les activités de divertissement, retenons celles qui concernent la sécurité en général : les violences sexuelles faites aux femmes et aux filles s’intensifient à un rythme alarmant, révèle l’Organisation des Nations unies (ONU) en juillet 2026. Plus de 5 500 cas de violences basées sur le genre ont été recensés au premier semestre, soit près de 70 % du total de toute l’année 2025, sur fond d’insécurité persistante et de déplacements forcés. https://news.un.org/fr/story/2026/07/1159240
« Chaque rapport publié par les organismes de défense des droits humains au niveau national et international, sans oublier les rapports des Nations Unies, a toujours signalé que les viols ne cessent d’augmenter, y compris sur les fillettes, des enfants qui ne peuvent même pas se défendre. Combien de ces personnes sont arrêtées ? Dans les tribunaux, combien de jugements ont été rendus ? Aucun », déplie Mme Lespinasse.
L’urgence d’agir pour en finir avec ces violences
Pour résoudre cette problématique, plusieurs personnes interrogées dans le cadre de ce dossier insistent sur la nécessité d’une réforme judiciaire, aspect fondamental de cette lutte, qui tienne compte de la réalité spécifique des femmes. Elles jugent également indispensable de poursuivre les travaux de sensibilisation et de formation impliquant les deux sexes, dans les écoles, les espaces publics – notamment lors des carnavals – et les activités de divertissement dans les quartiers. « Il faut vulgariser les mesures que peut prendre une victime de violence basée sur le genre. Si ces violences se produisent, elle doit avoir des recours : porter plainte à la Police, voire faire traduire le dossier en justice (…). Ces dispositions méritent d’être appliquées », croit Mme Colas Noel, en entrevue à Enquet’Action. « On pourrait créer des conditions pour qu’une personne risquant d’être violée puisse y échapper à partir de gestes et d’actions. Et qu’elle trouve d’autres personnes pour la soutenir. »
Mme Lespinasse rappelle, de son côté, les responsabilités de l’État. « Il faut qu’il y ait un système judiciaire qui fonctionne et sachant que la question de la violence sur les femmes est quelque chose qu’on ne doit pas tolérer. Dans son rôle de protection (de la femme), l’État ne doit pas commettre ces violences. Et l’autre rôle, c’est de mettre en place des mécanismes pour empêcher que ces violences se produisent. Aucun mécanisme du genre n’est en place. L’État, dans ses rôles de protection, ne fait rien du tout », affirme-t-elle. Résultat, selon elle, les bourreaux se croient dans une savane.
Pour sa part, Mme Excéus plaide pour que les commissariats et sous-commissariats disposent d’agentes et d’agents formés à recevoir les femmes victimes, dans un espace dédié à leur écoute. Elle préconise aussi une cellule psychologique rattachée à chaque commissariat. Elle souligne la nécessité que la Police mène des enquêtes et que la justice fasse son travail. « Il faut que toutes ces institutions travaillent en synergie pour montrer que quelque chose se fait. Il faut qu’il y ait une prise en charge en tout point : suivi psychologique et suivi médical. » Il faut aussi prendre des mesures concrètes : éclairer les espaces et les routes, assurer une présence policière, mettre en place des points d’alerte ou de signalement et sécuriser le transport public. Côté accompagnement, des organisations féministes comme la Solidarité des femmes haïtiennes (SOFA) disposent d’une cellule d’accueil, tandis que la clinique « Pran Men’m » de Médecins Sans Frontières offre un suivi médical aux victimes.
Ce dossier a été réalisé avec l’appui de World Vision. Le contenu relève de la seule responsabilité de la rédaction







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