Quand la police haïtienne gâche des vies par la publication des photos de paisibles citoyens arrêtés
- 24 janv. 2023
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Dernière mise à jour : 20 avr.
Le service de communication de la Police nationale d’Haïti (PNH) s’ingénie à publier, notamment sur les réseaux sociaux, les images d’individus appréhendés lors de chacune de ses opérations en vue de montrer que l’institution policière travaille d’arrache-pied à traquer les présumés bandits et à résoudre le problème de l’insécurité. Cette pratique viole-t-elle le principe de la présomption d’innocence des personnes appréhendées ? Ne parvient-elle pas à anéantir plutôt la vie de paisibles citoyens.nes du pays qui se sont retrouvé.es au mauvais endroit et au mauvais moment ?

Reportage
Le samedi 8 août 2020, le jeune enseignant Antoine Auriole s’est réveillé très tôt pour préparer ses vêtements pour ses cours du lundi suivant. Il s’est rendu vers 15 h dans un salon de coiffure où il travaille lorsqu’il n’enseigne pas, pour pouvoir recharger ses téléphones cellulaires. De l’intérieur, il a aperçu des policiers au-dehors. Sans la moindre inquiétude, car ne sachant être en contravention avec la police, il est sorti pour s’acheter quelque chose à manger. Au moment de se retrouver devant une boutique du quartier, des agents de la Direction centrale de la Police judiciaire (DCPJ) et de la Brigade de Recherche et d’Intervention (BRI) ont commencé à arrêter des gens.
« Des policiers m’ont appréhendé et m’ont intimé l’ordre de leur rendre mes téléphones. Comme les téléphones n’étaient pas avec moi, ils m’ont emmené jusqu’au salon de coiffure pour les récupérer. Puis, ils m’ont menotté et conduit à la DCPJ », raconte le jeune de 30 ans. La majorité des personnes arrêtées ce jour-là n’avaient aucun lien entre elles, explique-t-il avant d’ajouter qu’« il y avait un marchand de boissons gazeuses parmi nous ».
La police a fait l’intervention dans le but de traquer les bandits du puissant groupe armé connu sous le nom de 400 Mawozo qui contrôlent la commune de la Croix-Des-Bouquets depuis quelque temps. Le professeur Antoine Auriole a simplement commis le péché d’habiter, à l’époque, à Carrefour New York, non loin du Centre FIFA Goal. Outre son arrestation arbitraire, il allait, avec sa famille, connaître la descente aux enfers quand les autorités policières ont publié ses photos sur les réseaux sociaux et l’ont présenté à la presse comme membre du puissant groupe 400 Mawozo, sans avoir diligenté une enquête au préalable.
Du coup, cette police qui a pour mission d’assurer la sécurité de la population — l’un des droits fondamentaux selon la Déclaration universelle des Droits de l’Homme votée le 10 décembre 1948 par l’Organisation des Nations Unies (ONU) — viole le droit à la présomption d’innocence du citoyen en diffusant ses images sur les réseaux sociaux, juste après son arrestation. « J’ai passé plus d’une vingtaine de jours derrière les barreaux alors que je n’étais pas coupable. J’ai passé quatre jours à la prison civile de Croix-Des-Bouquets dans des conditions infrahumaines », déplore l’ancien professeur d’anglais qui œuvrait dans plusieurs écoles de la Croix-des-Bouquets.
Comme Antoine Auriole, beaucoup de personnes présumées innocentes ont été victimes de ce show médiatique de mauvais goût. Leurs familles ont du mal à digérer leurs images publiées, par la police, sur les réseaux sociaux les présentant comme de présumés bandits. De tels agissements portent atteinte à leur image et entravent leur avenir. Dans la pensée sociale haïtienne, un individu dont l’image est diffusée par la police est, pour l’opinion publique, un bandit — pas un bandit présumé.
Parmi les dizaines de cas catalogués, retenons les plus emblématiques. Les artistes Sardau-Francisco Lafrance (Cisco), François Wellborn et Stanley Dronette (Stan) qui participaient à une fête à Puits-Blain le 28 août 2021 ont été arrêtés. Lors de cette intervention policière, le numéro 2 du groupe armé « ’Krache dife » dénommé « ’Malino » a été touché mortellement. Les photos de plus d’une dizaine d’individus appréhendés ce jour-là, dont celles des artistes Cisco, François Wellborn et Stan, ont été postées sur la page Facebook de la police nationale.
Ce qui a été suivi d’une véritable levée de boucliers de leurs fans sur les réseaux sociaux. Si Cisco et Wellborn ont été libérés la même semaine, Stan, lui, a passé plus de 15 jours derrière les barreaux.
Cependant, malgré leur libération sans aucune charge retenue contre eux, leurs photos, comme de présumés bandits, sont toujours sur la page Facebook de la PNH.
Des vies anéanties…
« On a violé mon droit. Je n’avais aucun problème avec mon arrestation. Personne n’est au-dessus de la loi […]. Mais on ne doit pas violer le droit de quiconque. Je suis innocent. On ne devrait pas salir mon image ainsi », se plaint le professeur Auriole. La publication de son image par la police a terni sa réputation. À tel point qu’il est rejeté par tous les établissements scolaires où il professait auparavant.
Préoccupés par cette situation, nous nous sommes entretenus avec un spécialiste autour de la question de la présomption d’innocence dans la loi haïtienne. La présomption d’innocence est la base du système de la procédure pénale en Haïti. Tant qu’une personne n’est pas jugée par un tribunal indépendant dans un débat oral, public et contradictoire qui reconnaît qu’elle est coupable d’un fait, la personne est innocente, explique l’avocat Samuel Madistin. Sauf dans des cas de crimes spécifiques où la preuve est renversée, par exemple l’enrichissement inexpliqué.
« Ce qui arrive dans la pratique de la police nationale, c’est la logique de l’efficacité. Ce n’est pas celle du respect de la procédure », souligne Me Madistin à propos de la publication sur les réseaux sociaux des photos des individus arrêtés. Le juge est attaché au respect de la présomption d’innocence alors que le policier s’attache au principe de l’efficacité, poursuit le spécialiste. « Quand la police publie les images des individus qu’elle a appréhendés, elle cherche un effet dissuasif. Par cette action, analyse l’homme de loi, on pense envoyer des avertissements aux individus mal intentionnés ». Le militant des droits humains croit que cette logique d’efficacité pourrait être mieux si cela se faisait dans le respect de la loi, mais ce n’est pas toujours le cas.
L’arrestation d’Antoine Auriole a été un coup dur pour sa carrière. À présent, il n’a plus d’avenir alors qu’il se débrouillait très bien pour gagner sa vie. « Actuellement, je ne peux ni enseigner ni travailler comme interprète à cause de ce qui s’est passé. Les institutions pour lesquelles j’avais l’habitude de travailler m’ont dit qu’elles ne peuvent pas continuer avec moi juste pour préserver leurs images alors qu’elles savent très bien que je suis innocent », s’afflige-t-il.
Ne pouvant plus enseigner et interpréter pour des institutions, Auriole s’est obligé, depuis sa libération, de bosser seulement dans le salon de coiffure. Un emploi qu’il occupait à temps partiel en dehors de la chaire. « Ce qu’on me paye au salon de coiffure ne peut pas subvenir à mes besoins, mais je suis obligé, se désole-t-il. Chaque fois que j’ai déposé mon CV dans une institution, on ne veut pas m’embaucher à cause de ce qui s’est passé avec la police ».
Jusqu’à présent, M. Auriole a du mal à se remettre de cette malencontreuse situation. « Auparavant, je vivais seul, mais après l’événement je retourne chez mes parents parce que j’ai besoin de leur support », confie celui qui a étudié le carrelage et la technique Windows. Cette situation irréparable engendre de grandes conséquences psychologiques sur la victime.
Guesly Michel, psychologue communautaire, y est de cet avis. « Les injustices sociales ont de graves conséquences sur le bon fonctionnement social de tout individu », dit-il. « Une injustice est un choc traumatique qui peut troubler le mental d’une personne partant des signes et symptômes de honte continue, d’insomnie, d’inappétence, de cauchemar, de fatigue incessante pouvant arriver à des troubles mentaux graves tels que la dépression, l’anxiété et le trouble de stress post-traumatique », poursuit le psychologue.
Sortir de cette impasse n’est pas aussi facile, confie le fondateur du « Sant Sante Mantal Morne Pele » avant de recommander de prendre la victime en charge afin d’éviter des complications graves.
Une justice trop injuste
« Dès qu’une personne est victime d’un acte arbitraire de la part de la police, comme ce cas de délit, elle doit porter plainte contre le policier incriminé. Du point de vue pénal, elle doit exiger de l’État une réparation civile », fait savoir Me Madistin, responsable de la Fondation Je Klere (FJKL). Par crainte de représailles des autorités judiciaires et policières haïtiennes, M. Auriole ne veut pas exiger réparation et préfère la voie médiatique juste pour essayer de refaire son image. Ce qui n’est pas chose facile.
« Je n’ai pas porté plainte. Je sais que je pourrais subir d’autres sorts en empruntant cette voie. Je connais mon pays. Quand on est victime et on dénonce cela, le plus souvent la récompense c’est la mort », fait remarquer celui qui a fui la zone où il habitait avant son arrestation. Il souhaite que les autorités fassent une intervention pour l’aider à redorer son image.
« Il y a quelque chose que les autorités peuvent faire. Faire passer un innocent pour un bandit, c’est horrible, dénonce-t-il. Une excuse publique à mon égard de la part de l’institution policière pourrait aider les gens à reprendre confiance en moi. On n’a retenu aucune charge contre moi. L’ordonnance de ma libération mentionne “c’était une erreur de la Police » », souligne le jeune homme.
Enquet’Action a essayé d’entrer en contact avec les responsables de la PNH, mais les tentatives ont été vaines.
Selon Me Madistin, la victime peut ne pas trouver réparation même si elle porte plainte. « Si la police a arrêté 20 personnes dans un espace qui jouit d’une mauvaise réputation, même si on trouve deux innocents parmi eux, on va dire que la police avait de bonnes raisons d’agir », nuance l’avocat, pour ensuite évoquer dans pareil cas l’éventualité d’un problème de droit concurrent.
Pour en finir avec !
Le directeur exécutif du Réseau national de Défense des Droits Humains (RNDDH), Pierre Espérance, dresse un tableau sombre du système judiciaire du pays. « En Haïti, les victimes ainsi que les témoins ne sont pas protégés. Les victimes ont peur de porter plainte parce qu’il n’y a pas de garantie dans le système judiciaire haïtien », remarque-t-il. De 2018 jusqu’à aujourd’hui, la justice haïtienne ne fonctionne pas régulièrement même pendant quatre mois dans une année. Tous les indicateurs du point de vue d’État de droit sont au point rouge, observe M. Espérance.
« Cette situation est extrêmement grave », reconnaît-il. Chaque institution a ses missions et ses limites, soutient M. Espérance. « La police n’a le droit de ni condamner ni libérer quiconque. Il y a une institution qui est là pour mener des enquêtes pour déterminer si une personne est coupable ou pas. C’est un tribunal qui doit donner son verdict ». Pierre Espérance dénonce cette mauvaise pratique de la PNH consistant à photographier et à filmer une personne qui subit un interrogatoire à la DCPJ pour pouvoir diffuser ses images sur les réseaux sociaux.
« C’est inadmissible. Nous condamnons cette pratique. La police doit faire son travail avec sérénité dans le respect des droits humains », recommande le directeur exécutif du RNDDH tout en qualifiant une telle pratique de « show médiatique ».
Depuis 2005, la PNH a pris la décision de publiciser dans les médias ses actions réalisées sur le terrain à travers son programme audiovisuel appelé « Alo lapolis ». Ce programme a été suspendu, il y a un an, mais est repris depuis quelques mois dans le même format de publication de photos des présumés coupables sur les réseaux sociaux. Pierre Espérance semble déterminé à trouver un terme à cette pratique qui porte préjudice à l’intégrité et à la dignité d’une personne qui devrait bénéficier de la présomption d’innocence. « Nous travaillons là-dessus avec d’autres organisations dans le but de trouver une façon de mettre fin à cette pratique », conclut-il.










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